Por­trait : Ste­phen Frears

Après des po­lars, des bios, des drames, des ra­tages, des réus­sites, le réa­li­sa­teur bri­tan­nique s’at­taque à la co­mé­die cou­ron­née avec Confi­dent royal. Ren­contre avec l’em­pe­reur du ci­né­ma bri­tish dont le par­cours étonne de­puis trente ans.

Studio Ciné Live - - Sommaire - Par So­phie Be­na­mon pho­to phi­lippe quaisse

Ste­phen Frears est le cau­che­mar des in­ter­vie­wers. Non pas qu’il les vio­lente ; l’homme est même char­mant, po­li et sou­vent drôle. Mais il ne ré­pond que par une pe­tite phrase. Quelques mots qui res­tent tou­jours en sus­pens. Une aber­ra­tion à l’époque où les ar­tistes sont ha­bi­tués à glo­ser des heures du­rant sur leur oeuvre. Chez Frears, ce n’est pas de la ti­mi­di­té. Plu­tôt une forme d’éthique. Éle­vé dans un mi­lieu pri­vi­lé­gié, il fait des études pous­sées – du droit, à Cam­bridge. Son la­co­nisme est vo­lon­taire. Il éco­no­mise ses mots, ne s’ex­prime pas. On le lui a sou­vent re­pro­ché, d’ailleurs. Il n’y a pas un jour­na­liste qui ne pointe du doigt son manque de co­hé­rence ar­tis­tique, qui le fait pas­ser, pour le meilleur, d’un La­vo­ma­tic avec un im­mi­gré pa­kis­ta­nais aux cou­lisses de Bu­ckin­gham Pa­lace et, pour le pire, de Dr Je­kyll et M. Hyde au Tour de France. Dif­fi­cile de savoir où est l’ar­tiste. Si vous vou­lez mettre en co­lère le bull­dog an­glais qu’il re­con­naît être, de­man­dez-lui s’il se consi­dère comme un au­teur. Aus­si­tôt, il quitte son sou­rire de fa­çade pour pes­ter contre les bien-pen­sants. « Vous sa­vez d’où vient ce mot, au ci­né­ma ? Si vous re­gar­dez les an­ciens nu­mé­ros des Ca­hiers du ci­né­ma, les cri­tiques français ont com­men­cé à qua­li­fier de films d’au­teur des films de stu­dios si­gnés de cer­tains met­teurs en scène qui tra­vaillaient à la com­mande, comme Hit­ch­cock ou Min­nel­li. Au­jourd’hui, c’est de­ve­nu sy­no­nyme d’ar­tiste. C’est à ce mo­ment-là que ça m’a éner­vé. » Ce qu’il aime, ce sont les mots des autres, lui qui n’écrit ja­mais de scé­na­rios. Et il faut dire qu’il a eu du flair pour dé­ni­cher la crème des au­teurs bri­tan­niques « C’est mon se­cret », af­firme-t-il. Ha­nif Ku­rei­shi (My Beau­ti­ful Laun­drette), Christopher Hamp­ton (Les liai­sons dan­ge­reuses), Rod­dy Doyle (The Snap­per). Pour Confi­dent royal, c’est Lee Hall, le scé­na­riste de Billy El­liot, qui signe le script. « J’ai dé­cou­vert la re­la­tion entre la reine Vic­to­ria et son conseiller in­dien. C’est très pro­vo­ca­teur de mettre au­jourd’hui en avant un mu­sul­man comme conseiller de la reine. » Il a plu­sieurs fois de­man­dé à Lee Hall de re­tra­vailler l’his­toire mais montre un grand res­pect pour les scé­na­ristes dont il aime sen­tir la pré­sence sur son pla­teau. « Chaque film a ses règles : en ho­no­rant l’his­toire, on dé­couvre celles qu’on doit res­pec­ter. L’in­trigue com­mande les plans, d’où la né­ces­si­té de faire des ajus­te­ments constants sur le texte. »

ÉVI­TER L’EN­NUI

Ne pas être à l’ori­gine de ses films ne si­gni­fie pas qu’il ne des­sine pas une oeuvre per­son­nelle. Sa mo­ti­va­tion est simple : ne pas se ré­pé­ter, « pour ne pas m’en­nuyer ». Après The Queen, son plus gros suc­cès, il a ar­rê­té de tra­vailler car tout le monde lui de­man­dait de re­mettre le cou­vert sur la Cou­ronne. À re­gar­der de plus près ses films, cer­taines thé­ma­tiques se font pour­tant jour. D’abord, un at­trait pour le mar­gi­nal. Il l’ex­plique par le fait qu’il s’est construit dans l’op­po­si­tion à une édu­ca­tion as­sez tra­di­tion­nelle, presque bour­geoise. Il aime aus­si mettre les femmes au centre de ses films. « Elles sont plus sub­ver­sives que les hommes ». Des femmes d’un cer­tain âge éprises d’hommes plus jeunes, comme dans Les liai­sons dan­ge­reuses, Ché­ri, Flo­rence Fos­ter Jen­kins et… Confi­dent royal. Mais es­sayez d’al­ler plus loin, et vous n’ob­tien­drez que des « Ah bon… » Il aime être au contact des étu­diants de la Na­tio­nal Film School. Mais par­ler à un am­phi plein à cra­quer de jeunes qui prennent en note son dis­cours, ce n’est pas son truc. On l’au­rait de­vi­né. « Je ne peux en­sei­gner qu’en salle de mon­tage. Je leur pose des ques­tions. Pour­quoi tu as mis cette scè­ne­là ? C’est là qu’on se rend compte qu’on a été stu­pide ! » Ici, au mi­lieu des jeunes, il se sou­vient du che­min par­cou­ru de­puis ses premiers pas dans les marques de Ka­rel Reisz et de Lind­say An­der­son. On les ap­pe­lait les « jeunes gens en co­lère », des ci­néastes bri­tan­niques en ré­volte contre l’es­ta­blish­ment, cou­sins et pré­dé­ces­seurs des Français de la nou­velle vague. Chez Frears, la co­lère est res­tée. Sur­tout pour dé­non­cer un ci­né­ma an­glais en lam­beaux. « Seuls Ken (Loach) et moi par­lons de l’An­gle­terre d’au­jourd’hui, hé­roïques idiots que nous sommes. Les autres sont par­tis aux ÉtatsU­nis. Ou se sont ar­rê­tés. » Peut-être est-ce pour ce­la que les pro­jets les plus in­té­res­sants lui ar­rivent dé­sor­mais. Faute de concur­rents. « J’ai la chance de réa­li­ser des films aux bud­gets rai­son­nables. » Il n’a ja­mais au­tant tra­vaillé. « J’en ai conscience : quel­qu’un m’a dit que j’avais tour­né neuf films de­puis que j’étais en âge d’être re­trai­té ! J’ai dé­jà com­men­cé à pré­pa­rer le pro­chain, pour la té­lé. » Le voi­là dé­sor­mais presque vo­lu­bile. En riant, il se com­pare à un di­no­saure. Sauf que lui a sur­vé­cu à toutes les météorites.

Confi­dent royal De Ste­phen Frears • Avec Ju­di Dench…• Sor­tie : 4 oc­tobre

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