Ste­ven Soderbergh

En­fin, le re­voi­là. Quatre ans après avoir dit adieu au ci­né­ma, le réa­li­sa­teur de Sexe, men­songes et vi­déo et Ocean’s Ele­ven fait un re­tour to­ni­truant sur grand écran avec Lo­gan Lu­cky, une co­mé­die de bra­quage. Le nou­veau dé­part d’un ar­tiste qui a re­trou­vé

Studio Ciné Live - - Sommaire - Pro­pos re­cueillis par Thier­ry Cheze pho­tos phi­lippe quaisse

Voi­là plus de quatre ans que vous vous étiez vo­lon­tai­re­ment éloi­gné du ci­né­ma. Qu’est-ce qui vous a pous­sé à y re­ve­nir avec ?

Lo­gan Lu­cky Ste­ven Soderbergh : Le scé­na­rio de Re­bec­ca Blunt ! Sur­tout sa ma­nière de dé­crire les per­son­nages sans une once de cy­nisme. Car il ne faut ja­mais ou­blier que toute co­mé­die est ba­sée sur des sté­réo­types. Le ta­lent consiste à savoir comment en jouer. Re­bec­ca pos­sède cette maes­tria-là dans l’écri­ture. Dif­fi­cile de croire que Lo­gan Lu­cky soit la seule pro­po­si­tion de ci­né­ma que vous ayez re­çue en quatre ans ! C’est en tout cas la seule que j’ai étu­diée. Quand j’ai dé­ci­dé de ne plus réa­li­ser de long mé­trage, j’avais clai­re­ment in­di­qué que je ne tra­vaille­rais plus ja­mais pour un stu­dio. Et que si je re­ve­nais, ce se­rait avec un pro­jet qui m’amu­se­rait vrai­ment. Soit exac­te­ment ce que j’ai res­sen­ti avec Lo­gan Lu­cky.

Tra­vailler avec les stu­dios a tou­jours été source de cau­che­mars?

Non, loin de là. Pas au dé­part en tout cas. Mais au fil des an­nées, les ten­sions se sont faites de plus en plus vives, au point de de­voir par­fois ac­cep­ter d’être mis sur la touche de mon propre film sous peine d’en être pu­re­ment et sim­ple­ment vi­ré. Quand cette si­tua­tion ex­cep­tion­nelle de­vient la norme, il faut en ti­rer les consé­quences. Donc voi­là quatre ans, j’ai mis à la pou­belle tous mes pro­jets. J’avais vrai­ment en­vie d’un break. Et je suis par­ti tour­ner The Knick pour la té­lé. Jus­qu’à Lo­gan Lu­cky, je n’ai vrai­ment eu au­cun pro­jet de long mé­trage. Mais ce­lui-ci m’a re­don­né faim : je suis dé­jà en train de ter­mi­ner un nou­veau film et j’es­père en réa­li­ser deux autres l’an­née pro­chaine ! Lo­gan Lu­cky

Votre ap­pé­tit re­trou­vé grâce à ne s’ex­plique-t-il pas par le fait que vous vous y amu­sez à ra­con­ter, par le prisme du film de casse, l’Amé­rique pro­fonde d’au­jourd’hui ?

For­cé­ment, cet ar­rière-fond m’in­té­resse, mais il ne faut pas pour au­tant cé­der à la fa­ci­li­té en sa­cri­fiant tout le reste. Re­bec­ca a écrit ce scé­na­rio en 2014, donc bien avant que qui­conque ait pu en­vi­sa­ger de voir Trump à la tête des États-Unis. Et pour­tant, Lo­gan Lu­cky semble vrai­ment ra­con­ter la Vir­gi­nie Oc­ci­den­tale d’au­jourd’hui. Pour une rai­son toute simple : aux yeux de la ma­jo­ri­té de ses ha­bi­tants, le nom du Pré­sident im­porte peu. De­puis long­temps, ils ont le sen­ti­ment qu’au­cun po­li­tique, dé­mo­crate comme ré­pu­bli­cain, ne s’est in­té­res­sé à leurs pro­blèmes. Et ils ne voient au­cune rai­son pour que ce­la change. On peut à ce titre rap­pro­cher Lu­cky Lo­gan de Co­man­che­ria et Un jour dans la vie de Billy Lynn qui, eux aus­si, ex­plo­raient le quo­ti­dien de l’Amé­rique pro­fonde… C’est en par­tie une coïn­ci­dence : la vie des films est bien trop chao­tique pour pré­voir par avance leurs dates de sor­tie en salle. Mais, de mon point de vue, tout créa­teur se pose for­cé­ment mille et une ques­tions sur l’en­droit où il vit. En­core plus dans un pays qui met Trump à sa tête. Pour ma part, je suis fas­ci­né par les ri­tuels cultu­rels sur les­quels se bâ­tit chaque na­tion. Comment, par exemple, un hymne na­tio­nal peut-il à ce point tra­ver­ser les siècles sans qu’on en change une ligne ? Qui a dé­ci­dé que cette chan­son se­rait la même pour tou­jours, sans le moindre vote ou ré­fé­ren­dum, dans une époque où on ques­tionne tout ? Dans votre film, on voit d’ailleurs une jeune femme chan­ter l’hymne amé­ri­cain juste avant une course de Nas­car… Oui, mais je n’ai pas cher­ché à in­tel­lec­tua­li­ser ce mo­ment. Cer­tains le trou­ve­ront ri­di­cule. D’autres se­ront émus aux larmes. Mon rôle de ci­néaste ne consiste pas à im­po­ser mon point de vue. Par­ler de l’Amé­rique d’au­jourd’hui me pas­sionne, mais pas pour don­ner une le­çon.

« Si Hors d’at­teinte s’était plan­té, ma car­rière se se­rait pro­ba­ble­ment ar­rê­tée là. »

En tra­vaillant pour la té­lé­vi­sion, avez-vous ap­pris quelque chose qui vous ait ser­vi sur ?

Lo­gan Lu­cky Tour­ner vingt heures de té­lé­vi­sion en deux ans muscle votre cer­veau de réa­li­sa­teur face aux pro­blèmes que l’on ren­contre sur un pla­teau, et qui risquent à tout mo­ment d’al­té­rer la vi­sion de votre pro­jet. Je me sens au­jourd’hui meilleur qu’hier. Je me suis ré­gé­né­ré, et mon éner­gie me pa­raît en­core su­pé­rieure à celle de mes dé­buts.

Des dé­buts cé­lé­brés à Cannes, où votre pre­mier long, Sexe men­songes et vi­déo, avait rem­por­té la Palme d’or en 1989. Comment aviez-vous vé­cu cette consé­cra­tion ?

Ce fut une sur­prise to­tale. Mais je n’ai pas pris cette Palme comme un ju­ge­ment ob­jec­tif. Je me suis sim­ple­ment sen­ti le bé­né­fi­ciaire d’heu­reux con­cours de cir­cons­tance : le pas­sage du film de la Quin­zaine des Réa­li­sa­teurs à la com­pé­ti­tion. Et le rem­pla­ce­ment de Fran­cis Ford Coppola par Wim Wen­ders à la tête du ju­ry. Il faut vrai­ment être idiot pour ne pas voir la part de chance dans tout ce­la.

Vous ne vous êtes alors pas po­sé la ques­tion de l’ave­nir ? Comment en­chaî­ner après un pre­mier long qui re­çoit la Palme?

Ab­so­lu­ment pas. De ma­nière très prag­ma­tique, j’ai sur­tout vu en ce prix un moyen de trou­ver des fi­nan­ce­ments pour conti­nuer. Je l’ai donc vé­cu comme une chance et ja­mais comme un poids

Dès lors, vous n’avez eu de cesse d’ar­pen­ter une mul­ti­tude de genres dif­fé­rents : ac­tion, co­mé­die, po­lar, drame, film po­li­tique… Faites-vous par­tie de ces ci­néastes qui ima­ginent un film en ré­ac­tion au pré­cé­dent ?

J’es­saie en tout cas de ne ja­mais me ré­pé­ter. Même si, évi­dem­ment, il y a des points com­muns à mes films qui tiennent à qui je suis. Mais dans mon es­prit, chaque nou­veau film est vrai­ment là pour tuer ce­lui qui l’a pré­cé­dé !

Vous pen­sez qu’un film en deux par­ties, comme Che, pour­rait se faire au­jourd’hui ?

Sans doute que non. Mais pour une rai­son bien pré­cise : à sa sor­tie, nous avons été vic­times d’un vaste pi­ra­tage. Et, du coup, tous les dis­tri­bu­teurs à tra­vers le monde qui avaient in­ves­ti dans ce pro­jet aty­pique ont été di­rec­te­ment im­pac­tés et n’ont ja­mais re­trou­vé leur mise. Voi­là pour­quoi au­cun n’ac­cep­te­rait sans doute de prendre le même risque au­jourd’hui !

Par­mi les films que vous avez réa­li­sés, le­quel est ce­lui que vous pré­fé­rez ?

Je ne suis pas du genre à re­gar­der en ar­rière. Une fois un film ter­mi­né, je suis dé­jà en train d’en pré­pa­rer un autre. Ce qui m’évite de trop gam­ber­ger. Mais si je de­vais en retenir un, ce se­rait Hors d’at­teinte. Car si je m’étais plan­té, ma car­rière se se­rait sans doute ar­rê­tée là. Or pour la pre­mière fois, Hol­ly­wood a pu ju­ger de ma ca­pa­ci­té à réa­li­ser un film plus com­mer­cial,

avec des stars, qui ait du suc­cès au box-of­fice. Je dois donc à Hors d’at­teinte la li­ber­té dans les choix qui ont sui­vi. C’est mon pré­fé­ré, avec Ma vie avec Li­be­race. Parce que je sa­vais que ce­lui­ci se­rait mon der­nier avant long­temps. Le tour­nage fut donc très émou­vant, et la pro­jec­tion can­noise qui a sui­vi, un grand mo­ment. Comme un cha­pitre de ma vie qui se ter­mi­nait. En beau­té.

De­puis votre « dé­part », la donne a chan­gé à Hol­ly­wood, no­tam­ment avec l’ap­pa­ri­tion de Net­flix et sa po­li­tique de ne pas pas­ser par la case salle de ci­né­ma. Quelle est votre po­si­tion sur ce su­jet po­lé­mique ?

Le cas de chaque film est dif­fé­rent. Te­nir un rai­son­ne­ment ma­ni­chéen sur ce su­jet me pa­raît ri­di­cule. Net­flix per­met à cer­tains longs mé­trages qui n’ont plus ac­cès aux salles, voire à un quel­conque fi­nan­ce­ment, d’exis­ter et d’avoir l’op­por­tu­ni­té trou­ver un pu­blic. Mais pour des oeuvres aux bud­gets plus im­por­tants, Net­flix a ap­por­té à la fois une bonne et une mau­vaise nou­velle. La bonne ? La vie de votre film ne se joue plus lors du week-end de sa sor­tie. La mau­vaise ? Dé­sor­mais, elle se joue sur une jour­née ! Celle de sa mise en ligne. Et je ne vois pas comment une oeuvre peut alors être ca­pable de de­ve­nir un phé­no­mène de so­cié­té. Le temps des échanges est ré­duit à néant. Pre­nons l’exemple de Get Out, film sur­prise dont le suc­cès est né du bouche-à-oreille et des ques­tions de so­cié­té qu’il met en oeuvre. Je suis cer­tain que s’il n’avait été dis­po­nible que sur Net­flix, on n’en au­rait pas par­lé au­tant.

Si Net­flix vous pro­po­sait un pro­jet, vous ac­cep­te­riez ?

Je ne di­rais pas non par prin­cipe. La preuve : je viens de ter­mi­ner pour eux, comme pro­duc­teur, Go­dless, un wes­tern d’une du­rée de sept heures. D’un point de vue créa­tif, ce fut très fa­cile de tra­vailler avec eux. Mal­gré son coût im­por­tant, ils ont ac­cep­té de s’en­ga­ger sur ce pro­jet alors que le scé­na­rio n’était pas en­core ter­mi­né. Ce que les stu­dios semblent de plus en plus fri­leux à faire dans le do­maine du ci­né­ma… Oui, et ce sys­tème va dans le mur. Je ne vois pas com­bien de temps les stu­dios pour­ront en­core te­nir à dé­pen­ser tou­jours plus avec des re­cettes en berne en es­pé­rant chaque an­née avoir LE suc­cès qui les main­tien­dra à flot. Cette ner­vo­si­té gran­dis­sante au­tour des re­tours sur in­ves­tis­se­ment les conduit à se mon­trer de plus en plus in­tru­sifs sur l’ar­tis­tique. J’y ai donc au­jourd’hui clai­re­ment en­core moins ma place qu’hier.

Ce­la vous pa­raît-il plus dif­fi­cile pour un jeune réa­li­sa­teur de dé­bu­ter sa car­rière au­jourd’hui plu­tôt qu’à votre époque ?

Non, car au­jourd’hui, un por­table suf­fit pour faire un film ! Le seul pro­blème est d’ar­ri­ver à ce que ce film soit vu. L’offre est si plé­tho­rique que se faire voir tient du mi­racle. Alors comme réa­li­sa­teur, il faut s’adap­ter. Pour ma part, je ne vais pas at­tendre que les stu­dios ré­in­ventent leur ma­nière de tra­vailler avec les ar­tistes. Car je sais per­ti­nem­ment que ce­la n’ar­ri­ve­ra ja­mais. À moi de trou­ver des par­te­naires avec les­quels je suis en phase.

Quels sont vos der­niers coups de coeur de spec­ta­teur ?

Get Out, dont je par­lais plus tôt. L’exemple par­fait de la ma­nière dont le ci­né­ma de genre peut ra­con­ter la so­cié­té tout en se mon­trant d’une in­ven­ti­vi­té folle. Mais mon plus gros choc ré­cent reste Un­der the Skin, de Jo­na­than Gla­zer. Le fait qu’aux États-Unis, il soit pas­sé à ce point in­aper­çu m’a vrai­ment dé­pri­mé. C’est pour cette rai­son que j’aime au­tant ve­nir en France par­ler de mes films. J’ai l’im­pres­sion que le ci­né­ma y tient en­core une place im­por­tante dans les dis­cus­sions de tous les jours.

Avez-vous eu l’oc­ca­sion de voir des films français ré­cem­ment ?

Pas as­sez, hé­las. Mais j’ai une ten­dresse par­ti­cu­lière pour Ai­mer, boire et chan­ter, d’Alain Res­nais. Parce qu’après une car­rière nour­rie d’au­tant de chefs-d’oeuvre, son ul­time film est aus­si bar­ré et fou que le pre­mier.

Lo­gan Lu­cky De Ste­ven Soderbergh • Avec Da­niel Craig, Chan­ning Ta­tum, Adam Dri­ver, Seth MacFar­lane, Ka­tie Holmes… • Sor­tie : 25 oc­tobre

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