Ren­contre : Laurent Can­tet-Co­lombe Sch­neck

L’ate­lier, de Laurent Can­tet, confronte des jeunes et une for­ma­trice lors d’un ate­lier d’écri­ture à La Cio­tat. Stu­dio Ci­né Live a in­vi­té Co­lombe Sch­neck, écri­vaine et ani­ma­trice d’ate­liers d’écri­ture, à ve­nir échan­ger avec le réa­li­sa­teur.

Studio Ciné Live - - Sommaire - Par Laurent Djian Pho­to ma­thieu zaz­zo pour SCL

Ren­con­trer Laurent Can­tet pour par­ler de son nou­veau film ? Oui, avec grand plai­sir. J’adore son ci­né­ma. » L’en­thou­siasme de Co­lombe Sch­neck, au­teur de La ré­pa­ra­tion et de Dix-sept ans, s’en­ten­dait à l’autre bout du fil. Dans le der­nier film de Laurent Can­tet, L’ate­lier, une ro­man­cière, ani­ma­trice d’un groupe d’écri­ture, se re­trouve confron­tée à une jeu­nesse dé­bous­so­lée, bouf­fée par le désoeu­vre­ment et la vio­lence. C’est dans une bras­se­rie pa­ri­sienne très se­lect, près de Mont­par­nasse, que se dé­roule l’en­tre­tien. Co­lombe, pleine de peps, parle avec un dé­bit de mi­traillette. Laurent, lui, plus po­sé, me­sure cha­cun de ses mots. Ils se com­plètent, se com­prennent, échangent avec pas­sion. Et s’avèrent aus­si in­ta­ris­sables l’un que l’autre.

Laurent Can­tet : Puis-je avouer que j’ai ef­fec­tué très peu de re­cherches sur les ate­liers d’écri­ture ?… Co­lombe Sch­neck : Vrai­ment ? Le film, qui brasse une mul­ti­tude d’autres thèmes, sonne en tout cas très juste sur ce point.

Laurent, comment l’idée du film vous est-elle ve­nue ?

Laurent Can­tet : En 1999, j’ai re­gar­dé un re­por­tage sur France 3 dont Ro­bin Cam­pillo, mon cos­cé­na­riste, avait as­su­ré le mon­tage. L’écri­vaine an­glaise Sté­pha­nie Ben­son ani­mait un ate­lier d’écri­ture à La Cio­tat, mis en place par la Mis­sion lo­cale. Le but ? Qu’une di­zaine de jeunes, dans le cadre d’un stage d’in­ser­tion pro­fes­sion­nelle, écrivent en­semble un ro­man se dé­rou­lant dans leur ville. Le ro­man a été pu­blié, ce qui a été une grande fier­té pour eux. Co­lombe Sch­neck : Je com­prends. Car on écrit évi­dem­ment pour être lu. Les ate­liers Gal­li­mard que j’anime sont dif­fé­rents, car il ne s’agit pas d’un pro­jet com­mun. J’aide cha­cun des par­ti­ci­pants à trou­ver sa voie. Se­lon moi, l’écri­ture est une ap­pro­pria­tion de son his­toire in­time. J’adore cette phrase de Da­vid Hoff­man : « Quand il vous ar­rive une chose ter­ri­fiante, in­ex­cu­sable, une des­truc­tion, à par­tir du mo­ment où vous met­tez vos propres mots des­sus, vous n’êtes plus vic­time, vous vous ap­pro­priez l’évé­ne­ment. » Votre film en pro­pose une dé­mons­tra­tion très claire. Laurent Can­tet : Oui, le simple fait de cou­cher sur pa­pier ses sen­ti­ments, et peu im­porte le su­jet abor­dé, per­met de mieux s’ar­mer pour la vie. Co­lombe Sch­neck : À l’époque où je tra­vaillais à France In­ter, j’avais de­man­dé à des gens d’ho­ri­zons va­riés de me nom­mer la per­sonne grâce à la­quelle ils ont pu de­ve­nir l’adulte qu’ils sont au­jourd’hui. Tous m’ont don­né la même ré­ponse : celle qui m’a ame­né à la lec­ture. La lec­ture ouvre vers un ailleurs, per­met de prendre conscience qu’un autre monde que le sien existe. Je consi­dère l’écri­ture avant tout comme une pro­lon­ga­tion de la lec­ture.

Co­lombe, quel re­gard por­tez-vous sur le per­son­nage d’Oli­via, l’ani­ma­trice de cet ate­lier ?

Co­lombe Sch­neck : Je la trouve juste, à l’écoute des dé­si­rs des jeunes, elle es­saie de com­prendre où cha­cun d’eux a be­soin d’al­ler… Laurent Can­tet : L’un des su­jets du film, c’est la trans­mis­sion. La ligne de mire de ce­lui qui en­seigne cor­res­pond-elle à l’at­tente de ceux qui l’écoutent ? Pas for­cé­ment. Or il me semble es­sen­tiel que le for­ma­teur en ait conscience. D’où le fait que l’un de ses élèves, An­toine, se sente ma­ni­pu­lé. Co­lombe Sch­neck : Vous par­lez d’An­toine et jus­te­ment, se­lon moi, c’est lui l’écri­vain, pas elle. Jean Cay­rol ex­pli­quait : « Il existe deux sortes d’écri­vains : ceux qui connaissent le suc­cès en in­ven­tant des his­toires loin de ce qu’ils sont réel­le­ment. Leur ima­gi­na­tion m’im­pres­sionne. Et il y a ceux dont la vie et les livres forment un seul et même mou­ve­ment. Ce sont eux qui créent une oeuvre. » Oli­via, au­teur de po­lars, ap­par­tient à la pre­mière ca­té­go­rie. À ce­ci près qu’elle n’y par­vient pas, qu’elle se perd. Elle est trop dis­tante visà-vis de ce qu’elle écrit. Alors qu’An­toine, lui, ap­par­tient à la se­conde ca­té­go­rie. Il sort ses tripes, ex­prime son res­sen­ti, il y a du Al­bert Ca­mus, ce­lui de L’étran­ger, dans le su­blime texte sur l’en­nui et l’acte gra­tuit qu’il lit à la fin. Il re­pro­che­ra d’ailleurs à Oli­via de par­ler de meurtres alors qu’elle n’y connaît rien. D’un style na­tu­ra­liste dans sa pre­mière par­tie, pre­nant l’ap­pa­rence d’un Entre les murs dé­lo­ca­li­sé, le film se res­serre, peu à peu sur An­toine et Oli­via… Laurent Can­tet : Il était im­por­tant qu’il bi­furque vers une di­rec­tion in­at­ten­due, mé­lange les re­gistres, flir­tant même avec le th­riller jus­qu’à sus­ci­ter un peu la peur. C’est à la suite des at­ten­tats de Char­lie Heb­do que l’en­vie de ré­ac­ti­ver ce pro­jet m’est ve­nue. L’ate­lier d’écri­ture n’est au fi­nal qu’un pré­texte pour abor­der de mul­tiples su­jets. Pour ob­ser­ver la mu­ta­tion d’une so­cié­té, la frac­ture entre une gé­né­ra­tion –

«L’ATE­LIER D’ÉCRI­TURE N’EST AU FI­NAL QU’UN PRÉ­TEXTE POUR ABOR­DER DE MUL­TIPLES SU­JETS. » LAURENT CAN­TET

«POUR AVAN­CER, UN GA­MIN DE 18 ANS A BE­SOIN DE COM­METTRE DES ER­REURS, DE SE COGNER, DE NE PAS SE FI­GER. » CO­LOMBE SCH­NECK

la mienne, celle d’Oli­via – qui a vé­cu une aven­ture col­lec­tive, face à une gé­né­ra­tion pour qui l’His­toire n’a plus le même poids. Je ra­conte aus­si une jeu­nesse dé­bous­so­lée et confron­tée à une vio­lence in­édite. Co­lombe Sch­neck : À quoi sert la fic­tion quand sur­git une telle tra­gé­die ? Quand la vie vous échappe, que le pas­sé est dé­truit, le ci­né­ma et la lit­té­ra­ture ne sont-ils pas in­dis­pen­sables pour mieux sup­por­ter et com­prendre l’exis­tence ? Le film ra­mène in­tel­li­gem­ment à ces ques­tions es­sen­tielles. Laurent Can­tet : Les élèves de l’ate­lier émettent à un mo­ment l’idée de suivre, dans leur ro­man, le tra­jet d’un jeune qui se ra­di­ca­lise. L’un d’eux ex­plique que les ter­ro­ristes ont bou­le­ver­sé son quo­ti­dien, avouant même: « Dé­sor­mais, j’ai peur quand je sors. » Ces scènes ont été nour­ries des dis­cus­sions que j’ai eues avec les ac­teurs eux­mêmes. Je me sou­viens de Mat­thieu Luc­ci – l’in­ter­prète d’An­toine –, au len­de­main du ca­mion fou à Nice. Il avait pas­sé sa nuit à re­gar­der les chaînes d’in­fo en boucle, à se de­man­der si cer­tains de ses amis étaient sur place. Il s’est pris la réa­li­té en pleine face, il était se­coué. Co­lombe Sch­neck : Je le trouve for­mi­dable, cet ado. Laurent Can­tet : Il a com­pris qu’in­car­ner un per­son­nage si­gni­fie lui prê­ter sa peau tout en se niant par­fois soi-même. Il me ré­pé­tait : « Je suis va­che­ment em­bê­té, j’aime énor­mé­ment An­toine, mais je m’en veux de l’ai­mer parce que je ne par­tage pas la moi­tié de ses idées. » Co­lombe Sch­neck : S’il veut avan­cer, un ga­min de 18 ans a be­soin de com­mettre des er­reurs, de se cogner, de ne pas se fi­ger. An­toine est donc comme tous les jeunes, il se cherche, il prend des che­mins de tra­verse. Qu’il fri­cote avec l’ex­trême droite ne si­gni­fie pas qu’il adhère à son dis­cours. Il ne fait que suivre son cou­sin. Même si on ne peut évi­dem­ment pas cau­tion­ner cer­tains de ses pro­pos très cho­quants. Laurent Can­tet : Que 90 % du pu­blic d’Alain So­ral ait moins de 25 ans me ter­ri­fie. Mé­fions-nous des fe­nêtres par­fois dan­ge­reuses qu’ouvre In­ter­net. Co­lombe Sch­neck : En tout cas, à au­cun mo­ment Oli­via ne se place au-des­sus d’An­toine. Et à au­cun mo­ment, vous, en tant que met­teur en scène, ne le ju­gez. Laurent Can­tet : À l’is­sue d’une avant­pre­mière, une dame m’a de­man­dé la mo­rale du film. Moi, qui tourne avant tout pour don­ner la pa­role aux gens qui d’or­di­naire ne l’ont pas, je lui ai ré­pon­du : « S’il y en a une, c’est à vous de me le dire. » Ma ré­ponse l’a aga­cée. Or il me semble plus im­por­tant d’ame­ner un spec­ta­teur à ré­flé­chir afin qu’il se forge sa propre opi­nion plu­tôt que de lui pré­mâ­cher ce qu’il est cen­sé pen­ser.

Pour­quoi avoir mis Ma­ri­na Foïs, qui joue Oli­via, face des jeunes ac­teurs non pro­fes­sion­nels ?

Laurent Can­tet : Quand je re­garde un film, je mets tou­jours quelques mi­nutes à ou­blier les rôles pré­cé­dents d’un co­mé­dien. Dé­cou­vrir de nou­veaux visages me plaît. Au­cun de mes jeunes ac­teurs ne joue son rôle, mais je vou­lais fa­bri­quer leur per­son­nage avec eux, en m’ap- puyant sur leur ma­nière d’être et de pen­ser. On a alors lon­gue­ment ré­pé­té avant que Ma­ri­na ne nous re­joigne, une se­maine avant le tour­nage. L’idée était qu’ils se re­trouvent dans la même po­si­tion vis-à-vis d’elle que les élèves du film vis-à-vis d’Oli­via. Qu’eux, ac­teurs in­ex­pé­ri­men­tés et vi­vant dans le Sud, se sentent à la fois in­ti­mi­dés et at­ti­rés par Ma­ri­na, Pa­ri­sienne, cé­lèbre et plu­tôt in­tel­lo. Tous la connais­saient grâce à La tour Mont­par­nasse in­fer­nale ou Les Ro­bins des Bois. Co­lombe Sch­neck : L’al­chi­mie fonc­tionne ex­trê­me­ment bien. Il y a de la vie dans leurs échanges. Laurent Can­tet : J’uti­li­sais deux ca­mé­ras, si bien que les ac­teurs ne sa­vaient pas de quelle ma­nière ils étaient fil­més. Et je tour­nais chaque scène dans son in­té­gra­li­té, une mé­thode très payante avec des non-pro­fes­sion­nels, car ils se laissent por­ter et par­fois dé­bor­der par leur per­son­nage. Par exemple, le mo­ment où An­toine se lève pour se ba­gar­rer avec Bou­ba­car ne fi­gu­rait pas dans le scé­na­rio. À force de dé­bats plus qu’ani­més, les deux ac­teurs ont ex­plo­sé d’eux-mêmes. Ce genre d’im­pré­vus en­ri­chit un film. Co­lombe Sch­neck : La fa­çon dont vous fil­mez le corps d’An­toine m’a d’ailleurs beau­coup plu. Sur les ro­chers, ou quand il plonge dans la Mé­di­ter­ra­née. Vous avez trou­vé des dé­cors ma­gni­fiques. Laurent Can­tet : J’ai long­temps ha­bi­té Mar­seille et je ve­nais ré­gu­liè­re­ment mar­cher à cet en­droit. Comme An­toine, je me ba­la­dais sur les ca­lanques les soirs de pleine Lune… Co­lombe Sch­neck : Avec ce re­flet de la Lune sur la pierre… Votre film est in­tel­li­gent, op­ti­miste, mais je le trouve aus­si vi­suel­le­ment très beau. Laurent Can­tet : Mer­ci in­fi­ni­ment.

L’ate­lier De Laurent Can­tet • Avec Ma­ri­na Foïs,, Mat­thieu Luc­ci, War­da Ram­mach, Is­sam Tal­bi, Flo­rian Beau­jean… • Sor­tie : 11 oc­tobre

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