Lettre à Ka­thryn Bi­ge­low

Après Dé­mi­neurs, la réa­li­sa­trice amé­ri­caine s’at­taque au ra­cisme am­biant d’hier et d’au­jourd’hui dans Detroit. Un ci­né­ma en 3 D qui dérange, dé­cape, dé­nonce. Pas de si­rop chez elle mais de l’al­cool fort, qui tord par­fois les boyaux. Ce qui vaut bien une l

Studio Ciné Live - - Sommaire - PAR ÉRIC LI­BIOT

Al’heure où vous ne li­rez pas cette lettre, dif­fi­cile de savoir où vous êtes. Vous ve­nez à Pa­ris cet été en plein mois d’août, et puis non, et puis fi­na­le­ment si, mais plus tard, il faut bien faire un peu de pro­mo, mais pas avec tout le monde, uni­que­ment des jour­na­listes dont vous au­riez ap­prou­vé le pe­di­gree, ce qui fout en l’air l’en­vie qu’on au­rait de vous ren­con­trer, d’au­tant que vous êtes lar­ge­ment ca­pable, dit-on, de quit­ter la pièce pour peu qu’on vous in­ter­roge sur la po­lé­mique qui en­toure votre der­nier film, Detroit, ou toute autre ques­tion un peu ur­ti­cante, ce qui fout en l’air l’en­vie qu’on au­rait de vous ren­con­trer. Dom­mage, j’au­rais pu vous sou­hai­ter votre an­ni­ver­saire, c’est bien­tôt, 66 ans, ce n’est pas rien. Ce qui n’est pas grand-chose, en re­vanche, c’est votre pro­duc­ti­vi­té : dix films en trente-six ans. C’est mieux que votre ex, James Ca­me­ron, mais moins bien que Woo­dy Al­len avec le­quel vous n’avez au­cun rap­port. Lui tourne au­tour d’un ca­na­pé, vous dans le bruit et la fu­reur. C’est votre truc, ça. Film de genre, film de muscles, film de sang. Des sur­feurs, des flics, des sol­dats. Un ci­né­ma de guerre dans tous les sens du terme. Filles et gar­çons mé­lan­gés. Bons ou mé­chants peu im­porte, les hé­ros sont par­tout et les bour­reaux aus­si. Un bai­ser, une mor­sure, même com­bat. Il n’y a ja­mais de belle vie, chez vous. Mais qu’est-ce que vous pre­nez au pe­tit­dé­jeu­ner pour être à ce point plus proche du re­vers que de la mé­daille ? Re­mar­quez, chère Ka­thryn Bi­ge­low, que c’est tout à votre hon­neur. Je me sou- viens de l’ar­ri­vée en France et en 1988 des Fron­tières de l’aube, film de vam­pire à la noir­ceur ro­man­tique du plus bel ef­fet. L’époque était bé­nie et, à cô­té d’un ci­né­ma amé­ri­cain in­dé­pen­dant en pleine bourre qui jouait la carte du charme sin­gu­lier, vous dé­bar­quiez toutes dents de­hors, coups de san­tiags dans la gueule, flingues et bas­tons. À dé­faut d’une réus­site sys­té­ma­tique, il y avait du ca­rac­tère. Et l’en­vie, sans doute, de se­couer la tes­to­sté­rone at­ta­chée à ce type de ci­né­ma. Blue Steel manque un peu de mé­chan­ce­té ; Point Break, ben c’est Point Break, le brond et le blun, Keanu Swayze, Pa­trick Reeves, film de bra­quage qui re­donne des cou­leurs au genre ; Strange Days trans­pire le ma­laise de par­tout et fout la trouille ; Le poids de l’eau est ra­té, K-19 : le piège des pro­fon­deurs prouve tran­quille­ment votre savoir-faire ; Dé­mi­neurs, c’est de la bombe, Ze­ro Dark Thir­ty avance en cou­rant mais par­fois trop vite ; Detroit, au­jourd’hui, dé­nonce, dérange, dé­cape. Glo­ba­le­ment, y’a lar­ge­ment pire. Per­met­tez-moi, en ré­su­mé, d’ap­plau­dir votre sens du spec­tacle mais de dis­cu­ter votre fi­nesse psy­cho­lo­gique. Nous y voi­là. En fait, vous m’éner­vez. Parce que je vous dé­fends, alors que je ne de­vrais pas for­cé­ment. Mais vos contemp­teurs m’énervent da­van­tage. Ils cri­tiquent votre manque de dis­cer­ne­ment, vous re­prochent de confondre ca­mé­ra et bu­rin et de ne pas faire de sen­ti­ments. Je vous le re­proche aus­si – par exemple, les atermoiements de Je­re­my Ren­ner dans Dé­mi­neurs sont ri­di­cules – mais l’ab­sence to­tale de coups de boules dans les films d’Éric Roh­mer m’exas­pèrent da­van­tage. Les corps ra­content tou- jours plus que les mots, en tout cas s’ap­prochent plus de la vé­ri­té, ce que vous dé­fen­dez même si vous pous­sez le bou­chon plus que de rai­son. De rai­son, il n’y en a d’ailleurs pas beau­coup chez vous. Du ci­né­ma or­ga­nique, vis­cé­ral, oui, ré­flé­chi pas for­cé­ment. Dans Detroit, vous ra­con­tez les émeutes de 1967 et les agis­se­ments des flics oc­cu­pés à ta­bas­ser les clients noirs d’un mo­tel. His­toire vraie, his­toire ré­vol­tante. Je passe sur la po­lé­mique consis­tant à vous re­pro­cher en tant que réa­li­sa­trice blanche de vous pré­oc­cu­per d’un évé­ne­ment con­cer­nant des Noirs. C’est com­plè­te­ment con comme re­proche, qui nour­rit un com­mu­nau­ta­risme mal­sain. Vous au­riez éga­le­ment ten­dance à pré­sen­ter les flics (blancs) comme des loups et les clients (noirs) comme des agneaux. Trop ma­ni­chéen, pas as­sez gris. Vic­times d’un cô­té, bour­reaux de l’autre, alors que dans la vraie vie de la vie, on sait bien que rien n’est ain­si et qu’un film qui se veut réa­liste ne de­vrait pas man­ger de ce pain-là. Pas faux. Mais pour tout autre su­jet que le ra­cisme, plaie de tous les maux. Là-des­sus, chère Ka­thryn, je vous suis comme un seul homme. Pas de quar­tiers pour les ra­cistes, pas de de­mi-me­sure, pas d’ex­cuses. Ce que vous mon­trez doit tou­cher au coeur et aux tripes. Vo­mir le ra­cisme im­plique un di­rect au foie. Le ci­né­ma est un sport de com­bat. Conti­nuez à prendre des gants. Mais de boxe uni­que­ment. Ou­bliez le ve­lours.

Bien à vous.

detroit De Ka­thryn Bi­ge­low • Avec John Boye­ga, Will Poul­ter, Al­gee Smith… • Sor­tie : 11 oc­tobre

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