Avoir de l’al­lure J

Stylist - - Contents - Hu­go Lin­den­berg ré­dac­teur en chef ad­joint

e voyage dans un pays tout en lon­gueur. Trois se­maines de pé­riple m’ont me­né de la fron­tière nord à celle qui borde le Sud et l’océan. Le retour ap­proche et je dois re­mon­ter à mon point de dé­part pour ren­trer. Ce n’est qu’à deux heures de vol. Le hic, c’est que je n’ai pas en­vie de prendre l’avion. La peur, prin­ci­pa­le­ment. Je pré­fère le rail et ses lignes d’acier vis­sées au sol à la gra­vi­ta­tion uni­ver­selle et aux nuages. Mais ma tran­quilli­té a un coût: il me fau­dra trente heures pour re­lier les deux villes. Enfin, ça, c’est ce qu’in­dique le billet. La réa­li­té est comme la mous­son qui ar­rose le pays: flot­tante. (Spoi­ler: le tra­jet du­re­ra cin­quante heures). J’em­barque, content de re­gar­der le pay­sage dé­fi­ler à re­bours. Ra­vi, j’ins­talle mon pe­tit cam­pe­ment dans le com­par­ti­ment cou­chette que je par­tage avec un vieil homme et un du­rian, ce gros fruit à l’odeur âcre qui sou­lève le coeur. Pour al­lé­ger mon sac pen­dant le sé­jour, je me suis dé­bar­ras­sé de tout ce qui ne m’était pas in­dis­pen­sable. À force, je me suis sé­pa­ré de presque tout. Si bien que le seul di­ver­tis­se­ment qu’il me reste est une grille de mots croisés en an­glais, à moi­tié rem­plie, vo­lée dans une guest house par pure clep­to­ma­nie. Les pre­mières heures, je de­meure cou­ché, les yeux et l’es­prit dans le vague. Puis je dors. Puis je re­garde par la fe­nêtre. Puis je re­garde la fe­nêtre elle-même, scru­tant le re­flet du vieil homme, en plein pro­ces­sus de mo­mi­fi­ca­tion. Puis je re­garde le du­rian qui roule sur le sol. Puis le sol. Enfin, je re­garde ma montre, pen­sant avoir ava­lé une par­tie consé­quente des 1700 ki­lo­mètres qui me sé­parent de ma des­ti­na­tion. Quatre heures ont pas­sé. Oups. Je com­mence à prendre la me­sure de ce qui m’at­tend. Pour trom­per l’en­nui, je pars à la re­cherche d’un hy­po­thé­tique wa­gon-bar (je sais dé­jà qu’il n’y en a pas, mais qu’im­porte, en fait je cherche des amis), re­viens bre­douille, tente de me plon­ger dans les mots croisés aux­quels je ne com­prends rien («Cock-a-lee­kie, for example»). Plus les heures passent, plus la cha­leur de­vient étouf­fante. Et plus le du­rian ex­hale son odeur pes­ti­len­tielle. À tel point que je fi­nis par dé­cla­rer mon com­par­ti­ment zone Se­ve­so et que j’or­donne mon éva­cua­tion à la porte ou­verte du train où je passe dé­sor­mais le plus clair de mon temps. Ne cher­chant plus à rien faire (p. 38). Nous rou­lons à 30km/h. Il me semble que j’irais plus vite à pied. Un jour, ce­la fait qua­rante heures que je suis là. J’ai chaud, je suis sale et en état d’hyp­nose. C’est à ce jour mon meilleur sou­ve­nir de va­cances.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.