La nuit, je mange U

Stylist - - News - Aude Wal­ker ré­dac­trice en chef

ne par­tie consi­dé­rable de mon exis­tence est consa­crée à la ges­tion de mes in­som­nies («dix-huit comprimés d’eu­phy­tose c’est trop?»/«bon­jour, vous n’avez pas un truc ré­vo­lu­tion­naire pour mas­quer ces cernes et la to­ta­li­té de ce vi­sage?»). Lorsque je ren­contre le gar­çon avec qui je vis, ses crises de som­nam­bu­lisme viennent se gref­fer à cette belle pla­ci­di­té. Ce­ci étant dit, comme il re­fuse de dor­mir en ca­mi­sole et/ou at­ta­ché à une corde, il vaut mieux que je sois dans le coin quand son sub­cons­cient dé­cide que 4h37 est une heure idoine pour sor­tir ache­ter une pon­çeuse gi­rafe en ca­le­çon-chaus­settes. Avec le temps, j’ap­prends donc à lui ré­pondre dans sa langue pa­ra­som­nique, qui se si­tue entre l’ap­pren­tis­sage du lan­gage par un bé­bé wan­nabe qua­dri­lingue et le do­thra­ki. Mais lors d’une pé­riode de grand stress, il se met à développer une nou­velle né­vrose de nuit (p. 39): l’ali­men­ta­tion som­nam­bu­lique. Au­tre­ment ap­pe­lé food­nam­bu­lisme (qui fait plus rire, qui fait moins peur). Le to­po: le mec dort, se lève en dor­mant et in­gère tout ce qu’il peut trou­ver en dor­mant puis se ré­veille in­no­cent cou­vert de miettes et plus gros que la veille. Plu­tôt mi­gnon quand il s’agit de Mües­li ou de Wa­sa. Sauf que sa gour­man­dise noc­turne consi­dère aus­si des trucs va­li­dés par la so­cié­té ci­vile comme im­bouf­fables. Une nuit, il s’au­to-ré­veille en bu­vant le vi­naigre des cor­ni­chons à même le pot. Une autre, il dé­guste au cou­teau du lait en poudre 1er âge. La nuit où je le trouve en train de dé­cou­per un cou­teau avec un autre cou­teau, je vide les pla­cards des ob­jets cou­pants-conton­dants et com­mence à me pro­je­ter très pré­ci­sé­ment dans la peau de la meuf as­sas­si­née à coups de tour­ne­vis par l’in­cons­cient de son com­pa­gnon «émo­tif et an­xieux». Un mois, trois saucisses conge­lées, un poi­vrier au conte­nu ava­lé par poi­gnées et cinq ki­los plus tard, je marche beau­coup seule la nuit dans les rues de Paris et sug­gère sub­ti­le­ment (trop?) le plan ap­par­te­ment sé­pa­ré. Mais mi­ra­cu­leu­se­ment, après une séance d’hyp­nose, une nuit, il se lève, me dit «dik ta­lo­mat rouf­ni­go?». Sou­la­gée, je ré­ponds: «ni­flux­ri, mon amour» et nous sor­tons ache­ter un pied de pa­ra­sol. Il est 3h28, nous sommes heu­reux.

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