ALICE ZE­NI­TER Je­ter l’eau du bain

Stylist - - Cover Story -

uand son oncle avait construit la ca­bane de l’autre cô­té du champ, elle n’avait pas com­pris son en­thou­siasme. Per­sonne n’y avait ja­mais pas­sé une nuit. Ils res­taient dans la mai­son de va­cances. L’oncle re­gar­dait tris­te­ment la ca­bane vide for­mer une pro­tu­bé­rance ab­surde dans le ra­mage.

Elle avait ar­rê­té de ve­nir en Bre­tagne quinze ans au­pa­ra­vant. Elle pré­fé­rait les pays étran­gers. Ses cou­sins aus­si. Leurs pa­rents s’en­tê­taient, jus­qu’à ce que le dé­pla­ce­ment leur de­vienne trop dif­fi­cile.

Un voi­sin pro­po­sa de ra­che­ter la par­tie basse du ter­rain. Bord de mer. Construc­tible. Il of­frait une belle somme. — Mais la ca­bane? avait-elle de­man­dé, presque mal­gré elle. Ses cou­sins avaient sou­ri.

Quelques se­maines plus tard, elle se ren­dait à Rennes. Elle pen­sa qu’elle pou­vait faire un saut jusque là-bas. — Ce sont les grandes ma­rées, dit un de ses col­lègues. Ça va être splen­dide. Une fois ga­rée dans le pe­tit che­min de terre, elle fouilla la boîte à gants pour trou­ver une lampe, écar­tant les CD, une ta­blette de cho­co­lat en­ta­mée et quelques cartes rou­tières.

Elle avan­çait les yeux fixés sur l’arbre et les pi­lo­tis qui sup­por­taient la pe­tite mai­son de bois. L’eau et les vagues étaient juste de l’autre cô­té de la dune, anor­ma­le­ment près.

De la pièce unique où s’en­tas­sait le mo­bi­lier d’été, elle ti­ra une chaise-longue et s’ins­tal­la sur la ter­rasse (son oncle l’ap­pe­lait le pont, ou le deck). Le soleil se cou­chait, len­te­ment, gras­se­ment, dans une dé­bauche de cou­leurs. Elle le re­gar­da dis­pa­raître.

Elle vit la mer pas­ser la dune et la faire

Il n’au­rait su dire com­bien de temps s’était écou­lé de­puis le dé­but de la marche, ni de­puis le mo­ment où, les pieds plon­gés dans l’écume froide, ils avaient fran­chi le torrent du Cé­dron et en­ta­mé l’as­cen­sion de la col­line qui le sur­plom­bait. Ils che­mi­naient l’un der­rière l’autre, sur une pente es­car­pée, et leurs ombres confon­dues for­maient, sur ce che­min qu’ils avaient tant de fois par­cou­ru, une co­lonne si noire que la nuit ne par­ve­nait à l’en­glou­tir com­plè­te­ment. Des bouf­fées de myrrhes, d’hy­sopes et de vignes rou­laient dans l’obs­cu­ri­té, se mé­lan­geant aux re­mugles d’un trou­peau de chèvres en­dor­mies. Il se re­tour­na sur la pente, ti­tu­ba un ins­tant, puis, ap­puyant son re­gard sur les mu­railles de la ville loin­taine, par­vint à re­trou­ver l’équi­libre que, quelques se­condes au­pa­ra­vant, la fa­tigue et l’émo­tion avaient été sur le point de lui dé­ro­ber. Le sol se sta­bi­li­sa à nou­veau tan­dis qu’une dou­leur froide lui mor­dait main­te­nant la poi­trine et ac­ca­blait son âme de cha­grin. En face, brû­lant dans la nuit, la lueur de quelques flam­beaux se per­dait au-de­vant d’une obs­cu­ri­té si pro­fonde, si im­mense, que les rem­parts au­des­sus des­quels elle pal­pi­tait sem­blaient des­cendre à pic, comme le der­nier phare de la der­nière pointe, jus­qu’aux ul­times ri­vages du monde. De temps à autre, les aboie­ments d’un chien in­vi­sible ré­son­naient du fond du ra­vin et la pe­tite troupe, s’im­mo­bi­li­sant un ins­tant, écou­tait s’éle­ver entre les roches la longue li­ta­nie de leurs ap­pels, s’éva­sant jus­qu’à s’éva­nouir dans les pro­fon­deurs d’un es­pace sans fin. Quand ils at­tei­gnirent un rem­blai de pierres, sou­te­nant une ter­rasse plus haute, neuf des hommes firent halte mais Simon-pierre sui­vit avec deux autres le pe­tit es­ca­lier qui me­nait jus­qu’à une oli­ve­raie bien en­tre­te­nue en­tou­rée d’un pe­tit mur de moel­lons. Ils avan­çaient main dans la main entre les ran­gées d’arbres et leurs yeux dis­tin­guèrent bien­tôt, bai­gnant dans un bleu li­quide, les feuillages ar­gen­tés des oli­viers et l’éten­due d’herbe rase d’où leurs troncs s’éle­vaient. Plus une lu­mière ne fil­trait de­puis la ville, plus un bruit. Un vent frais et étrange, presque sur­na­tu­rel, s’était dou­ce­ment le­vé, fai­sant fris­son­ner les branches comme sous l’ef­fet d’un souffle loin­tain, tra­ver­sant toute la val­lée. Ils s’as­sirent l’un contre l’autre sur les ra­cines d’un arbre. La dou­leur fluait et re­fluait par vague, tan­tôt s’en­fon­çant dans sa poi­trine comme un pieu froid et dur, tan­tôt se re­ti­rant et lais­sant der­rière elle un vide plus dou­lou­reux en­core, pur et dé­vas­té, que l’as­saut sui­vant per­ce­rait sans ré­sis­tance. Alors le Na­za­réen, qui se te­nait de­vant eux, dit «mon âme se voile d’une tris­tesse de mort, res­tez ici et priez», puis, tan­dis que sa sil­houette in­cer­taine dis­pa­rais­sait, s’en­ga­geant dans un es­ca­lier vers un pla­teau plus éle­vé et plus noir, les mêmes qui ja­dis, sur l’hé­mi­sphère du mont Tha­bor, l’avaient vu res­plen­dir de gloire – Pierre, Jean fils de Zé­bé­dée et Jacques, son frère – s’ac­crou­pirent sur le sol et in­cli­nèrent leurs vi­sages en pleu­rant.

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