JÉ­RÉ­MY FEL Ta­rif­de­groupe

Stylist - - Cover Story -

ls étaient as­sis en cercle au­tour de lui: onze hommes et huit femmes, unis pour par­ta­ger ce der­nier ins­tant de com­mu­nion avant le grand dé­part. Le soleil al­lait bien­tôt se le­ver de l’autre cô­té des saules, en ce jour où, à huit heures trente pré­cises, l’hu­ma­ni­té se­rait enfin anéan­tie par la co­lère de Dieu. Ce jour d’apo­ca­lypse. Tous te­naient à la main leur fiole de cya­nure, et at­ten­daient son si­gnal pour lais­ser, sans re­grets, leur âme s’éle­ver là où Il les at­ten­dait. De­puis qu’il les avait fait ve­nir ici, dans cette pro­prié­té hé­ri­tée de son père, Paul était de­ve­nu leur guide, leur ber­ger, ce­lui qui leur avait fait don de la vé­ri­té et pour qui ils avaient ac­cep­té de se cou­per du monde, si re­con­nais­sants et pleins d’amour, afin de le suivre le long du che­min me­nant à la pu­ri­fi­ca­tion. Eux les élus. Alors que tous les autres, les igno­rants, pé­ri­raient dans les flammes. Au loin, le chant des oi­seaux s’éle­va comme un dé­but de sym­pho­nie. Paul pro­non­ça la prière à haute voix, une sou­daine ex­ci­ta­tion dans le bas-ventre. Et, sans une once de peur dans les yeux, ils por­tèrent tous leur fiole à leur bouche. Et alors le doux fris­son du bas­cu­le­ment… Ils s’écrou­lèrent en convul­sant les uns après les autres, le poi­son s’in­si­nuant en ro­saces dans leur or­ga­nisme tan­dis que dans sa gorge se mit à cou­ler l’eau qu’il lui avait sub­sti­tuée. Il croi­sa alors le re­gard de Clau­dia, une jo­lie blonde de­ve­nue sa fa­vo­rite, et qui dans son ago­nie ne sem­blait pas com­prendre

H pour­quoi lui n’avait rien et les ob­ser­vait, le sou­rire aux

; lèvres… Mais juste un ins­tant, puis son vi­sage fut ga­gné par la ri­gi­di­té du ca­davre et se fon­dit dans ce beau ta­bleau d’en­semble. Sur­plom­bant les corps, Paul en pous­sa un cri de joie. Il avait réus­si.trois mois de tra­vail in­ten­sif pour en ar­ri­ver à cet ins­tant de grâce; lui qui avait dé­ci­dé de se lan­cer dans ce dé­fi in­sen­sé en vi­sion­nant par ha­sard un re­por­tage sur le sui­cide col­lec­tif d’une secte en Al­le­magne, et ce dans le but de tes­ter son propre pou­voir de per­sua­sion, de voir s’il lui se­rait pos­sible de se consti­tuer de la même ma­nière un pe­tit chep­tel à ses ordres, en­tiè­re­ment dé­voué. Lui qui rê­vait de­puis si long­temps de ma­ni­pu­ler les foules. Ces im­bé­ciles, des illu­mi­nés trou­vés sur des fo­rums dé­diés à la fin du monde, n’avaient eu que ce qu’ils mé­ri­taient. Des êtres aus­si faibles, qu’il avait me­nés par le bout du nez avec une fa­ci­li­té dé­con­cer­tante, ne mé­ri­taient pas de vivre. Il se sen­tait à pré­sent com­plè­te­ment vi­dé, tel un co­mé­dien qui, une fois dans les cou­lisses, au­rait re­ti­ré son masque après des heures de re­pré­sen­ta­tion. Et étran­ge­ment seul, dans ce si­lence de tombe… Conscient qu’il n’en avait pas en­core fi­ni avec eux, Paul alla cher­cher un bi­don d’es­sence et les en as­per­gea. Et il res­ta ain­si de longues minutes à re­gar­der son chef-d’oeuvre brû­ler. Il fau­drait un bon mo­ment avant que l’on dé­couvre ce qu’il res­tait des corps. Et lui se­rait dé­jà loin,de l’autre cô­té de la fron­tière et à la re­cherche d’un nouvel ob­jec­tif à at­teindre. En­core plus fou, en­core plus beau… Les pre­miers rayons de soleil re­cou­vrirent les bruyères, pro­messe d’une belle jour­née de prin­temps. Paul se ren­dit à sa voi­ture en sif­flo­tant, à nou­veau ga­gné par cette rage d’en dé­coudre, cette faim qui re­com­men­çait à lui te­nailler le ventre.

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