TU SAIS OÙ TU LA„ PEUX TE METTRE?

Plus chiante que Jean-pierre Ba­cri, plus cash que La Fouine, plus fière que Queen Eli­za­beth, com­ment la grand-mère in­digne est de­ve­nue la plus sty­lée des icônes gang­sta.

Stylist - - Décryptage - Par Ève Beauvallet

Elle porte des vê­te­ments ab­surdes et ras la su­pé­rette, fait des doigts d’hon­neur sur les photos, et mi­lite ac­ti­ve­ment pour la dé­pé­na­li­sa­tion du can­na­bis. Non il ne s’agit pas de Mi­ley Cy­rus, avec qui elle est bien évi­dem­ment co­pine, mais de Bad­die Winkle: un mil­lion de fol­lo­wers sur Ins­ta­gram, égé­rie pour la marque Di­me­piece et icône pour ama­teurs de mèmes. Son man­tra (et sa bio sur Ins­ta­gram): «Stea­ling your man since 1928.» À 87 ans, Bad­die Winkle est l’in­car­na­tion ab­so­lue de la ma­mie ba­dass. Une grand-mère in­digne plus trash que la plus trash de nos co­pines dont on ai­me­rait faire notre BFF. Su­jet d’ad­mi­ra­tion trans­gé­né­ra­tion­nel, ca­pable d’of­frir une al­ter­na­tive au jeu­nisme pur comme aux sté­réo­types né­cro­sés, la ma­mie bit­chy est la grande du­chesse de l’élé­gance et du mau­vais es­prit. C’est le per­son­nage de Vio­let Craw­ley (in­ter­pré­té par la plus po­pu­laire vi­père de l’an­gle­terre Mag­gie Smith) dans la série Down­ton Ab­bey, un pro­to­type de vieille peau à la langue four­chue de­ve­nu culte sur In­ter­net avec la vi­déo à sa gloire Sh!t the Do­wa­ger Coun­tess Says, où on la voit ré­pandre son fiel à lon­gueur d’épi­sode avec son ac­cent bri­tish im­pec­cable. C’est aus­si Ca­the­rine De­neuve – vieille dame in­digne en de­ve­nir – qui se ré­in­vente de film en film en com­tesse aus­si acerbe qu’éva­nes­cente. C’est aus­si, ex­cen­tri­ci­té es­thé­tique en plus, la doyenne des mo­deuses Iris Ap­fel (pro­mue égé­rie M.A.C à 90 ans) qui dé­cla­rait: «Vieillir, ce n’est pas pour les cho­chottes, mais ça peut être très drôle.» Après s’être im­po­sée dans la pop culture (de Ma Dal­ton de Gos­cin­ny à l’ar­rière-grand-mère Pou­pette dans La Boum de Claude Pi­no­teau en

pas­sant par les vieilles biques de Gro­land), elle s’ins­talle dé­sor­mais dé­fi­ni­ti­ve­ment dans le champ de la mode (big up au sour­cil mé­pri­sant de Jac­quie Mur­dock chez Lan­vin), des fic­tions (lan­ce­ment de la qua­trième mi­ni-série La Mi­nute vieille sur Arte en juillet), ou des mé­dias (les re­por­tages de Lu­cienne Mo­reau sur Canal+, l’ap­pa­ri­tion de Bet­ty White, autre pa­pesse des vieilles biques, dans le Late Show de James Cor­den). On vous ex­plique pour­quoi Les ma­mies bit­chy sont de­ve­nues les égé­ries de la jeu­nesse du XXIE siècle.

IM­PU­NI­TÉ TO­TALE

Dans son es­sai Fun­ny Old Girls (2014), l’uni­ver­si­taire bri­tan­nique Rosie White ré­su­mait le culte des ma­mies gans­ta ain­si: «L’âge est en­vi­sa­gé dans la pop culture comme une op­por­tu­ni­té lais­sée aux femmes d’agir de fa­çon in­ap­pro­priée et de n’être pas pu­nies pour ça.» Ce qui, d’une cer­taine ma­nière, re­vient à dire: libre à vous de gos­si­per comme Blair Wal­dorf dès vos 20 ans, mais c’est ris­qué, tant so­cia­le­ment que pro­fes­sion­nel­le­ment. Sans doute faut-il avoir l’as­sise de la com­tesse douai­rière Vio­let Craw­ley dans Down­ton Ab­bey pour as­su­mer ce genre de re­par­tie: «– J’ai vrai­ment hâte de voir votre mère. Lorsque je suis avec elle, je prends conscience des qua­li­tés des An­glais. – Mais n’est-elle pas amé­ri­caine? – Pré­ci­sé­ment.» (Vio­let, s’adres­sant à sa belle-fille Co­ra). Sur cette base, l’en­trée dans la vieillesse peut ain­si ap­pa­raître comme une pé­riode nirvanesqu­e, où l’on s’adonne tran­quillou à l’art du bitchage hard et dé­com­plexé sans crainte d’être in­quié­tée. Sou­li­gner la res­sem­blance entre votre pe­tit-fils de 2 mois et Michel Sa­pin? Zé­ro danger. Même si, à en croire cer­tains mo­ra­listes, cette im­pu­ni­té à l’heure du plan re­traite n’est pas for­cé­ment bon signe. Si l’on suit le rai­son­ne­ment de Ré­gis De­bray, cette vieille buse cour­rou­cée, dans son es­sai Le Plan ver­meil (Gal­li­mard, 2004), on ai­me­rait les vieux cla­sheurs parce qu’ils se­raient, un peu comme les pe­tits en­fants po­lis­sons, so­cia­le­ment in­of­fen­sifs: on leur par­don­ne­rait tout parce qu’on ne les pren­drait pas vrai­ment au sé­rieux (c’est dé­jà tout le drame de Ta­tie Da­nielle d’étienne Cha­ti­liez…). Ni eux, ni leurs valeurs (temps ra­len­ti, so­li­tude, contem­pla­tion, jeux de ta­rot). Une crainte à la­quelle Bad­die Winkle, entre deux séances de beer pong, ré­pon­drait pro­ba­ble­ment avec l’un de ses cé­lèbres doigts d’hon­neur.

UNE ICÔNE QUEER

À dé­faut de pou­voir sou­te­nir que les men­ta­li­tés vont chan­ger, rap­pe­lons que les vieilles gos­si­peuses, en dé­pit (ou à la fa­veur) du double stig­mate de l’âge et du genre qui les a sou­vent mar­gi­na­li­sées, n’ont pas at­ten­du la der­nière pub M.A.C pour ai­man­ter les fans. Au pre­mier rang des ado­ra­teurs, fi­gurent his­to­ri­que­ment les gays, autre com­mu­nau­té long­temps in­vi­sible, avec qui elles par­tagent le goût de la sub­ver­sion et des vannes la­bel­li­sées Os­car Wilde pour lut­ter contre les in­jonc­tions du pa­triar­cat. Le phi­lo­sophe Thier­ry Ho­quet, au­teur de La Vi­ri­li­té: à quoi rêvent les hommes? (La­rousse, 2009) le confirme: «La vieille bit­chy est une fi­gure très pré­sente dans la culture camp (ce mé­lange d’ironie, d’es­thé­tisme et de théâ­tra­li­té par­ti­cu­liè­re­ment pri­sé par les gays, ndlr) ». Exemple type 1: Dame Ed­na Eve­rage, un co­mique hy­per-po­pu­laire en Grande-bre­tagne, travesti en vieille dame pour mo­quer (entre autres) les ré­pres­sions du ré­gime That­cher. Le jour­na­liste Alex Tay­lor van­tait «son ma­nie­ment du kitsch gay (qui) lui a fait ga­gner l’ad­mi­ra­tion de beau­coup d’ho­mos dans l’an­gle­terre des an­nées 80». Exemple type 2: feu Joan Ri­vers, la vi­père la plus drôle des États-unis, connue pour de mi­gnonnes dé­cla­ra­tions comme: «Tous les bé­bés ressemblen­t à une Re­née Zell­we­ger dont on au­rait écra­sé la tête contre une fe­nêtre en verre.» Au ma­ga­zine amé­ri­cain LGBT de ré­fé­rence The Ad­vo­cate, elle dé­cla­rait: «De nom­breuses drag-queens m’ont en­dos­sé comme per­son­nage et je trouve ça fa­bu­leux.» Reines du contre-pied et du mau­vais es­prit, ces fi­gures fe­raient sû­re­ment un AVC à la lec­ture d’une étude pu­bliée par l’uni­ver­si­té d’akron sur l’hu­mour gé­né­ra­tion­nel: les fron­tières du conve­nable se dé­pla­çant avec le temps, les jeunes se­raient au­jourd’hui plus sen­sibles au co­mique trash et se­cond de­gré que leurs grands-pa­rents, plus vo­lon­tiers fans des rou­cas­se­ries. À croire qu’il y a des ex­cep­tions.

UNE MI­LI­TANTE PRO-PA­RI­TÉ

Ces ex­cep­tions, on en trouve pas mal dans le pa­tri­moine cultu­rel fran­çais, mais en ver­sion mas­cu­line, de Jean Ga­bin à Li­no Ven­tu­ra, de Jean-luc Mé­len­chon à Jean-pierre

“LA VIEILLESSE PEUT AP­PA­RAÎTRE COMME UNE PÉ­RIODE NIRVANESQU­E OÙ L’ON S’ADONNE À L’ART DU BITCHAGE ”

Ba­cri… Le ma­ga­zine GQ consa­crait d’ailleurs un dos­sier four­ni à ce su­jet, L’art de faire la gueule, en re­tra­çant la gé­néa­lo­gie des pa­triarches aca­riâtres et casse-couilles made in Vieille Eu­rope, his­sés comme der­niers rem­parts contre une ty­ran­nie des gen­tils ty­pi­que­ment amé­ri­caine (feel good at­ti­tude, dé­ve­lop­pe­ment per­son­nel, etc.) Le psy­chiatre Vincent Es­tel­lon le consta­tait dans leurs pages: là où un ser­pent mas­cu­lin se­ra big-upé pour sa per­son­na­li­té, «une femme éner­vée se­ra sou­vent taxée d’hys­té­rie». D’où la né­ces­si­té de ba­tailler pour l’éga­li­té des sexes face à la mau­vaise hu­meur. Et les ta­tas flin­gueuses d’au­jourd’hui ont par­fois plus de back­ground que leurs ca­dettes (euh, nous…) «On est dans une so­cié­té pas mal cor­se­tée et on uti­lise la vieille pour bri­ser le cor­set, risque le so­cio­logue Serge Gué­rin, au­teur de Sil­ver Gé­né­ra­tion (Mi­cha­lon, 2015). Il y a un ef­fet très mar­ke­ting dans la va­lo­ri­sa­tion des vieilles dames in­dignes. Ça cor­res­pond à un vrai be­soin de li­ber­té et ce sont elles les pre­mières à l’avoir in­car­né, plus jeunes, en por­tant les com­bats fé­mi­nistes.» Éle­vées dans le gi­ron de la li­bé­ra­tion sexuelle et des ré­vo­lu­tions se­ven­ties, les co­pines de Ba­bette Ba­din­ter trim­bal­le­raient sur leur langue four­chue les re­frains po­li­ti­que­ment in­cor­rects d’une époque pro- Ha­ra-ki­ri, pour­voyeuse de joyeux chieurs, que l’on ob­serve avec nos­tal­gie. Et on ne parle pas des vieilles ré­sis­tantes à l’obs­cu­ran­tisme ga­lo­pant, au rang des­quels la grand-mère ira­nienne de Mar­jane Sa­tra­pi qui, dans Per­sé­po­lis, fé­li­ci­tait sa pe­tite-fille pour son aplomb face aux in­té­gristes: «C’est comme si tu leur avais cou­pé leur pe­tite bite!»

UNE ARME DE SOFT POWER

Il fau­drait quand même s’y faire: les valeurs liées à la vieillesse ne sont pas stables. Que l’on ar­rête de s’ex­ta­sier sur les sep­tua­gé­naires qui écoutent en­core du rock alors que leurs aî­nés, ces gros ploucs, écou­taient Edith Piaf! Les études sé­rieuses montrent que les ef­fets de gé­né­ra­tion et les as­pects so­cio-éco­no­miques jouent un rôle plus im­por­tant que les ef­fets d’âge, qui sont sur­tout fan­tas­més. Au­tre­ment dit: fan psy­cho­tique de Ma­rio Kart à 25 ans, il est fort pro­bable que vous le res­tiez à 80 ans. Ou en­core: hu­ma­niste à 30 ans, il n’est pas iné­luc­table que vous pas­siez au FN à 70 ans. «C’est amu­sant, re­bon­dit Serge Gué­rin, de consta­ter que pour les marques, ce sont les vieux qui in­carnent la ré­bel­lion.» (Cf. la ré­cu­pé­ra­tion d’an­ciennes icônes un­der­ground comme Keith Ri­chards, par Louis Vuit­ton.) Car, ça pa­raît bête comme chou (comme di­raient nos grands-mères) mais les vieux ont chan­gé. Ce sont eux les plus ac­tifs dans les as­so­cia­tions, les plus mi­li­tants, ceux qui portent par­fois les idées pro­gres­sistes que com­battent de nos jours leurs pe­tits-en­fants. «La bi­par­ti­tion jeune de gauche/vieux ré­acs ne tient plus la route, re­prend tou­jours Serge Gué­rin. Au­jourd’hui, dans les mi­lieux po­pu­laires, les seuls à faire rem­part contre l’ex­trême droite, ce sont les vieux.» Ain­si, face à votre pe­tite-cou­sine qui ret­weete Marion Ma­ré­chal-le Pen, la grande pro­messe de li­ber­té, c’est de voir votre grand-mère Dou­cette jouer à chat-bite avec votre oncle gay.

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