Ai­mer le risque

Stylist - - News - Par Au­drey Di­wan

“TU ÉTAIS LITTÉRALEM­ENT PRISONNIÈR­E DE CE PER­SON­NAGE”

u as le goût de la re­nais­sance. Pas de la pé­riode his­to­rique mais de ce mo­ment de la vie où tu te sens ca­pable de ré­in­ven­ter la dé­fi­ni­tion de ta per­sonne. De je­ter cette an­cienne ver­sion de toi-même, pas­sa­ble­ment usa­gée, en­core plus ou moins en état de marche – mais que tu ne sup­portes plus de­puis un mo­ment, sans oser te l’avouer. Non mais c’est vrai quoi, on a ten­dance à ne consi­dé­rer l’usure des sen­ti­ments que dans le rap­port à l’autre. C’est une er­reur. Tu en prends conscience le jour où ton amie G. te fait dé­cou­vrir un texte d’anne Du­four­man­telle, phi­lo­sophe et au­teure de L’éloge

du risque, un pré­cepte qu’elle sui­vra jus­qu’au dan­ger ul­time. Cette femme ad­mi­rable est mal­heu­reu­se­ment morte il y a quelques se­maines, sau­vant des en­fants de la noyade au pé­ril de sa propre vie. Dans ce texte, elle parle d’abord de la né­ces­si­té du dé­ra­ci­ne­ment. De ce mo­ment ini­tial où il faut, pour la pre­mière fois, « quit­ter sa fa­mille, son ori­gine, sa ville na­tale, le dé­jà-vu et l’as­su­rance d’une fa­mi­lia­ri­té sans frac­ture – quelle vie sin­gu­lière n’est-elle pas à ce prix ? D’être in­fi­dèle non pas à ce qui vous a été trans­mis par amour mais or­don­né psy­chi­que­ment, gé­néa­lo­gi­que­ment, sous peine de des­ti­tu­tion ». Tu adhères ab­so­lu­ment à cette pen­sée, tu es­times même qu’elle est une pre­mière étape qu’il faut sans cesse re­pro­duire tout au long de l’exis­tence. Ac­cep­ter l’idée d’opé­rer des mues et d’aban­don­ner der­rière soi une car­casse vide, le sou­ve­nir d’un être que tu ne se­ras plus. Toi, tu laisses avec joie, der­rière toi, celle que tu as été jus­qu’au mi­lieu de l’été. Cette fille qui pré­fé­rait vivre une fois le so­leil cou­ché, de bar en bar, de nuit en nuit, épui­sant toutes les sur­prises. Tu l’as re­gar­dée se fa­bri­quer des cernes, ra­jou­tant soir après soir, sous ses yeux, une couche de noir, un noir tou­jours plus noir comme son hu­meur d’ailleurs. Une hu­meur de brouillard. Un brouillard qui s’éten­dait par­tout dans sa tête, tant et si bien que même le jour, la lu­mière ne fil­trait plus à l’in­té­rieur. Cette fille n’était plus qu’une ombre en­va­his­sante. Tu étais littéralem­ent prisonnièr­e de ce per­son­nage. Et puis, ces lignes, les lignes d’anne, ont bri­sé le sor­ti­lège. Elle écrit en­core : « La dé­pres­sion est l’en­vers de se quit­ter. C’est de ne pas pou­voir se dé­prendre, se dé­les­ter à temps, s’aban­don­ner à l’ailleurs, pour ris­quer sa vie. » Voi­là la pul­sion à la­quelle tu as ré­pon­du aus­si­tôt après. Une rup­ture, un di­vorce à l’amiable, un pacte né­ces­saire que tu as noué avec toi. Tu t’en es al­lée cher­cher une autre aven­ture, avec une autre toi. Par­don, mais il faut que tu pour­suives jus­qu’au bout ce tra­vail de ci­ta­tion pour que ton texte trouve son sens, épou­sant les contours de ce­lui qui t’ins­pire : « L’in­ten­si­té, c’est le saut dans le vide, la part d’in­édit, ce qui n’a pas en­core été écrit et qui pour­tant en nous est en at­tente, de pré­ci­sé­ment ça. »

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