Mau­vaise ha­bi­tude n° 170

T’agi­ter pour rien

Stylist - - Contents - Par Au­drey Di­wan

“POUR­QUOI TU RANGES TES VERRES À EAU DANS CE PLA­CARD DU BAS ?”

De cet été qui pa­raît loin dé­jà, tu re­tien­dras sur­tout cette longue dis­cus­sion sur le Tour de France. La phrase te pa­raît d’au­tant plus si­dé­rante que tu ne dé­testes rien tant que le vé­lo. Jeune, tu avais fait un stage dans une com­pa­gnie d’as­su­rances. Pour te re­mer­cier de ton as­si­dui­té, l’en­tre­prise spon­sor de l’évé­ne­ment t’avait pro­po­sé de suivre une étape de l’épreuve à mo­to. C’était en 1998, l’an­née du scan­dale Fes­ti­na. Celle où le soi­gneur Willy Voet s’est fait contrô­ler par la douane, un beau ma­tin, au vo­lant de sa Fiat. Il trans­por­tait dans son coffre des sacs iso­thermes rem­plis de pro­duits do­pants. Et sou­dain l’évé­ne­ment a pris une autre tour­nure. Tout s’est ar­rê­té, grève des spor­tifs, co­lère des autres équipes. Tu n’as gar­dé de cette brève in­cur­sion dans le monde du cy­clisme que quelques images de tra­cés vides et les cris ou­tra­gés du pu­blic, râ­lant contre cette bande de tri­cheurs. De­puis, tu t’es bien gar­dée de t’in­té­res­ser au su­jet. Jus­qu’au jour où un ami te parle de l’éco­no­mie du geste. Il ne s’in­té­resse pas à la dis­ci­pline elle-même mais à cette ma­nière par­ti­cu­lière de pen­ser le corps pour réus­sir à l’en­traî­ner plus loin qu’il ne semble ac­cep­table de le faire. Il t’ex­plique qu’il ne s’agit pas seule­ment de sur­pas­se­ment mais d’in­tel­li­gence phy­sique. Il faut com­men­cer par ou­blier le mou­ve­ment tra­di­tion­nel du cy­cliste dé­bu­tant, pour ap­prendre à pé­da­ler rond. Exer­cer une force constante en po­sant le pied à la per­pen­di­cu­laire de la ma­ni­velle pen­dant tout le tra­jet de la pé­dale. Chan­ger sa rou­tine pour pro­té­ger son éner­gie. Ton ami em­braye sur le phé­no­mène d’as­pi­ra­tion, t’ex­plique com­ment, à tour de rôle, les cou­reurs d’une équipe prennent la tête du groupe dans les mon­tées dif­fi­ciles. Par un ef­fet aé­ro­dy­na­mique, ils en­traînent dans leur sillage ceux qui sont der­rière eux et qui ont, de ce fait, moins de mal à avan­cer. Pen­ser la ges­tuelle pour li­mi­ter sa peine, celle des autres. À la fin de la soi­rée, l’idée com­mence à mû­rir. Que le lec­teur se ras­sure, tu n’en­vi­sages pas de te mettre au sport, bien au contraire. Il s’agit seule­ment de prendre conscience du corps, en­ga­gé dans une rou­tine quo­ti­dienne, in­vi­sible course d’obs­tacles pour la­quelle il n’existe pas de ré­com­pense à l’ar­ri­vée, pour la bonne et simple rai­son qu’il n’y a pas de ligne d’ar­ri­vée. Tu trouves le concept d’éco­no­mie du geste to­ta­le­ment sé­dui­sant comme man­tra de ren­trée. Tu te mets à ana­ly­ser l’en­semble des ac­tions ac­com­plies chaque jour comme si tu vou­lais tay­lo­ri­ser tes sys­tèmes, sim­pli­fier ces ef­forts mi­nus­cules, in­si­gni­fiants au pre­mier re­gard. Com­bien de fois par jour tu te com­pliques la vie ? Pour­quoi tu ranges tes verres à eau dans ce pla­card du bas qui t’oblige à faire des squats à chaque fois que tu as soif ? Pour­quoi tu écris sur une table trop haute, les bras en l’air, les épaules ban­dées dans un état de cris­pa­tion mus­cu­laire to­tale ? Tu es ré­so­lue à re­mettre cette fa­tigue in­si­dieuse, inu­tile, au centre de tes pen­sées, à pé­da­ler rond comme une ath­lète du réel qui vou­drait te­nir la route, sans heurts, jus­qu’à l’été pro­chain.

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