Édito

Stylist - - Contents - Be­lén Ca­sa­de­vall ré­dac­trice en chef mode

“ON FI­NIT EN PLEINE NUIT, ÉPUI­SÉS, SANS TROP SA­VOIR CE QU’ON FAIT”

Chi­ca­go. No­vembre 1997. Par­tie de Mi­lan, je viens d’at­ter­rir pour une es­cale im­pro­vi­sée. Ini­tia­le­ment, je de­vais ar­ri­ver à Far­go, Da­ko­ta du Nord. C’est mon pre­mier voyage pro­fes­sion­nel en so­lo, le ma­ga­zine pour le­quel je tra­vaille en Ita­lie m’a lais­sée par­tir seule. Six va­lises, une sé­rie à shoo­ter, beau­coup d’ex­ci­ta­tion. Sur le pa­pier, je suis à fond. Mais une tem­pête de neige a blo­qué Far­go. L’ar­ri­vée à Chi­ca­go est hor­ri­fique. Je dé­am­bule en quête d’une ca­bine té­lé­pho­nique (eh ouais, the ni­ne­ties, babe). Il faut que je trouve une chambre pour la nuit. Je me prends au moins trente vents, pas une chambre de libre. Fi­na­le­ment, une lu­mière dans la nuit : à l’autre bout du fil, on me dit yes, a room, of course, puis on me parle d’une au­to­route… je note l’adresse. Un taxi m’em­mène en ef­fet sur une high­way et roule long­temps, trop long­temps. Et le vent ne di­mi­nue pas. Ça souffle tel­le­ment fort que de nom­breux pan­neaux ar­ra­chés nous barrent la route. Nous ar­ri­vons à des­ti­na­tion par je ne sais quel miracle. L’hô­tel est bien évi­dem­ment lu­gubre, mais je suis tel­le­ment heu­reuse de trou­ver un peu de cha­leur et un lit propre que j’ai l’im­pres­sion qu’on m’offre une nuit au Ritz. Je dé­vore la piz­za à l’ail qu’on me pro­pose comme si c’était de la truffe blanche d’al­ba. Suivent deux jours d’an­goisse, à tour­ner en rond, en at­ten­dant que la si­tua­tion se dé­bloque. Je fi­nis par prendre mon vol pour Far­go, re­joindre une équipe que je ne connais pas. Le vent est tom­bé mais le lieu du shoo­ting est moche et froid. Et nous n’avons qu’une mi­nus­cule poi­gnée d’heures pour al­ler au bout de cette sé­rie. On fi­nit en pleine nuit, épui­sés, sans trop sa­voir ce qu’on a fait. Je dé­cou­vri­rai plus tard que nous avons sor­ti quelque chose de ma­gique et puis­sant. Vingt ans plus tard. Mon­treux. Juillet 2017. Je dois réa­li­ser la sé­rie du spé mode de Sty­list. Je suis moins stres­sée que la première fois et il n’y a ni vent ni neige. On doit shoo­ter une di­zaine de pages au bord du lac. L’am­biance est très bonne. Jus­qu’au mo­ment où nous nous trou­vons à l’ar­rêt, au mi­lieu du lac, dans le ba­teau. Le mo­teur nous a lâ­chés. Gros mo­ment de pa­nique. Je re­trouve les sen­sa­tions de Far­go. Les heures dé­filent, la pres­sion monte. On fi­nit par s’en sor­tir, mais il ne nous reste que trois heures pour shoo­ter dix pages. J’es­père que la ma­gie de l’ur­gence a en­core oeu­vré et que le ré­sul­tat se ba­lade du même cô­té du mi­roir que la sé­rie de Far­go.

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