Les mythes de la food

Si vous vou­lez ar­rê­ter de bouf­fer des fake news, n’ava­lez pas tout ce qu’on vous dit.

Stylist - - Stylist - Par Ra­phaëlle El­krief et dé­bo­rah Ma­let - Illus­tra­tions La Bo­ca

Pour ar­rê­ter de bouf­fer des fake news, n’ava­lez pas tout ce qu’on vous dit

Faute de pou­voir en­rayer la vague de fake news qui pol­lue l’in­for­ma­tion mon­diale, la pop culture ap­prend à s’en mo­quer. « La loi de la gra­vi­ta­tion est une fake news in­ven­tée par New­ton », sou­te­nait il y a quinze jours l’ac­trice Me­lis­sa Mccar­thy dans un sketch chez Jim­my Kim­mel. Une en­clume ac­cro­chée au pied, elle fai­sait « vo­ler » Jen­ni­fer Anis­ton pour dé­non­cer le hoax de la pe­san­teur. Vous trou­vez ça trop ca­ri­ca­tu­ral ? Le 10 no­vembre der­nier pour­tant, un de­mi­mil­lier de per­sonnes se sont réunies en Ca­ro­line du Nord pour faire écla­ter la vé­ri­té à pro­pos d’un autre men­songe de taille : la Terre n’est pas ronde comme es­saient de nous le faire croire les agences spa­tiales, mais plate. On vous voit es­quis­ser un sou­rire mo­queur. Pour­tant, rien ne dit que vous n’avez pas vous-même ava­lé votre lot de fausses in­for­ma­tions. S’il vous est dé­jà ar­ri­vé de vous dire qu’il fal­lait y al­ler mol­lo sur le fro­mage pour ne pas faire ex­plo­ser votre taux de cho­les­té­rol, il se peut que vous soyez tom­bée dans le pan­neau d’une des plus belles fake news du siècle der­nier : la dia­bo­li­sa­tion du cho­les­té­rol, af­firment dé­sor­mais de nom­breux cher­cheurs, a été lan­cée par un phy­sio­lo­giste amé­ri­cain et a conduit plus de 200 mil­lions de pa­tients à se bour­rer de sta­tines sur la base d’ap­proxi­ma­tions scien­ti­fiques. Vous pen­sez que le lait écré­mé est moins nu­tri­tif que le lait en­tier, qu’il ne faut ab­so­lu­ment pas mettre un plat chaud au fri­go, qu’un shot de jus d’orange après 17 h va vous te­nir éveillé toute la nuit ou qu’une cuillère sau­ve­ra les bulles de votre cham­pagne ? Faux. Parce que nous aus­si, comme Fa­ce­book, on veut dé­bus­quer les fake news jus­qu’en Rus­sie, on vous a dres­sé un pe­tit me­nu de Noël des in­fos in­cor­rectes ali­men­taires pas fa­ciles à di­gé­rer.

BUD­DHA N’ÉTAIT PAS GROS

Ce que vous croyiez sa­voir : double men­ton, man boobs et ventre im­po­sant, on ne pou­vait pas ac­cu­ser Bud­dha d’avoir abu­sé de Pho­to­shop.

LES DES­SOUS DE L’AR­NAQUE : les re­pré­sen­ta­tions de Bud­dha ven­tru ne sont pas celles du vrai Bud­dha. L’his­to­rique fon­da­teur du boud­dhisme, Sid­dhar­tha Gau­ta­ma, était un prince blin­dé aux as qui a tout quit­té pour de­ve­nir er­mite dans une grotte et dont les don­nées his­to­riques laissent à pen­ser qu’il était mai­gri­chon. C’est ce­lui que l’on voit re­pré­sen­té no­tam­ment en Asie du sud-est. Rien à voir avec sa ver­sion obèse, Bu­tai, un vieux moine boud­dhiste chi­nois, à qui ca­res­ser le ventre porte bon­heur. Cer­tains ex­pliquent la confu­sion par la proxi­mi­té pho­né­tique des deux noms. D’autres, plus bran­chés éso­té­risme, consi­dèrent que « Bud­dha » vou­lant dire « éveillé », n’im­porte qui peut l’être et le gros Bud­dha est donc l’une des phases d’éveil du Bud­dha maigre.

IL N’Y A PAS DE POMME DANS LA BIBLE

Ce que vous croyiez sa­voir : cette conne d’eve nous avait ni­qué la vie au Paradis pour un croc dans une Pink La­dy (et vous ne par­lez même pas

de votre grand-mère qui a vo­té Chi­rac parce qu’elle ai­mait la Gol­den Smith).

LES DES­SOUS DE L’AR­NAQUE : le fa­meux fruit dé­fen­du est, en réa­li­té, non iden­ti­fié. « Dans les textes hé­breux avant notre ère, on ne parle pas de pomme car ce ré­cit n’existe même pas, sou­ligne Jean-ma­rie Hus­ser, pro­fes­seur d’his­toire des re­li­gions à la fa­cul­té des sciences his­to­riques de Stras­bourg. C’est au IIE siècle, alors que le chris­tia­nisme est en pleine ex­pan­sion, que la tra­duc­tion la­tine va l’iden­ti­fier comme une pomme, alors que long­temps on ima­gi­nait que le fruit dé­fen­du était une figue, car Adam et Eve sont “vê­tus” de feuilles de fi­guier. » Pour ceux qui n’ont pas fait la­tin au col­lège, l’arbre de la connais­sance du bien et du mal se dit « li­gnum sciante bo­ni et ma­li ». « Ma­li » étant le plu­riel de « ma­lum », si­gni­fiant à la fois le mal et la pomme, tan­dis que « fruit/arbre frui­tier » se dit « po­mum ». C’est sûr, y a de quoi en perdre son la­tin.

LE BONBEC BA­NANE N’A PAS LE GOÛT DE BA­NANE

Ce que vous croyiez sa­voir : que quand c’est jaune et cour­bé, ça a for­cé­ment le goût de ba­nane.

LES DES­SOUS DE L’AR­NAQUE : en réa­li­té, le bon­bon ba­nane a le goût d’une va­rié­té de ba­nane qui n’existe plus, le Gros Mi­chel, à par­tir de la­quelle a été créé l’arôme ar­ti­fi­ciel de ba­nane. Ce bon vieux Gros Mi­chel a ti­ré sa ré­vé­rence en 1960 en rai­son d’une ma­la­die fon­gique due à un cham­pi­gnon (fu­sa­riose du ba­na­nier, dite la

ma­la­die de Pa­na­ma) et s’est fait sup­plan­ter par la ba­nane Ca­ven­dish, va­rié­té prétendue plus ré­sis­tante à la souche pa­tho­gène. Sauf que de­puis une di­zaine d’an­nées, celle-ci est me­na­cée de connaître le même sort que le Gros Mi­chel, à cause d’une mu­ta­tion de la ma­la­die de Pa­na­ma.

MAR­CO PO­LO N’A PAS IN­TRO­DUIT LES PÂTES EN ITA­LIE

Ce que vous croyiez sa­voir : après un long voyage en Asie, le na­vi­ga­teur Mar­co Po­lo a rap­por­té des pâtes, ve­nues de Chine, dans ses va­lises, avant de les in­tro­duire dans son pays na­tal (qui en a fait le plat na­tio­nal) via Ve­nise, en 1926.

LES DES­SOUS DE L’AR­NAQUE : le mythe Po­lo se­rait par­ti à la fin des an­nées 20 du Ma­ca­ro­ni Jour­nal, sorte de news­let­ter de la Na­tio­nal As­so­cia­tion of Ma­ca­ro­ni and Noo­dle Ma­nu­fac­tu­rers of Ame­ri­ca créée en 1904. Sur l’une des édi­tions, une pu­bli­ci­té digne du Go­ra­fi ra­con­tant l’his­toire d’un cer­tain Ma­ca­ro­ni, membre de l’équi­page de Mar­co Po­lo, qui au­rait croi­sé, en Chine, des femmes en train de fa­bri­quer des sortes de spa­ghet­tis. Sauf que, la blague se re­trouve dix ans plus tard dans le film

The Ad­ven­tures of Mar­co Po­lo, avec Ga­ry Coo­per mais aus­si dans l’au­to­bio­gra­phie de Carl Crow connu pour avoir ou­vert la pre­mière agence de pub oc­ci­den­tale à Shan­ghai. Les pâtes au­raient dé­jà été pré­sentes en Ita­lie quand Mar­co Po­lo est re­ve­nu de son pe­tit road trip, in­tro­duites plus pro­ba­ble­ment par les Arabes lors de la conquête de la Si­cile.

IL N’Y AVAIT PAS DE DINDE LORS DU PRE­MIER THANKS­GI­VING

Ce que vous croyiez sa­voir : que les Pères pè­le­rins, tout juste dé­bar­qués à Ply­mouth, ont re­mer­cié la pe­tite cen­taine d’amé­rin­diens lo­caux au­tour d’une dinde en 1621.

LES DES­SOUS DE L’AR­NAQUE : à part que les Wam­pa­noag ont ap­por­té cinq cerfs en guise de vic­tuailles, rien ne prouve que la dinde était le centre du re­pas de fête. Ni les tartes (puis­qu’ils n’avaient ni beurre ni four). En fait, si la dinde sau­vage était ef­fec­ti­ve­ment très pré­sente dans cette ré­gion à cette époque, les ex­perts s’ac­cordent plu­tôt pour dire que le re­pas était com­po­sé de vo­laille sau­vage comme des oies ou des ca­nards. Pour preuve, The Bu­ckeye Coo­ke­rie (1877), l’un des livres de cui­sine les plus po­pu­laires des États-unis, ne men­tionne ab­so­lu­ment pas de dinde dans sa liste des plats à ser­vir lors de

Thanks­gi­ving. Se­lon An­drew Bea­rhs, au­teur de Twain’s Feast: Sear­ching for Ame­ri­ca’s Lost Foods in

the Foots­teps of Sa­muel Cle­mens (Pen­guin, 2010), un sub­til lob­bying des in­dus­tries de la dinde et de la can­ne­berge ex­pli­que­rait comment, au mo­ment où Abra­ham Lin­coln fait de Thanks­gi­ving une fête na­tio­nale, ces ali­ments sont de­ve­nus les res­tas de la soi­rée pré­fé­rée des Amé­ri­cains.

L’OMS S’EN FICHE QUE VOUS FAS­SIEZ 10 000 PAS PAR JOUR

Ce que vous croyiez sa­voir : il est né­ces­saire de faire dix al­lers-re­tours par jour au pe­tit coin

pour res­pec­ter l’ob­jec­tif de 10 000 pas quo­ti­diens que vous (et L’OMS) vous êtes fixés (de­puis que vous ve­nez au bou­lot en Taxi­fy, votre courbe d’ac­ti­vi­té fait la gueule).

LES DES­SOUS DE L’AR­NAQUE : le chiffre vient d’un dé­lire mar­ke­ting au­tour du po­do­mètre ja­po­nais ap­pe­lé Man-po-kei, comme l’a ré­vé­lé le New York Ma­ga­zine. Au mo­ment des J.O. de 1964, les pre­miers or­ga­ni­sés au Ja­pon, la Ya­ma­sa Cor­po­ra­tion lance le Man-po-kei dont le slo­gan rap­pelle qu’il faut mar­cher 10 000 pas par jour. Un chiffre qui au­rait été va­li­dé par un scien­ti­fique ja­po­nais, Yo­shi­ro Ha­ta­no, qui consi­dé­rait que ce chiffre per­met­tait de brû­ler 300 ca­lo­ries et donc

de main­te­nir un bon poids. Sauf que, deuxième ar­naque, ce ré­sul­tat est ba­sé sur des re­cherches me­nées sur l’homme ja­po­nais, dont l’ali­men­ta­tion et le rythme de vie n’ont rien à voir avec ce­lui des Eu­ro­péens ou des Amé­ri­cains. At­ten­tion, ce n’est pas non plus une rai­son de mol­lir car L’OMS re­com­mande tout de même aux adultes de pra­ti­quer cent cin­quante mi­nutes d’ac­ti­vi­té d’in­ten­si­té mo­dé­rée par se­maine.

LES ÉPI­NARDS NE SONT PAS BOUR­RÉS DE FER

Ce que vous croyiez sa­voir : vous en­fi­ler une conserve d’épi­nard avant votre pro­chaine prise de sang suf­fi­rait à noyer le pois­son.

LES DES­SOUS DE L’AR­NAQUE : la ré­pu­ta­tion de su­per-concen­tra­tion en fer des épi­nards vien­drait en fait d’une bourde ap­pa­rue au XIXE siècle. Alors qu’il est man­da­té pour éva­luer la com­po­si­tion de cer­tains ali­ments, le chi­miste al­le­mand E. von Wolf trouve que les épi­nards contiennen­t 2,7 mg de fer par 100 g. Sauf que la per­sonne char­gée de mettre tout ça au propre sur un do­cu­ment se trompe et ins­crit la va­leur de 27 mg (oui, ça change tout). Une er­reur, bien que cor­ri­gée quelques an­nées plus tard, qui se trouve confir­mée par une autre er­reur, celle d’un autre scien­ti­fique al­le­mand, Gus­tav von Bunge qui confond le taux de fer dans les épi­nards frais et sé­chés. Manque de pot, ce pe­tit dé­ra­page his­to­rique se­rait lui-même un mythe. Po­pu­la­ri­sée dans le Bri­thish Me­di­cal Jour­nal au dé­but des an­nées 80, la lé­gende de la lé­gende (aka, la faute de frappe) com­mence à se pro­pa­ger dans de nom­breux ar­ticles scien­ti­fiques. Bref, si vous êtes per­dus (et ané­miés), mi­sez sur la viande rouge ou sur le to­fu.

LA TAR­TI­FLETTE N’EST PAS UN PLAT TRA­DI­TION­NEL

Ce que vous croyiez sa­voir : la tar­ti­flette sans le re­blo­chon, c’était un peu Da­vid sans Jo­na­than (« est-ce que tu viens pour les va­cances aux sports d’hi­ver en Sa­voie ? »)

LES DES­SOUS DE L’AR­NAQUE : c’est une in­ven­tion fi­ne­ment ro­dée par le syn­di­cat in­ter­pro­fes­sion­nel du re­blo­chon dans les an­nées 80 pour boos­ter la vente de ce fro­mage sa­voyard. Un se­cret de po­li­chi­nelle qui se par­ta­geait entre chefs. « La pre­mière fois que j’en ai en­ten­du par­ler, c’était au­tour d’une table avec Chris­tian Millau (feu chef et fon­da­teur du Gault & Millau), il y a une di­zaine d’an­nées. C’est aus­si le pre­mier à l’avoir pu­bli­que­ment ré­vé­lé dans son Dic­tion­naire amou­reux de la gastronomi­e sor­ti en 2008 », sou­ligne Sé­bas­tien Ri­pa­ri, fon­da­teur du Bu­reau d’étude gas­tro­no­mique. Mais de quoi dé­coule la tar­ti­flette ? De la pé­lâ des Ara­vis bien plus tra­di­tion­nelle et rus­tique, consis­tant en une fri­cas­sée de pommes de terre avec des restes de fro­mage (miam les bonnes croûtes), cuite dans une poêle à long manche (« pé­lâ » si­gni­fiant « pelle » en ar­pi­tan sa­voyard). Suf­fi­sait de chan­ger le nom dé­ri­vé de « tar­ti­flâ » (pour pomme de terre) et d’im­po­ser le re­blo­chon comme l’in­gré­dient ul­time de cette re­cette pour créer un « clas­sique » de la cui­sine mon­ta­gnarde. Cer­tains chefs, comme le Sa­voyard Marc Vey­rat, uti­lisent l’ap­pel­la­tion de pé­lâ des Ara­vis pour si­gni­fier une tar­ti­flette au re­blo­chon, et ain­si jouer la carte du terroir. Y a de quoi en faire tout un fro­mage.

LE FOR­TUNE CO­OKIE N’EST PAS CHI­NOIS

Ce que vous croyiez sa­voir : ce pe­tit bis­cuit qu’on vous sert après votre ca­nard la­qué était l’équi­valent du porte-clefs Tour Eif­fel des tou­ristes à Pa­ris.

LES DES­SOUS DE L’AR­NAQUE : le for­tune co­okie est ja­po­nais, plus pré­ci­sé­ment ori­gi­naire de Fu­ka­ku­sa, dans la ré­gion de Kyoto. De son vrai nom « omi­ku­ji sen­bei » (bis­cuits de la chance), sa forme re­prend celle des cloches des sanc­tuaires nip­pons (d’où le fait qu’il ren­ferme aus­si une pré­dic­tion). Mais c’est son pas­sage aux États-unis qui l’a ren­du aus­si po­pu­laire. Dans le livre For­tune Co­okie Chro­nicles de l’au­teure Jen­ni­fer 8. Lee, on ap­prend que c’est à San Fran­cis­co en 1906 que son rêve amé­ri­cain dé­bute, grâce à un cer­tain Ha­ri­ga­wa, qui fonde le Ja­pa­nese Tea Gar­den, four­ni en for­tune coo­kies par la bou­lan­ge­rie ja­po­naise lo­cale, Ben­kyo­do. Mais en 1942, avec l’af­fron­te­ment dans le Pa­ci­fique, la ma­jo­ri­té des Ja­po­nais ins­tal­lés aux States sont en­voyés dans des camps d’in­ter­ne­ment. Les im­mi­grés chi­nois en pro­fitent pour ra­che­ter la­dite bou­lan­ge­rie et ain­si rin­cer en masse les res­tos asia­tiques en for­tune coo­kies… Bit ch sto­le­my co­okie

“LA TAR­TI­FLETTE, UNE IN­VEN­TION POUR BOOS­TER LA VENTE DE CE FRO­MAGE SA­VOYARD”

TU GLOBES VRAI­MENT TOUT CE QU’ON TE DIT

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