Ça sent la fake news

Comment l’in­dus­trie de la par­fu­me­rie vous en­fume avec des par­fums plus vrais que na­ture…

Stylist - - Stylist - Par De­nyse Beau­lieu Illus­tra­tions Jack Hu­ghes

L’in­dus­trie de la par­fu­me­rie vous en­fume avec des par­fums plus vrais que na­ture…

Par­fois, votre nez vous trompe en sen­tant des par­fums qui imitent par­fai­te­ment la réa­li­té. Au pal­ma­rès des dix in­gré­dients les plus dé­gueu de vos cos­mé­tiques, le ca­ca de ca­cha­lot fi­gure en tête des pièges à clics. In­fo ou in­tox ? Certes ex­pul­sé par les voies na­tu­relles, l’ambre gris ré­col­té sur les plages au bout de plu­sieurs an­nées en mer se­rait plu­tôt au cé­ta­cé ce que la perle est à l’huître : la ré­ac­tion à un ir­ri­tant, par exemple un bec de seiche. Mais la pré­sence dans votre fla­con de cette sub­stance aro­ma­tique dé­sor­mais ra­ris­sime est à peu près aus­si pro­bable que celle de La Cri­tique

de la rai­son pure sur la table de che­vet de Do­nald Trump. Si la lé­gende ur­baine de la crotte de ba­leine per­dure ain­si, c’est que la par­fu­me­rie ne fonc­tionne qu’à nous en­fu­mer. D’abord, parce que le par­fum pro­duit, par sa fonc­tion même, de l’in­tox ol­fac­tive (non, Aman­dine ne sent pas na­tu­rel­le­ment la pra­line #sor­ry). En­suite, parce qu’on ne connaît d’une for­mule que ce que les marques veulent bien nous en li­vrer. Rien d’éton­nant à ce que l’on se fasse tout un wes­tern sur le po­po de ba­leine. La py­ra­mide ol­fac­tive n’est pas une liste d’in­gré­dients. Plu­tôt une note d’in­ten­tion ; ce qu’on ai­me­rait que nous sen­tions. Et ça marche, les doigts dans le nez, grâce à nos pou­voirs d’au­to­sug­ges­tion. Dès 1899, le pro­fes­seur de chi­mie E.E. Slos­son en ad­mi­nistre la preuve en ver­sant sur du co­ton un li­quide à l’odeur « bi­zarre », dit-il. Ses étu­diants doivent le­ver la main dès qu’ils la per­çoivent. Au bout de qua­rante se­condes, tout l’am­phi fait la ola. Une mi­nute plus tard, on éva­cue les vic­times... La cause de ces ver­tiges, mi­graines et nau­sées ? H O.

CE­CI N’EST PAS UNE ROSE

La par­fu­me­rie est l’in­dus­trie fake news par ex­cel­lence – or, fake ne si­gni­fie pas l’er­ro­né (false) mais le si­mu­lé, par­fois plus vrai que na­ture, en tout cas plus cré­dible que la réa­li­té. Car sans al­ler jus­qu’à pro­vo­quer des hal­lu­ci­na­tions col­lec­tives, les par­fu­meurs savent nous ha­cker le cer­veau par des illu­sions ol­fac­tives. Pour évo­quer l’odeur d’une chose, inu­tile de convo­quer la to­ta­li­té de ses mo­lé­cules odo­rantes. Comme l’ex­plique Ro­land Salesse, an­cien di­rec­teur du la­bo­ra­toire de Neu­ro­bio­lo­gie de l’ol­fac­tion à L’IN­RA, « le cor­tex pi­ri­forme (res­pon­sable du dé­co­dage des odeurs, NDLR)

stocke les in­for­ma­tions ol­fac­tives non comme une carte d’iden­ti­té chi­mique exacte, mais plu­tôt comme un por­trait-ro­bot qui per­met de re­con­naître un vi­sage à par­tir de ses traits saillants. Ain­si, les cinq ou six odo­rants ma­jeurs du ca­fé vont s’ins­crire en­semble sous l’éti­quette “ca­fé”. Ul­té­rieu­re­ment, si seule­ment un ou quelques-uns de ces pro­duits sont sen­tis, ils suf­fi­ront à évo­quer l’image “ca­fé” de ré­fé­rence », écrit-il dans Faut-il sen­tir bon pour sé­duire ? (éd. Quae, 2015). Dé­mons­tra­tion ma­gis­trale de cet au­to­com­plete ol­fac­tif : la rose tra­cée en deux mo­lé­cules par Mi­chel Al­mai­rac. D’une telle mo­der­ni­té qu’il fau­dra plus d’une dé­cen­nie avant qu’une marque en sai­sisse l’évi­dence ful­gu­rante. Au­jourd’hui, Ch­loé Eau de Par­fum fête son dixième an­ni­ver­saire avec l’édi­tion spéciale d’un Ab­so­lu de Par­fum qui re­plante la fleur street-chic dans le plus noble des ter­roirs avec un ra­ris­sime ab­so­lu de rose de Grasse.

PULPES FIC­TIONS

Bonne poire, la rose se laisse sou­ti­rer son es­sence. Mais les fruits, hor­mis les agrumes, s’y re­fusent avec les der­nières éner­gies. Ain­si, la pomme gran­ny du Light Blue de Dolce&gab­ba­na n’est pas pas­sée du ver­ger au fla­con via Nu­tri­bul­let. C’est dans une bi­blio­thèque de bases, mi­ni-par­fums fi­gu­ra­tifs prêts à être in­té­grés dans une for­mule, qu’oli­vier Cresp est al­lé cueillir son arôme pour ar­ron­dir une es­sence de ci­tron évo­quant la Si­cile na­tale des cou­tu­riers. Sus­pen­due entre ciel et mer comme dans un ta­bleau de Ma­gritte, c’est cette pomme verte qui donne à Light Blue Eau In­tense la fraî­cheur d’un plon­geon dans la grande bleue… En re­vanche, c’est par ha­sard que la ce­rise est ve­nue se ni­cher au creux du décolleté de La Pe­tite Robe Noire. Une illu­sion ol­fac­tive is­sue du croi­se­ment entre l’ac­cord de ma­ca­ron rose fram­boise et l’es­sence d’amande amère qui, « pré­sente, dès 1889, dans Ji­cky, fait par­tie du pa­tri­moine Guer­lain », ex­plique Del­phine Jelk, créa­trice de la for­mule d’ori­gine en 2009 (on ré­sume : fram­boise + amande = ce­rise). « Ma­té­ria­li­sée en après­coup », mais ol­fac­ti­ve­ment lo­gique, cette ce­rise cou­ronne un axe aman­dé sou­te­nu par la fève ton­ka et la ré­glisse, avec la­quelle elle par­tage des fa­cettes de sucre brû­lé. Ar­ro­sée de thé fu­mé, elle se fait en­core plus noire cette an­née avec Black Per­fec­to.

LES GRANDES MUETTES

Rose, jas­min, fleur d’oran­ger, mi­mo­sa, tu­bé­reuse, ma­gno­lia, os­man­thus, ylang… La liste des fleurs aux­quelles on peut sou­ti­rer leur es­sence est vite bou­clée. Celles qui nous parlent, c’est-à-dire qu’on peut re­con­naître spon­ta­né­ment, l’est en­core da­van­tage. La plu­part des fleurs odo­rantes sont dites « muettes » parce qu’elles ré­sistent à l’ex­trac­tion. Dis­cret de na­ture puis­qu’il ne nous passe sous le nez qu’une fois par an­née, sou­vent exi­lé au rayon des pro­duits mé­na­gers, le mo­deste mu­guet compte par­mi ces tai­seuses. Pour­tant, pour les nez, la clo­chette de mai reste un Eve­rest de­puis le Dio­ris­si­mo (1956) d’ed­mond Roud­nits­ka. L’une des ma­trices de la par­fu­me­rie contem­po­raine, qui évoque non seule­ment l’ef­fluve de la fleur, mais sa fraî­cheur tac­tile, hu­mide, avec des ef­fets de na­tu­ra­li­té alors in­édits. Un comble pour une fleur re­créée de toutes pièces, qui tient plu­tôt de la créa­ture de Frankenste­in que de la fée Clo­chette. C’est avec un Mu­guet Por­ce­laine que Jean-claude El­le­na, dis­ciple du maître, a si­gné sa der­nière créa­tion en tant que par­fu­meur-mai­son d’her­mès. Et que Jacques Ca­val­lier-bel­le­trud s’y est at­ta­qué dès sa pre­mière col­lec­tion pour Louis Vuit­ton, avec Apo­gée. Un ho­lo­gramme de mu­guet pen­sé comme un bou­quet ike­ba­na

ma­gno­lia de Chine, jas­min et rose de Grasse pi­qué de brins de bois cré­meux et lé­gè­re­ment fu­més… Le ca­pi­teux gar­dé­nia n’est guère plus cau­sant, sauf à lui faire

“La plu­part des fleurs odo­rantes sont dites muettes parce qu'elles ré­sistent à l'ex­trac­tion”

su­bir le même trai­te­ment que Jean-bap­tiste Gre­nouille in­flige à ses vic­times dans

Le Par­fum de Pa­trick Süs­kind. Cette opé­ra­tion d’en­fleu­rage, consis­tant à pi­quer les fleurs dans une graisse pu­ri­fiée pour ré­cu­pé­rer leur corps odo­rant, étant trop oné­reuse, le gar­dé­nia est donc, lui aus­si, une « fleur de par­fu­meur » di­ver­se­ment in­ter­pré­tée. Vert rhu­barbe dans Ma Griffe de Car­ven (1947) ou Jour d’her­mès (2012). Dé­cadent jus­qu’au re­mugle de cham­pi­gnon dans le dé­funt et re­gret­té Vel­vet Gar­de­nia de Tom Ford Pri­vate Blends. Pour le Scan­dal de Jean Paul Gaul­tier, ce sont plu­tôt ses fa­cettes vo­lup­tueuses et so­laires que Daph­né Bu­gey, Fa­brice Pel­le­grin et Chris­tophe Ray­naud ont pré­fé­ré ac­cen­tuer. « En fait, lors­qu’on ana­lyse l’odeur de la fleur vi­vante, le vert ne do­mine pas, si­gnale ce der­nier. Nous avons plu­tôt vou­lu mettre en va­leur son cô­té nar­co­tique, cré­meux, lait de co­co. » Ar­ro­sée d’une gi­clée de miel, cette fleur jambes en l’air est soup­çon­née de cé­der plus vo­lon­tiers au pé­ché de gour­man­dise qu’à ce­lui de luxure (le pre­mier n’ex­cluant d’ailleurs pas le se­cond).

FLEURS D’AR­TI­FICES

Les par­fu­meurs l’avouent à de­mi-mot : les free­sias, pois de sen­teur, au­bé­pines et autres cy­cla­mens qui pro­li­fèrent à l’ombre des py­ra­mides ol­fac­tives sur­gissent sou­vent au dé­tour de deux ou trois mo­lé­cules tech­niques, uti­li­sées pour fa­cet­ter leur com­po­si­tion sans qu’elles aient de va­leur nar­ra­tive. Lors­qu’une marque les nomme, c’est plu­tôt pour ajou­ter à son bou­quet une touche de cou­leur ou le frou-frou d’un pé­tale. Car le com­mun des consom­ma­teurs se­rait bien en peine de fact-che­cker la fi­dé­li­té de leur odeur. La pi­voine, par exemple, ça sent quoi ? « La pi­voine sent la pi­voine, c’est-à-dire le han­ne­ton », dé­crète la ro­man­cière Co­lette dans Pour un Her­bier. En par­fu­me­rie, cette rose light « sert plu­tôt à créer une im­pres­sion de flo­ra­li­té plus abs­traite que la rose », ex­plique Na­tha­lie Lor­son. Dans Dance with Re­pet­to, qu’elle co­signe avec An­nick Me­nar­do et Oli­vier Cresp, elle aère un ex­quis ac­cord de ma­ca­ron à la fram­boise de sa « dé­li­ca­tesse pé­ta­lée », frou­frou­tante comme un tu­tu... Pour la nou­velle Col­lec­tion Ma­tières de Karl La­ger­feld, Émi­lie Cop­per­mann joue éga­le­ment de ces ef­fets tac­tiles « la lé­gè­re­té pou­drée d’un voile de soie », écrit-elle. Bro­dée de notes exo­tiques thé au jas­min, yu­zu, poire na­shi, os­man­thus sa chi­mé­rique Fleur de Pê­cher s’oriente ré­so­lu­ment vers la Chine. Plus trom­peuse en­core puis­qu’elle est na­tu­relle jus­qu’au bout des mo­lé­cules, la Fleur d’or­mond ré­sulte de la co-dis­til­la­tion de l’ab­so­lu de fleur d’oran­ger et de l’es­sence d’amande. « Cette al­chi­mie de deux es­prits qui se fondent en un ap­porte vrai­ment un nou­vel élé­ment, dif­fé­rent de l’ad­di­tion des deux in­gré­dients dans une for­mule », as­sure So­phie Lab­bé qui, avec Do­mi­nique Ro­pion, en a fait le coeur dé­li­cieux de Girl of Now. Créé en ex­clu­si­vi­té par le la­bo­ra­toire IFF pour Elie Saab, cet in­gré­dient ma­riant des arômes de pâ­tis­se­rie orien­tale sug­gère une fleur plus vraie que na­ture. Bo­ta­ni­que­ment im­pos­sible, mais to­ta­le­ment plau­sible. Le propre du fake, donc.

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