Édi­to

Stylist - - Contents - aude wal­ker rédactrice en chef

“L’ÉNER­GIE MO­BI­LI­SÉE POUR QUE CHAQUE JOUR SOIT UN MEN­SONGE”

Cette créa­ture dif­forme aux di­men­sions my­tho­lo­giques croi­sée vers le Ci­né­ma des Ci­néastes, ça ne peut pas être lui. Bien sûr que non. Im­pos­sible que der­rière ce corps dé­truit, mal­me­né, re­con­fi­gu­ré par l’al­cool et la co­caïne se trouve le jeune homme ma­gni­fique qu’elle a ai­mé quinze ans au­pa­ra­vant. Il est de­ve­nu si bos­su qu’elle n’a même pas be­soin de se plan­quer pour le suivre. Dans cet état de pré-ago­nie, mal­gré les re­com­man­da­tions de la mé­de­cine al­lo­pa­thique, il n’a pas ar­rê­té de fu­mer. Au bar-ta­bac, elle fait mine de re­gar­der les bri­quets Coupe du monde 2018, juste pour en­tendre sa voix de­man­der un pa­quet de Ben­son sil­ver. Comme avant. Pour la marque de clopes, en tout cas. Pour le reste, sa voix a gar­dé ses ac­cents de théâtre et ses con­tre­temps glu­co­sés. Mais elle est trou­blée par des che­mi­ne­ments pen­sée-lan­gage ap­pa­rem­ment chao­tiques. Et ses belles mains res­semblent à des gants je­tables Ma­pa gon­flés par un en­fant-ma­rion­net­tiste tant elles sont rem­plies d’eau. Et c’est sans par­ler des trem­ble­ments in­ouïs qui les par­courent. Voi­là donc la des­ti­na­tion fi­nale d’une vie dri­vée par l’amour du cli­ché et du ci­né­ma (p. 52). Fin 2004, quand on l’in­ter­ro­geait sur sa vie amou­reuse, elle avait cou­tume de ré­pondre « un es­croc est en train de m’of­frir mon his­toire de prin­cesse. C’est su­per ». De­puis le dé­but de l’af­faire, elle était par­fai­te­ment consciente de la pré­ca­ri­té de la pro­po­si­tion mais le tout était si fes­tif qu’elle n’avait pas hé­si­té une se­conde à le suivre dans son amour pré-fa­bri­qué. L’éner­gie mo­bi­li­sée pour que chaque jour soit un men­songe ro­man­tique était émou­vante. Elle se sou­vient d’un week-end en par­ti­cu­lier. Il avait te­nu à l’em­me­ner en Nor­man­die dans la ré­gion de son en­fance. Alors qu’il dé­tes­tait la conduite et por­ter ses lu­nettes de vue, il était ve­nu la cher­cher dans une mi­nus­cule Re­nault, sa mon­ture en écaille sur le nez. Avant d’en­trer dans l’ha­bi­tacle, elle re­mar­qua le coffre à de­mi-ou­vert, dont la fer­me­ture était em­pê­chée par un gros poste de té­lé­vi­sion. Il lui ex­pli­qua qu’il avait vou­lu em­bar­quer la VHS de son film pré­fé­ré mais qu’elle était res­tée coin­cée dans le lec­teur in­té­gré. C’était un jour fé­rié d’un mois d’au­tomne et il avait fait ou­vrir un hô­tel nor­mand ni­ché dans un champ de lin, rien que pour eux. Ils avaient pas­sé le week-end en pei­gnoir à boire du cham­pagne dans la pis­cine dé­serte. Et à chan­ter très fort et très mal les chan­sons de Ba­shung au pia­no du bar de l’hô­tel. Le goût de ces jours-ci était d’au­tant plus par­ti­cu­lier qu’elle sa­vait que ce n’était qu’un men­songe, qui était sur le point de s’écrou­ler sous le so­leil fai­blard de dé­cembre. La fin de l’his­toire a été bien trop tri­viale pour mé­ri­ter autre chose que l’ou­bli et le si­lence. Quinze ans plus tard, elle laisse sa sil­houette lourde et clau­di­cante s’éloi­gner sur la Place de Cli­chy. Et dans ses larmes, elle sa­lue le cou­rage qu’il lui a fal­lu à lui pour re­non­cer au cli­ché de la mort à 27 ans. Et af­fron­ter la réa­li­té de la gra­vi­té du corps qui ra­conte les ex­cès, les peurs et les men­songes d’avant.

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