Édi­to

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Elle adore la te­nue du spec­tacle. Un bo­dy rouge vif à manches longues très dé­col­le­té dans le dos et un col­lant blanc opaque. Et la jupe sur­tout. Un mo­tif flo­ral bleu, jaune et rose. Une coupe pa­ti­neuse. Comme au­cune per­sonne de sa fa­mille ne sait coudre, c’est la mère de sa co­pine Li­sa qui l’a faite pour elle. L’élas­tique est un peu trop ser­ré à la taille mais elle ne dit sur­tout rien, trop oc­cu­pée à la faire tour­ner de­vant le mi­roir des toi­lettes, au fond du cou­loir de chez ses pa­rents. Comme il n’y a pas de bande-son pour ha­biller son quart d’heure de danse dans les WC, on ne peut pas consta­ter son aryth­mie congé­ni­tale. Elle est pour­tant ap­pli­quée et dis­ci­pli­née, mais rien à faire, son mé­tro­nome in­té­rieur est sys­té­ma­ti­que­ment en avance ou en re­tard sur la ronde du monde. Elle pos­sède sa pul­sa­tion bien à elle. Ce­la déses­père sa prof de danse et fait hur­ler de rire les autres pe­tites filles du cours. Mais ce­la n’a ja­mais am­pu­té la joie pure qu’elle res­sent quand elle danse. Tant qu’elle a de l’es­pace et de la mu­sique. Lorsque la prof lui at­tri­bue son rôle dans la cho­ré­gra­phie du spec­tacle de fin d’an­née, elle dit d’une voix en­jouée comme si c’était la meilleure nou­velle de l’an­née « et toi, tu se­ras là, au centre, en tailleur. Avec le ru­ban rouge, que tu fe­ras tour­ner, tout le long du spec­tacle. Tu pour­ras faire des huit aus­si. Gé­nial, non ? » Ne faut-il pas être la per­sonne la plus tor­due de l’uni­vers pour lais­ser l’élève la plus nulle de son cours im­mo­bile tout le long du spec­tacle, mais au centre, pour qu’elle ne puisse rien ré­tor­quer ? Elle n’a donc rien dit et a ten­té de res­pi­rer par le ventre comme son père le lui avait mon­tré pour en­di­guer les larmes. Sans réus­site no­toire. Elle n’a rien osé dire à ses pa­rents qui dé­barquent en ce jour de juin, ca­mé­scope au poing. Les draps qui servent de ri­deaux se lèvent. Toutes les pe­tites filles en rouge et jupe à fleurs forment un cercle par­fait au­tour d’elle. Quand elle lève son ru­ban, elle tombe sur le sou­rire de ses pa­rents, si fiers. Puis, elle fait tour­ner. Et les autres en­tament la cho­ré­gra­phie. En tailleur, elle ne bouge plus. Et fait tour­ner. Elle ne peut quit­ter des yeux le point rouge du ca­mé­scope te­nu par son père qui reste al­lu­mé, mal­gré son iner­tie for­cée. Pour lui, elle dé­cide pour la pre­mière fois de sa pe­tite vie de pe­tite fille de 7 ans de déso­béir et se met à dan­ser. N’im­porte comment (p. 36). Sur place, sur ce mar­quage au sol ima­gi­naire as­si­gné par sa prof, comme si ce­la dé­ran­ge­rait moins les autres, elle saute, s’ac­crou­pit, fait bou­ger tout son corps, jette le ru­ban, le rat­trape, lève les bras, se frappe les cuisses, les bras, le torse. Et, em­por­tée par la joie, part dans un large éclat de rire. Les yeux fer­més, elle ne peut voir la tête de sa prof tom­ber dans ses mains, Li­sa ap­plau­dir des deux mains et son père at­tra­per la main de sa mère, en sou­riant.

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