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Stylist - - Contenido - Hu­go Lin­den­berg ré­dac­teur en chef ad­joint

“IL M’AP­PRIT, ENTRE AUTRES, QUE LA JO­CONDE AVAIT TROP DE CHO­LES­TÉ­ROL”

Comme beau­coup de Pa­ri­siens, j’ai fré­quen­té as­si­dû­ment la Bibliothèq­ue Sainte-ge­ne­viève lorsque j’étais étu­diant. Nous fai­sions la queue pen­dant des heures à cô­té du Pan­théon pour al­ler som­no­ler sous la grande voûte mé­tal­lique. Plu­tôt que d’es­sayer de mé­mo­ri­ser les deux cents ans de ju­ris­pru­dence qui al­laient faire de moi un juge res­pec­té, je rê­vas­sais, hyp­no­ti­sé par la mu­sique feu­trée du tra­vail de mes ca­ma­rades, en es­sayant de de­vi­ner ce qu’ils étu­diaient. C’est comme ça que j’ai ren­con­tré M. qui avait la par­ti­cu­la­ri­té in­tri­gante de consul­ter in­dif­fé­rem­ment des ouvrages de mé­de­cine et d’histoire de l’art. Quand nous avons fait connais­sance à la fa­veur d’une fausse alerte in­cen­die, il m’a ex­pli­qué qu’il pré­pa­rait une thèse sur la re­pré­sen­ta­tion de la ma­la­die dans la pein­ture fla­mande. Évi­dem­ment, J’ai pas­sé le reste de ma jour­née à re­gar­der avec lui des au­to­por­traits de Rem­brandt, sur les­quels il dis­cer­nait conjonc­ti­vite et ro­sa­cée, me poin­tant tels bou­tons comme des lé­sions éry­thé­ma­teuses et tel autre comme le signe d’une té­lan­giec­ta­sie. De­vant mon air in­quiet, il tran­cha avec l’as­su­rance diag­nos­tique du mé­de­cin de fa­mille ins­tal­lé que le peintre souf­frait très pro­ba­ble­ment de stress. J’étais fas­ci­né. Au cours de nos conver­sa­tions, je com­pris qu’au-de­là de l’in­té­rêt mé­di­cal qui consis­tait à cher­cher dans la pré­ci­sion du trait des grands maîtres une image de la san­té d’une époque (p. 34), mon nou­vel ami était sur­tout cap­ti­vé par sa grande ca­pa­ci­té d’ob­ser­va­tion des signes. Il avait, pour le dire sim­ple­ment, un vrai gé­nie diag­nos­tique. Un jour il me fit faire une vi­site du Louvre pen­dant le­quel il m’ap­prit, entre autres, que la Jo­conde avait trop de cho­les­té­rol. Plus en­nuyeux, il dé­ce­la un dé­but de ma­la­die de Char­cot à la dame de la billet­te­rie et un dia­bète de type 1 à un en­fant qui fai­sait une apha­sie de­vant un Ti­tien. Cha­cune de ses sor­ties lui four­nis­sait l’oc­ca­sion d’exer­cer son ta­lent. Ce qui me fas­ci­nait pour les peintres et leurs mo­dèles morts il y a quatre cents ans pou­vait m’amu­ser à pro­pos des ac­teurs que nous voyions au ci­né­ma, mais m’in­quié­tait gran­de­ment quand il s’agis­sait de mes amis. J’avais de plus en plus peur qu’il ne pro­voque au­tant les ma­la­dies qu’il les dé­cèle. Un jour que je de­vais le voir, j’aper­çus en me re­gar­dant dans le mi­roir que j’avais une drôle de tache sur le front. À peine un éclat. Je lui po­sai un la­pin et ne le re­vis plus ja­mais.

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