Édi­to

Stylist - - Contents - AUDE WAL­KER RÉ­DAC­TRICE EN CHEF

“PA­PA EST MORT ET JE SUIS MORTE DE RIRE, LES EN­FANTS”

Elle n’au­rait ja­mais ima­gi­né être veuve à 35 ans. Dé­jà le sta­tut en couple-deux en­fants à 35 ans avait été un gros ca­chet dif­fi­cile à in­gur­gi­ter. La si­dé­ra­tion qui la frappe tout de suite s’ex­prime étran­ge­ment. Elle ne cesse de pen­ser à la vieille car­to­man­cienne aux ongles et che­veux rose et orange qui lui avait pré­dit cette dis­pa­ri­tion bru­tale, quelques an­nées au­pa­ra­vant. Elle est alors tra­ver­sée par des crises de fou rire, dif­fi­ci­le­ment jus­ti­fiables au­près de ses en­fants. Pa­pa est mort et je suis morte de rire, les en­fants. Ouais, non. Trop tôt. Tous les trois, ils se laissent mo­men­ta­né­ment ava­ler par une di­men­sion faite de jour­nées-nuits bru­meuses, où leurs corps im­bri­qués dans le lit pa­ren­tal se câ­linent, mur­murent son nom, font sem­blant au nom de l’en­fance de des­si­ner un fu­tur pos­sible, écoutent du rap ita­lien, pleurent en si­lence, re­gardent Kung Fu Pan­da en boucle. Im­pos­sible de sa­voir com­bien de temps ce­la a du­ré. Ils se ré­veillent de cet in­ter­mi­nable de­mi-som­meil en juillet. Les va­cances à Hy­dra or­ga­ni­sées avec lui un an au­pa­ra­vant sont pas­sées à la trappe. C’était lui qui l’avait for­cée à ré­ser­ver si tôt. Un flash de sa bouche la sou­tire de la vie quelques ins­tants. Si mi­gnonne lors­qu’elle se pin­çait, pour ne pas lui ba­lan­cer à la gueule que vrai­ment, c’est pas pos­sible d’être aus­si à la ra­masse dans la vie. Comme la vie est bien faite, elle al­lait pou­voir re­nouer avec les va­cances or­ga­ni­sées last mi­nute (p. 34). Elle n’a pas conduit de­puis 1997. Elle ne peut donc pas se concen­trer sur la conduite et le gui­dage. Ses en­fants de 5 et 3 ans sont évi­dem­ment les êtres les mieux pla­cés pour prendre le re­lais du GPS. À droite ma­man, nan, tout droit, en­core tout droit. À gauche. À force, ils se re­trouvent quelques heures plus tard en Suisse. On ne sait où. Épui­sés, ils s’en­dorment tous les trois sur le par­king d’un hô­tel bon­dé. À l’aube, elle prend conscience de ne se trou­ver qu’à quelques ki­lo­mètres de Ge­nève. Les en­fants dorment en­core. Elle dé­marre dans un chu­cho­te­ment pour pou­voir les em­me­ner nim­bés de leur som­meil jus­qu’en haut du Mont Sa­lève. Elle avait ou­blié le té­lé­phé­rique. Por­tée par la force du cha­grin, elle les place un dans un porte-bé­bé sur le dos, l’autre dans ses bras. Complices, ils se ren­dorment et n’en­tendent pas le grin­ce­ment de la té­lé­ca­bine. Et parce que la vie leur de­vait au moins ça, ils s’éveillent sur leur mère al­lon­gée dans l’herbe la plus verte de la pla­nète, au-des­sus du lac Lé­man. Ils re­gardent sans rien dire et se ren­dorment, parce qu’ils ont le temps.

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