Édi­to

Stylist - - Contents - AUDE WALKER RÉDACTRICE EN CHEF

“LORS­QU’ELLE CHANTAIT, SES SOURCILS SE METTAIENT À DAN­SER UNE RONDE ÉTRANGE”

E lle a 5 ans et le coeur qui bas­tonne le fond de ses deux oreilles. Avec le re­cul, elle juge au­jourd’hui éton­nant que ce qu’on ap­pelle « le trac » ait été un res­sen­ti ac­ces­sible à une en­fant de cet âge-là. « Fi­gu­rante ac­tive » dans

Les Contes d’hoff­mann d’of­fen­bach, elle avait une fonc­tion très pré­cise : dé­po­ser en si­lence des roses aux pieds de la so­pra­no et de la mez­zo dès les pre­mières notes de La Bar­ca­rolle, le duo lan­cé par les flûtes tra­ver­sières. Elle n’osait pas re­gar­der sa mère, la mez­zo, parce que lors­qu’elle chantait, ses sourcils se mettaient à dan­ser une ronde étrange et aryth­mique qui la dé­ran­geait pro­fon­dé­ment. Le pire, c’est quand elle chantait Ha­ba­ne­ra de Car­men. Im­pos­sible de la re­gar­der. Elle fer­mait alors les yeux et écou­tait. En­re­gis­trait plus exac­te­ment. Di­gé­rait pour mieux ré­in­jec­ter les cir­con­vo­lu­tions mu­si­cales sur d’autres images, plus ac­cep­tables. Pour cet air-ci, elle ne sa­vait pas en­core que toute sa vie, les mo­ments noc­turnes et fes­tifs de sa vie se­raient cé­lé­brés par cette ligne de par­ti­tion pour flûtes tra­ver­sières et cla­ri­nettes, mé­ca­ni­que­ment re­pro­duite par son cer­veau bai­gné de trio­lets, de croches, de blanches. Avec le temps, elle était in­cons­ciem­ment par­ve­nue à consti­tuer une bande ori­gi­nale opé­ra­tique de sa vie (p. 36). À chaque mo­ment, émo­tion, per­sonne ren­con­trée, son air. Le cha­grin, de la pe­luche vo­lée par ce traitre Vic­tor à l’école ma­ter­nelle à la rup­ture dé­gueu­lasse im­po­sée par Zach sur le Pont des Arts, était ac­com­pa­gné par Le La­men­to de Di­don (Di­don et Enée de Pur­cell). La joie, qu’elle soit ins­pi­rée par la dif­fu­sion

des Che­va­liers du Zo­diaque ou une fête de qua­li­té, ra­me­nait Non piu Mes­ta (La Ce­ne­ren­to­la de Ros­si­ni). Le déses­poir, O mio Bab­bi­no Ca­ro (Gian­ni Schic­chi de Puc­ci­ni). Le sou­la­ge­ment, Le Duo des fleurs (Lak­mé de De­libes). Et ain­si de suite. Une seule per­sonne avait échap­pé à l’ha­billage mu­si­cal. Elle était en­trée dans son champ de vi­sion et le son avait été cou­pé, bru­ta­le­ment, comme un am­pli dé­bran­ché par un père en­ra­gé ayant dé­bar­qué à l’im­pro­viste dans son ap­par­te­ment re­tour­né par une me­ga-fête clan­des­tine. La vague de si­lence qui s’en était sui­vie avait été le si­gnal que ce qui était en train d’ar­ri­ver était pri­mor­dial. En ef­fet, elle avait chan­gé sa vie, sans bruit, à pas de chat. Et elle s’était mise à écou­ter autre chose que de l’opé­ra. Et à pou­voir re­gar­der sa mère.

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