Presse de culture arabe

Entre fa­cho­sphère d'un cô­té et in­jonc­tions re­li­gieuses de l'autre, la presse fran­çaise à des­ti­na­tion d'un lec­to­rat de culture arabe doit jouer les équi­li­bristes par­mi les cli­chés et les sté­réo­types. Quitte à pas­ser des nuits de bou­clage plus fa­ti­gantes qu

Stylist - - Stylist - Par Si­mon Clair - Illus­tra­tion Aline Zal­ko

La double peine

De­puis la ren­trée, on ne parle que de ça. Cou­rant sep­tembre, alors que les éco­liers ve­naient tout juste de re­ga­gner les bancs de l'école, le mi­nistre de l'édu­ca­tion na­tio­nale Jean-mi­chel Blan­quer dé­cla­rait qu'il sou­hai­tait dé­ve­lop­per l'en­sei­gne­ment fa­cul­ta­tif de l'arabe, es­ti­mant qu'on doit lui « don­ner du pres­tige » au même titre que d'autres « grandes langues de ci­vi­li­sa­tion » comme le russe ou le chi­nois. Il n'en fal­lait évi­dem­ment pas plus pour faire bon­dir les re­pré­sen­tants de l'ex­trême droite. Dans les mé­dias, Nicolas Du­pont-ai­gnan, pré­sident de De­bout La France, se dé­cla­rait « to­ta­le­ment hos­tile à l'ara­bi­sa­tion de la France et à l'is­la­mi­sa­tion du pays », après avoir dé­for­mé les pro­pos du mi­nistre en pré­ten­dant que toute per­sonne ha­bi­tant près d'une mos­quée al­lait main­te­nant être obli­gée d'ap­prendre l'arabe dès la pri­maire. Une ré­ac­tion épi­der­mique qui fait preuve d'un bien triste manque de culture lin­guis­tique. Car la langue fran­çaise n'a pas at­ten­du l'ini­tia­tive de Jean-mi­chel Blan­quer pour com­mu­nier avec l'arabe. Abri­cot, orange, ca­fé, gui­tare, so­fa, gi­rafe…, il y a dans la langue de Mo­lière en­vi­ron cinq cents mots is­sus de l'arabe, ce qui en fait la troi­sième source d'em­prunt der­rière l'an­glais et l'ita­lien. Mieux, dans son Dic­tion­naire

des mots fran­çais d'ori­gine arabe, l'écri­vain et uni­ver­si­taire al­gé­rien Sa­lah Guem­riche rap­pelle qu'« il y a deux fois plus de mots fran­çais d'ori­gine arabe que de mots fran­çais d'ori­gine gau­loise. Peut-être même trois fois plus…» Alors pour­quoi s'achar­ner à com­battre une langue et une culture qui font par­tie in­té­grante de l'iden­ti­té fran­çaise ? Plu­tôt que de se perdre dans ces dé­bats in­utiles, cer­tains ont dé­ci­dé d'ap­pro­fon­dir et de faire vivre les idées ve­nues d'afrique du Nord et du Proche-orient en pu­bliant au jour le jour des ma­ga­zines et des jour­naux vi­sant plus spé­ci­fi­que­ment un lec­to­rat de culture arabe en France. Un sec­teur de presse peu connu car ra­re­ment vi­sible dans l'es­pace pu­blic, mais qui consti­tue tout de même une part im­por­tante des mé­dias hexa­go­naux. D'au­tant plus que ces der­niers temps, les nou­veaux ve­nus se mul­ti­plient. Afin de faire men­tir les cli­chés et les amal­games, des pu­bli­ca­tions comme Wa­hed Ma­ga­zine donnent au­jourd'hui la pa­role à une nou­velle gé­né­ra­tion de jour­na­listes et de pen­seurs fran­co-arabes. Quitte à ne pas plaire à tout le monde.

EN ARABE DANS LE TEXTE

« Il y a un gros pro­blème avec la mise en kiosque. » S'il n'y va pas par quatre che­mins pour ex­pli­quer les choses, c'est peut-être parce que Jean-re­né Au­gé-na­po­li sa­vait dès le dé­but que son jour­nal pour­rait poser pro­blème. En lan­çant en jan­vier 2018 le men­suel Wa­hed Ma­ga­zine, ti­ré à 22 000 exem­plaires, ce pho­to­graphe ayant no­tam­ment cou­vert le conflit sy­rien a en ef­fet pris le par­ti du bi­lin­guisme avec des textes en fran­çais et en arabe ain­si qu'une lec­ture de la droite vers la gauche. Il ré­sume : « En France, la langue arabe ef­fraie. Beau­coup de kios­quiers re­fusent de mettre notre ma­ga­zine en rayons sous pré­texte que ça ne plaît pas à leur clien­tèle. Ou alors on nous dit que l'arabe n'est pas une langue as­sez “pre­mium”. » Pour­tant, avec sa jo­lie ma­quette, ses longs dos­siers thé­ma­tiques et ses angles af­fû­tés,

Wa­hed pro­pose un conte­nu de qua­li­té et des ana­lyses sou­cieuses de ne pas fran­ci­ser la pen­sée. Jour­na­liste sy­rien ré­fu­gié en France, Ah­mad Ba­sha est en charge de l'édi­tion du ma­ga­zine : « En France, la culture arabe est trop sou­vent ins­tru­men­ta­li­sée par les po­li­tiques. Pour évi­ter ça, on a donc dé­ci­dé qu'à chaque fois que nous trai­te­rions d'un pays arabe, nous fe­rions ap­pel à des jour­na­listes ou des écri­vains du pays en ques­tion. » Wa­hed fonc­tionne donc uni­que­ment avec des cor­res­pon­dants si­tués un peu par­tout au Magh­reb et au Moyen-orient. Mais mal­gré cette ri­gueur jour­na­lis­tique, le ma­ga­zine n'est pas à l'abri du ba­shing per­ma­nent au­quel ont droit toutes les pu­bli­ca­tions à des­ti­na­tion d'un pu­blic ara­bo­phone. Jean-re­né Au­gé-na­po­li re­con­naît d'ailleurs qu'il vient de pas­ser une mau­vaise jour­née. La veille, sur la page Fa­ce­book du ma­ga­zine, une dame dont le pro­fil té­moigne d'opi­nions vi­si­ble­ment très à droite a pos­té un com­men­taire di­sant : « Je n'ai pas ai­mé voir Dieu­don­né sur une de vos pages.» Le fon­da­teur est fu­rieux. L'hu­mo­riste an­ti­sé­mite n'a ja­mais fi­gu­ré dans Wa­hed. « On doit faire face à une dif­fa­ma­tion per­ma­nente. Des gens qui in­ventent ce genre d'his­toires pour nous nuire, il y en a plein », s'exas­père Jean-re­né. Et ils ne sont pas les seuls à prendre en compte au mo­ment de com­po­ser le som­maire d'un nou­veau nu­mé­ro.

SU­JETS SEN­SIBLES

Avec presque treize ans d'exis­tence et un ti­rage de 50 000 exem­plaires, le ma­ga­zine bi­mes­triel Ga­zelle est l'un des doyens de ce type de presse. Sa ré­dac­trice en chef Na­tha­lie Du­rand doit bien re­con­naître qu'il au­rait pu en être au­tre­ment. Plus d'une fois, elle a pen­sé à bais­ser les bras. L'aven­ture avait pour­tant bien com­men­cé. Après avoir tra­vaillé deux ans dans la presse à Ca­sa­blan­ca, la jour­na­liste dé­cide de créer de­puis Mar­seille un titre des­ti­né aux femmes magh­ré­bines vi­vant en France. Ga­zelle est lan­cé en 2005, sui­vi en­suite par deux dé­cli­nai­sons dé­diées à la cui­sine et aux ma­riages orien­taux. Pour les shoo­tings pho­to, un pro­blème se pose ra­pi­de­ment : « En France, il y a très peu de man­ne­quins d'ori­gines magh­ré­bines, car per­sonne ne veut les em­bau­cher. Du coup, on a fi­ni par faire ap­pel à nos lec­trices via les ré­seaux so­ciaux », dé­taille Na­tha­lie Du­rand. Quant aux sou­cis liés à la dis­tri­bu­tion, la ré­dac­tion com­mence à son­ger à vendre ses pu­bli­ca­tions dans les bou­che­ries ha­lal, en plus des kiosques. Mais au-de­là de ça, la li­ber­té de ton de Ga­zelle sur des su­jets culture, beau­té ou so­cié­té ne plaît pas à cer­tains lec­teurs. Un jour, suite à un ar­ticle sur un imam ho­mo­sexuel, un des an­non­ceurs ap­pelle la ré­dac­tion en s'in­di­gnant qu'il est im­pos­sible d'être gay et mu­sul­man. Même aga­ce­ment la fois où le chan­teur Kha­led an­nonce dans une in­ter­view que « la mu­sique, c'est la vie ». Se­lon cer­tains, l'is­lam in­ter­dit toute forme de mu­sique. Choi­sir les su­jets de­vient donc un vé­ri­table exer­cice d'équi­li­briste. «Au Ma­roc, la presse fait par exemple des titres sans com­plexe sur la so­do­mie et la né­ces­si­té d'ar­ri­ver vierge au ma­riage. En France, on ne peut plus par­ler de ça. Nous fai­sions ce genre de su­jets à nos dé­buts et les lec­trices nous re­mer­ciaient de trai­ter de ces ta­bous qu'elles n'osaient pas évo­quer avec leurs proches. Mais c'est de­ve­nu trop com­pli­qué. Nous avons re­çu des intimidations. Il a fal­lu aseptiser notre pa­role », re­prend, un peu dé­çue, la ré­dac­trice en chef. Se­lon elle, le pro­blème est sur­tout lié à une en­vie de plus en plus pres­sante au fil des an­nées de re­ven­di­quer la re­li­gion comme mar­queur d'une ara­bi­té, no­tam­ment chez les nou­veaux conver­tis : « Les femmes se voilent de plus en plus, donc nous écri­vons des ar­ticles spé­cia­le­ment pour elles. Mais la plu­part re­fusent de nous lire à cause de nos pubs pour l'épi­la­tion, qui est in­ter­dite dans l'is­lam. »

DE HAUT EN BAS

À part un nu­mé­ro spé­cial ra­ma­dan chaque an­née, Ga­zelle pré­fère donc évi­ter les su­jets tou­chant à la re­li­gion. C'est d'ailleurs une constante dans ce type de presse. Sauf chez le pe­tit der­nier : Té­lé­ra­ma­dan. Lan­cée en juin 2016 par les jour­na­listes Mou­loud Achour, Mehdi Mek­lat et Ba­drou­dine Saïd Ab­dal­lah, cette re­vue an­nuelle est d'abord née comme une blague. « Pour rire, on se di­sait qu'on al­lait faire

Té­lé­ra­ma­dan, un ca­hier cri­tique de tout ce qu'on avait ai­mé dans l'an­née. Et qu'on al­lait mettre des mains de Fat­ma à la place des points », ri­go­lait Mou­loud Achour au mi­cro de France In­ter. Puis ar­rive le 13 no­vembre 2015, qui plombe net­te­ment l'am­biance. Dès lors, pour contre­car­rer les amal­games dou­teux cau­sés par les at­ten­tats, les trois jeunes jour­na­listes dé­cident de don­ner vie à leur idée un peu folle : « On a vou­lu ré­pondre au bruit par la pa­role.» Sor­ti pen­dant le mois de ra­ma­dan, le ma­ga­zine de 112 pages ven­du uni­que­ment sur In­ter­net pro­pose de par­ler de l'is­lam sans com­plexe. En vrac, on y trouve des ar­ticles sur une mos­quée éco­lo ou sur les re­la­tions sexuelles pen­dant le ra­ma­dan, des in­ter­views de Maï­wenn ou Ray­mond De­par­don, un re­por­tage sur la foi dans la jungle de Ca­lais ou même des re­cettes de cui­sine. Face au re­fus des mai­sons d'édi­tion de pu­blier un conte­nu dont elles crai­gnaient une dérive com­mu­nau­taire, Té­lé­ra­ma­dan a dû s'au­to-édi­ter via une struc­ture créée pour l'oc­ca­sion sous un nom par­fait pour faire en­ra­ger la fa­cho­sphère : Les Édi­tions du Grand Rem­pla­ce­ment. Der­rière la plai­san­te­rie, l'idée est sur­tout de prendre à re­bours la théo­rie conspi­ra­tion­niste du même nom pour se poser en nou­velle gé­né­ra­tion prête à « grand-rem­pla­cer » les sté­réo­types nau­séa­bonds au pro­fit d'une pen­sée plus to­lé­rante. « Nous sommes le pré­sent », peut-on d'ailleurs lire en édito. Seule­ment voi­là. Un an après le lan­ce­ment de Té­lé­ra­ma­dan, on re­trouve sur le compte Twit­ter de Mehdi Mek­lat une sé­rie d'an­ciens tweets ho­mo­phobes, an­ti­sé­mites, mi­so­gynes et frô­lant par­fois l'apo­lo­gie du ter­ro­risme. Le jour­na­liste se dé­fend en af­fir­mant que ces mes­sages ont été pu­bliés il y a long­temps sous un pseu­do (mais sur le même pro­fil), ce­lui de Mar­ce­lin Des­champs, un per­son­nage fic­tif cen­sé re­pré­sen­ter le double ma­lé­fique de l'au­teur. Trop tard. De­vant l'ou­ra­gan mé­dia­tique qui se dé­clenche, Mehdi Mek­lat dé­cide de quit­ter la France. Il n'y au­ra pas de nu­mé­ro 2 de

Té­lé­ra­ma­dan. Mais nul doute que la main de Fat­ma ap­por­te­ra un peu plus de chance au pro­chain ma­ga­zine consa­cré à la culture arabe. Car qu'im­porte la langue qu'elle uti­lise, dans un monde en plein ques­tion­ne­ment, la presse du genre n'a pas écrit son der­nier mot.

“NOUS AVONS RE­ÇU DES INTIMIDATIONS, IL A FAL­LU ASEPTISER NOTRE PA­ROLE”

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