Bas les masques

Le duo de pho­to­graphes El­sa et Jo­han­na nous donne une le­çon de fa­bri­ca­tion du réel.

Stylist - - Contents - Par sté­phane du­rand Pho­to­graphes El­sa&jo­han­na

Les pho­to­graphes El­sa et Jo­han­na nous ap­prennent à re­dé­fi­nir les fron­tières du réel

Àpeine re­mise de votre soi­rée Hal­lo­ween (on ne va­lide tou­jours pas le cos­tume Ca­sa de pa­pel) mais tou­jours flip­pée par The Haun­ting of Hill House (mer­ci pour les cin­quante-six nou­veaux che­veux blancs) ? On est bien d’ac­cord avec vous : les fan­tômes, y en a ja­mais as­sez ! His­toire d’élar­gir votre cul­ture de l’étrange, du réel dont on n’est pas bien sûr qu’il soit vrai­ment vrai, vous au­riez tout in­té­rêt à je­ter un oeil au tra­vail trou­blant du duo de pho­to­graphes El­sa & Jo­han­na, qui a pour ha­bi­tude de convo­quer les fan­tômes du pas­sé afin de ré­veiller nos sou­ve­nirs en­fouis (Pi­per, fige-le !). L’arme ul­time d’el­sa Par­ra, 28 ans, di­plô­mée des Arts Dé­co de Pa­ris et de

Jo­han­na Be­naï­nous, 27 ans, di­plô­mée des Beaux-arts de Pa­ris ? L’au­to­por­trait fic­tif, afin de re­pro­duire des vi­sages ob­ser­vés fur­ti­ve­ment au gré de leurs er­rances newyor­kaises (dans leur sé­rie A Couple of Them) ou de leur vi­rée à Cal­ga­ry, ville ca­na­dienne fan­to­ma­tique, ex­po­sée au­jourd’hui Ga­le­rie La Fo­rest Di­vonne. Dans leur nou­veau pro­jet

Beyond the Sha­dows, elles vam­pi­risent le réel en jouant des duos d’amou­reux, de potes, de soeurs, de gar­çons, de filles. Avant d’ap­pe­ler Buf­fy à la res­cousse, on a dé­ci­dé de les ren­con­trer pour qu’elles nous ex­pliquent comment fi­ger (ou re­fa­bri­quer) la réa­li­té.

Si je me re­trouve face à une de vos pho­tos, qu’ai­me­riez-vous que j’éprouve ?

El­sa : nos images pro­voquent par­fois une im­pres­sion de dé­jà-vu, un sou­ve­nir, et c’est ça que l’on re­cherche : at­teindre la mé­moire des gens. On est sa­tis­faites quand les gens vont nous ra­con­ter un sou­ve­nir per­son­nel. Lors de notre pré­cé­dente ex­po, un couple est ve­nu nous voir, l’air ému car à tra­vers un de nos au­to­por­traits, ils avaient re­con­nu une de leurs pe­tites-filles, juste avec leur res­sen­ti, et ça nous a tou­chées.

Jo­han­na : une pho­to est une émo­tion fi­gée qui peut être pro­lon­gée par la per­sonne qui la re­garde. L’émo­tion de­vient alors réelle par l’ima­gi­na­tion. On aime pen­ser que nos images sont des dé­clen­cheurs de mé­moire.

Pour­tant on ne peut pas dire que Cal­ga­ry, au Ca­na­da, est la des­ti­na­tion qui nous parle le plus ?

J.: en fait c’est vrai­ment une ville qui s’ancre dans une es­thé­tique connue de tous, un ima­gi­naire col­lec­tif, un peu à la Twin Peaks. Il y a beau­coup d’es­pace, as­sez peu de monde, et beau­coup de na­ture. C’est une ville de cow-boys et en même temps c’est une ci­té très pa­villon­naire, qui pour­rait rap­pe­ler sur cer­tains points l’uni­vers des Sim’s.

Ça fait aus­si un peu pen­ser aux dé­cors de Ri­ver­dale avec ces fo­rêts, ces pay­sages bleu­tés.

E.: c’est vrai que nos per­son­nages peuvent se rap­pro­cher de ceux de BD aus­si, d’où peut-être ce vis-à-vis avec Ri­ver­dale dont les dé­cors sont as­sez pic­tu­raux.

J.: il était im­por­tant pour nous de ne pas vi­sion­ner de sé­ries avant et pen­dant pour ne pas nous lais­ser in­fluen­cer. En même temps, on pen­sait beau­coup à des pho­to­graphes de la mise en scène comme Jeff Wall ou Phi­lip-lor­ca di­cor­cia.

E.: cha­cun de nos pro­jets a une teinte et une cou­leur dif­fé­rentes, la der­nière sé­rie pho­tos est par exemple orange et bleu nuit. On re­marque d’ailleurs qu’ozark et Big Lit­tle Lies ont une do­mi­nante bleue. On peut s’ins­pi­rer aus­si d’ac­trices comme Shai­lene Woo­dley. On est tom­bées sur son film qui se passe sur un ba­teau (Adrift, ndlr). On pen­sait que c’était pas ter­rible mais en fait c’est un su­per film ! (On confirme, ndlr.)

Pour rendre réelle une pho­to, c’est plus dif­fi­cile de shoo­ter en ex­té­rieur ou en in­té­rieur ?

J.: il y a tou­jours des sur­prises quand tu ar­rives sur un dé­cor choi­si à dis­tance, sur Airbnb, par exemple. On peut par­fois en sé­lec­tion­ner un juste parce qu’on a vu une pho­to d’un couvre-lit qui nous plaît, la cou­leur d’un mur, la lu­mière qui tra­verse une fe­nêtre, tout en ayant conscience qu’en ar­ri­vant, tout peut avoir chan­gé. On s’est re­trou­vées, par exemple, dans un grand ma­noir qui res­sem­blait à un dé­cor de théâtre ; au bout de 24 heures, on s’est aper­çues que plein de choses qui pa­rais­saient in­té­res­santes sur le pa­pier ne fonc­tion­naient pas en réa­li­té. C’était « trop », on sa­vait que nos per­son­nages pou­vaient dif­fi­ci­le­ment vivre dans ce type de dé­cor. Tout ne peut pas « être réel » pour l’in­cons­cient col­lec­tif. En fait, l’idée c’est d’avoir une sen­sa­tion de scène réelle sans for­cer les choses. C’est un équi­libre à trou­ver entre le per­son­nage joué et le dé­cor dans le­quel on le pro­jette.

E.: dans la sé­rie A Couple of Them, nous avons prin­ci­pa­le­ment construit et joué des per­son­nages dans des dé­cors de rues (New York) et de cam­pagne pé­ri-ur­baine (France). Quand on réa­lise ce genre de pro­jet, on aime se po­ser lon­gue­ment, dans un lieu don­né. On s’im­prègne d’une am­biance, on prend un ca­fé et on re­garde un long mo­ment les gens : leur fa­çon de s’ha­biller, de se ma­quiller, leur dé­marche… pour en­suite créer une sorte de « fausse vé­ri­té ». Beyond

the Sha­dows est au contraire plus liée aux in­té­rieurs et aux es­paces pri­vés qui ne sont pas ac­ces­sibles au re­gard de tous. Les per­son­nages ne vivent pas seule­ment dans la rue mais aus­si dans une in­ti­mi­té du quo­ti­dien.

Et une fois que le per­son­nage est trou­vé, la pho­to ar­rive as­sez vite ?

J.: on passe beau­coup de temps à cher­cher nos dé­cors puis à y jouer nos per­son­nages plu­sieurs jours avec dif­fé­rents vê­te­ments. Pour les créer, on ne s’aide ja­mais de ma­quilleurs, coif­feurs ou sty­listes. On ne s’ima­gine pas le nombre de bou­tiques que l’on fait pour trou­ver nos cos­tumes… Pour nous, c’est de­ve­nu la vraie dé­fi­ni­tion de « pho­to shop­per ! »

E.: un mau­vais choix de vê­te­ment ou d’ac­ces­soire et la pho­to ne fait plus réelle. D’ailleurs au dé­but de ce pro­jet, il nous a été dif­fi­cile de trou­ver une co­hé­rence entre les te­nues d’un duo et son dé­cor. Il nous a fal­lu plu­sieurs jours avant d’y ar­ri­ver.

Gros tra­vail sur les per­ruques aus­si, en­core mieux que chez Ru­paul !

E.: on les trouve à Châ­teau d’eau prin­ci­pa­le­ment. Il faut faire at­ten­tion car cer­taines peuvent briller au soleil, et ça peut faire « tom­ber le ri­deau ». On en trouve des très bien pour 30 eu­ros.

J.: mais ce n’est pas un dé­gui­se­ment ! On parle plu­tôt d’in­car­na­tion ou de tra­ves­tis­se­ment puisque, par­fois, on change de genre. Sou­vent, lors­qu’on in­carne des mecs, on y re­trouve des connais­sances. Je res­semble d’ailleurs sou­vent à mon cou­sin lorsque je joue des gar­çons.

Est-ce que c’est plus dur de de­voir jouer un mec uni­que­ment à l’aide d’une te­nue ?

J.: jus­te­ment, on dou­tait de la vé­ra­ci­té d’un per­son­nage. J’in­ter­pré­tais un gar­çon de 17 ans qui porte un haut de hockey. Les pho­tos ter­mi­nées, on s’est po­sé la ques­tion de la force et de la réa­li­té de ce der­nier. Mais à la fin de notre sé­jour, on est tom­bées sur le vrai per­son­nage dans la rue ! C’était lui avec quelques an­nées de plus, mais avec la même te­nue, le même vi­sage, c’est comme si je l’avais joué jeune. Et là on s’est dit : « C’est bon ! »

Cette pho­to fonc­tionne aus­si par les pe­tites touches de réel que vous lui avez ap­por­tées, la main po­sée sur son bag­gy, la neige un peu crade sur le re­bord du trot­toir…

J.: le punc­tum ! C’est ce dont Ro­land Barthes parle : c’est LA chose dans l’image qui va rap­pe­ler quelque chose à ce­lui qui la re­garde. Par exemple, on s’est ren­du compte sur une autre pho­to qu’une main te­nait une paire de clefs, et c’est ce dé­tail qui ap­puie la ten­sion dra­ma­tique à l’image. On s’en est aper­çu à la fin de la jour­née en re­gar­dant nos images.

Vous re­tou­chez quand même vos pho­tos. Vous n’avez pas peur que le cô­té réel dis­pa­raisse si vous y al­lez un peu trop fort ?

E.: on re­touche, bien sûr, mais ja­mais dans l’ex­cès. On peut dé­ca­ler lé­gè­re­ment une cou­leur, ren­for­cer le contraste, mettre en va­leur un dé­tail, il ne s’agit que de ça. On ne veut pas tom­ber dans une es­thé­tique ma­ga­zine de mode.

J.: au mo­ment de la post-prod, trop de re­touches peut com­plè­te­ment dé­truire une image. Sur Beyond the Sha­dows, on a tra­vaillé en basse lu­mière et en lu­mière na­tu­relle, ce n’est donc pas par­fait et c’est vou­lu. Ce sont des images qui ont du grain, ça nous rap­pelle un peu la pel­li­cule, le ren­du est dé­jà là.

On a aus­si sou­vent com­pa­ré votre tra­vail aux au­to­por­traits de Cin­dy Sher­man, qui au­jourd’hui part to­ta­le­ment en vrille en re­tou­chant à ou­trance ses pho­tos sur les réseaux.

E.: on a vu son der­nier tra­vail à la Fiac et nous avons été un peu dé­çues. On di­rait qu’elle s’en fout et qu’elle s’amuse. À l’époque, ses pho­tos avaient un contexte so­cial avec un rap­port au réel qu’elle semble avoir per­du au­jourd’hui.

J.: il semble qu’elle aille de plus en plus dans des ex­trêmes es­thé­tiques, comme sur son Ins­ta­gram où des por­traits ca­ri­ca­tu­raux ou dé­for­més s’en­chaînent à ou­trance. Elle reste la mère de l’au­to­por­trait. Ce­la me rap­pelle quel­qu’un qui a osé nous dire un jour : « Ah vous faites ça tant que vous êtes jeunes et belles mais après, vous fe­rez quoi ? »

E.: on au­rait dû lui ré­pondre : « Et alors ? On fe­ra des filles vieilles et moches ! »

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