Édi­to

Stylist - - Contents - aude wal­ker ré­dac­trice en chef

“ELLE ADORE SE DÉFONCER PROPRE, LES CHE­VEUX HUMIDES”

Elle ne sait pas comment elle en est ar­ri­vée là. Quand elle re­pense à avant, c’est as­sez clair à ses yeux : elle ai­mait tra­vailler. En tout cas, c’était la rai­son pour la­quelle elle se le­vait chaque ma­tin sans ré­flé­chir plus que ça. Et puis, sa mère, son père, l’avaient éle­vée dans l’idée que le tra­vail, c’était la san­té et que l’au­to­no­mie fi­nan­cière pour une femme, c’était la clé. Quand elle a ren­con­tré son ma­ri, elle avait dé­jà été mu­tée à Sin­ga­pour et nom­mée di­rec­trice du mar­ché de l’asie du sud-est pour une mul­ti­na­tio­nale pro­dui­sant et dis­tri­buant de l’eau mi­né­rale em­bou­teillée. Entre jour­nées de bou­lot ter­mi­nées à 23 h 30, burn-out ra­va­lés et adul­tères en voyage d’af­faires, ils avaient été heu­reux. Puis un sale can­cer l’avait for­cée à ar­rê­ter de tra­vailler. Et l’an­nonce de sa sté­ri­li­té l’avait clouée au lit de la dé­pres­sion du­rant un an. Au­jourd’hui, plus de can­cer, plus la moindre pen­sée consciente dé­diée à ses ovaires, mais elle ne peut plus sor­tir de chez elle. À force de les pas­ser seule dans cet im­mense ap­par­te­ment im­ma­cu­lé, elle ne par­vient plus à dif­fé­ren­cier les jours des uns et des autres. Le soir, lorsque son ma­ri rentre tard, de plus en plus tard, elle ne se donne même plus le mal de s’in­ven­ter une jour­née. De toute fa­çon, elle est bien trop dé­fon­cée pour par­ler. C’est Stel­la, à l’an­ni­ver­saire du pe­tit gar­çon de Ter­ry, alors que toutes les autres mères s’éten­daient sur les pro­grès de leur pro­gé­ni­ture en chi­nois, qui lui avait fait fu­mer de la weed dans le jo­li va­po­ri­sa­teur-sty­lo gold. L’ex­pé­rience avait été si convain­cante qu’elle avait réus­si à se faire prê­ter le sty­lo ma­gique. Ça fait main­te­nant six mois qu’elle vit une idylle sans faille avec lui. Chaque ma­tin, elle se lève, se fait un thé et fait chauf­fer son sty­lo, dont la bat­te­rie est char­gée à bloc. Elle va en­suite prendre une douche. Elle adore se défoncer propre, les che­veux humides. En pei­gnoir, elle lance alors dans l’arène son deuxième ob­jet pré­fé­ré : un pe­tit as­pi­ra­teur au­to­nome de forme ronde, dont le bruit l’apaise et qui fait bien mieux le mé­nage qu’elle et leur femme de mé­nage réunies. De­puis le pre­mier jour, ce pe­tit ro­bot la fait fondre. Ses mou­ve­ments et le son qu’il émet rendent ses jour­nées plus sup­por­tables. Mais ce ma­tin-là, elle a peut-être un peu trop blin­dé le sty­lo do­ré. Char­gée comme une mule, elle ne s’al­longe pas sur le ca­na­pé mais di­rec­te­ment par terre, sur le marbre cou­leur crème. En croix. Comme une mou­rante. En proie à une vio­lente som­no­lence qui la cloue au sol, elle ne peut bou­ger un doigt alors qu’elle en­tend le pe­tit ro­bot mi­gnon rô­der au­tour d’elle et confondre ses che­veux avec de la pous­sière. La dou­leur des che­veux ar­ra­chés est suf­fi­sam­ment vive pour qu’elle re­prenne conscience mais son corps est comme fi­gé. Les yeux ou­verts, en pei­gnoir, elle se laisse scal­per par une pe­tite ma­chine ronde aveugle et sans dis­cer­ne­ment (p. 41). Avant de s’éva­nouir dans le sang, elle pense à Brit­ney Spears dans un sou­rire.

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