D’ADO

Stylist - - Cover Story -

Le cri pri­mal : dans votre lit une place, vous écri­vez comme chaque soir votre bi­lan exis­ten­tiel du jour, dans votre jour­nal in­time. Un mix de vers de Bau­de­laire, de ci­ta­tions sur le néant et de ré­cits cir­cons­tan­ciés des pelles que vous rou­lez de­puis peu à Pa­blo à la ré­cré de 10 h. De­puis que vous avez connu l’amour, le vrai, avec cette fu­ture star du rock ga­rage – il a dé­jà le lo­cal –, vous vous trim­ba­lez les tripes à l’air libre, le coeur en constante ta­chy­car­die, et l’en­vie de ca­res­ser pour tou­jours ses pe­tits che­veux gras (même si, comme vous l’avez cal­li­gra­phié en tra­vers de votre agen­da, « l’amour phy­sique est sans is­sue »). Entre son nom du­pli­qué à l’in­fi­ni sur chaque coin de votre car­net, vous ima­gi­nez votre vie fu­ture, faite de tour­nées avec lui, de dé­di­caces sur scène à « celle sans qui il ne se­rait rien » et de Po­la­roid de vos éclats de rire. Et cette vie de ba­la­dins cé­lestes, elle com­mence de­main soir, lors du pre­mier concert de Pa­blo, au bar du ly­cée. Vous res­te­rez un peu à l’écart, mais vous sau­rez qu’il ne chante que pour vous. « Ma co­cotte, c’est l’heure d’éteindre ! » Vous sor­tez de vos rê­ve­ries pour de­man­der à votre mère la permission de ren­trer à 21 h parce que c’est su­per-im­por­tant, et que de toute fa­çon tout le monde y va, et que c’est su­per-im­por­tant. Mal­heu­reu­se­ment votre mère trouve que c’est très bien que vous ne fas­siez pas comme tout le monde et pousse la cruau­té à son cli­max en vous de­man­dant de prendre le pain sur le che­min de re­tour du col­lège. Vous rem­plis­sez illi­co votre sac ma­rin dans l’idée de prendre la fuite. Si vous n’ha­bi­tiez pas au 13e étage et s’il y avait eu en­core des bus à cette heure, c’est sûr, vous pre­niez vos cliques et vos claques loin de ces adultes qui ne com­prennent rien à la vie. Pour­quoi vous au­riez dû cé­lé­brer ce jour bé­ni au lieu de vous lais­ser bul­lyer par la so­cié­té (aka vos pa­rents) : parce que votre fa­mille a juste flip­pé de voir émer­ger vos dé­si­rs de li­ber­té (en gros, su­per que vous ap­pre­niez à mar­cher, mais à condi­tion que ce ne soit pas pour sor­tir de la mai­son). C’est toute la beau­té de la crise d’ado­les­cence : celle de pou­voir en­core rê­ver d’un monde un peu plus vaste. Certes, vous faites la gueule, vous voyez tout en noir, et tout prend des pro­por­tions pas pos­sibles. Mais avouez qu’en ma­tière d’in­ten­si­té, ça a quand même une autre gueule que l’in­dif­fé­rence bla­sée des adultes (« la ma­tu­ri­té »). Votre amour dou­lou­reux pour Pa­blo res­semble, dans votre coeur peu ha­bi­tué aux ra­fales, aux Hauts de Hur­levent ? Hon­nê­te­ment, est-ce que ce n’est pas mieux que votre mé­téo temps calme ac­tuelle (ne pas vrai­ment sa­voir si vous ai­mez la per­sonne avec qui vous par­ta­gez, « sans pres­sion » votre vie, votre cré­dit im­mo­bi­lier et votre HPV) ?

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