La mé­ca­nique du stand-up

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Vous ne ri­rez plus par ha­sard

Es­sor du strea­ming, im­mi­nence de l’apo­ca­lypse, nar­cis­sisme des mil­len­nials : quelle qu’en soit la rai­son, le stand-up, cet art consis­tant à rire sur scène de son mal­heur et ce­lui du monde, car­tonne plus que ja­mais. Et comme tout ce qui marche dans l’en­ter­tain­ment, le voi­ci en­tré en phase au­to­ré­flexive : en août, on a vu le site pud­ding.cool ana­ly­ser en dé­tail Baby Co­bra, le seule-en-scène d’ali Wong, ci­se­lant ses phases thé­ma­tiques (gros­sesse, ra­cisme an­ti-asia­tique, en­tre­pre­neu­riat fé­mi­nin, etc.), leur temps de pas­sage, les échos que la co­mé­dienne liait entre elles et, in fine, les rires. Un tra­vail éga­le­ment fait de­puis un an et de­mi chaque se­maine par Goo­done, pod­cast où des co­mé­diens viennent ex­pli­quer les rouages de leurs meilleures vannes. Un tra­vail qu’on a donc vou­lu faire nous aus­si cô­té fran­çais, avec cinq co­mé­dien.ne.s du cru qui font pour nous l’au­toa­na­lyse d’un cas d’école. Sor­tez vos ca­hiers. L’OB­JET INTEMPESTIF

Par Jean-phi­lippe de Tin­guy, au­teur et in­ter­prète du spec­tacle Le Der­nier Jean-phi­lippe.

La re­cette : un verre qui tombe (les open mics ont ten­dance à se pas­ser dans des bars), une es­trade man­quante (c’est bon, per­sonne me voit ?), une gre­nade de désen­cer­cle­ment (par les temps qui courent…), etc. Tin­guy a fait de ce genre de contraintes des pi­liers né­ces­saires au bon fonc­tion­ne­ment de sa rou­tine. « Notre seul ac­ces­soire étant sou­vent le mi­cro, je de­mande à l’avoir mal ré­glé. Trop bas, trop près du mur… Ça me per­met d’en­trer sur scène via un pe­tit che­min in­con­gru : une tor­sion, sur la pointe des pieds, col­lé au mur, etc. » Des en­trées dont il a fait sa si­gna­ture : « Ne pas par­ler tout de suite m'aide à sen­tir l’éner­gie du mo­ment, mais per­met aus­si au spec­ta­teur de m’ob­ser­ver. L’oc­ca­sion de prê­ter at­ten­tion à notre en­vi­ron­ne­ment com­mun, de consta­ter qu’on par­tage bien le même en­droit, le même mo­ment. »

Le conseil du pro : lais­ser du­rer la gêne un max et conclure : « Pas mal ce si­lence, mer­ci ! » LA BREBIS ÉGARÉE

Par Ma­ri­na Roll­man, au­teure et in­ter­prète de Un spec­tacle drôle (Nou­velle Ève), chro­ni­queuse à La Bande ori­gi­nale (France In­ter).

La re­cette : il y a tou­jours une in­di­vi­dua­li­té qui dé­passe dans un pu­blic. « Ce que j’adore, c’est le rire che­lou. Ré­cem­ment j’en ai eu une qui riait dix se­condes après tout le monde. J’en ai fait une dé­lé­guée de L’ONU qui dé­cou­vrait les vannes à l’oreillette après tra­duc­tion : “Tou­jours avec nous la Ma­cé­doine ?”» Par­fois, le lone wolf ne se rend pas compte du dé­ca­lage : « Un mon­sieur avec un ap­pa­reil ar­gen­tique très bruyant. On ne re­mar­quait que lui et il ne se ren­dait compte de rien : là, il y a moyen de faire un call­back* sur un truc évo­qué plus tôt – “oh lui, c’est un type qui a un presse-ci­tron”! »). Par­fois, il n’a pas pré­vu de l’être, en dé­ca­lage : « J’af­fiche la per­sonne qui vou­lait être dis­crète en al­lant aux toi­lettes, en sup­po­sant qu’elle est hy­per-cho­quée du truc ba­nal qu’on vient d’évo­quer : “Elle, les blagues sur les trot­toirs, ça passe pas !”» Boss de fin de la blague de pause pi­pi : Vé­ri­no, qui a convain­cu tout le Grand Point Vir­gule de ve­nir se ca­cher avec lui en cou­lisses pour que le pis­seur re­vienne 5 mi­nutes plus tard dans une salle vide.

Le conseil de la pro : le pire avec les in­di­vi­dua­li­tés, c’est quand elles sont plu­sieurs – et qu’elles se mettent à tout com­men­ter. Idée : en cas d’in­sur­rec­tion de bande, et no­tam­ment d’ados, re­pé­rer le me­neur et li­guer les autres contre lui. VOUS AVEZ REMARQUÉ… ?

Par Ro­man Frays­si­net, au­teur et in­ter­prète de Alors (Théâtre de l’oeuvre), chro­ni­queur à

Clique (Ca­nal +).

La re­cette : le plus gros cli­ché pour com­men­cer un bit* en stand-up : trois mots ma­giques (phase ter­mi­nale du pon­cif : les com­plé­ter de « … dans le mé­tro ? ») pour connec­ter sur une si­tua­tion du quo­ti­dien. « Ces trois mots, je me les in­ter­dis : ça dé­cline, c’est pas­sé de mode. Et en même temps je les ré­adapte : “c’est sûr que ça vous ar­rive”, “on peut par­ler de…” ou plus gé­né­ra­le­ment, “c’est sûr que vous êtes comme moi”.» Der­rière ces ar­ran­ge­ments lexi­caux, un vrai chan­ge­ment de mood : « Ce qui me gêne, c’est de sous-en­tendre que je suis un meilleur ob­ser­va­teur. Je n’aime pas im­po­ser au pu­blic l’es­pèce d’una­ni­misme fake que ça sous-tend, et pré­fère dire ma vé­ri­té à moi.»

Le conseil du pro : dé­tour­ner le truc en dé­si­gnant une aber­ra­tion : «Vous avez remarqué dans le mé­tro toutes ces gi­rafes, là ? » L’ABSURDE

Par Ya­cine Bel­housse, hu­mo­riste, L’his­toire ra­con­tée par des chaus­settes sur You­tube.

La re­cette : c’est écrit dans le ma­nuel : le stand-up s’ancre dans le réel et l’absurde n’y a peu sa place. Mais comme a dit le sage: «You don’t have to fol­low the rules, that’s bull­shit ! » Pour Bel­housse, s’éva­der dans les contrées sur­réelles (ani­maux qui parlent, ob­jets ana­chro­niques…) reste un plai­sir épi­neux, car « ne pas gui­der le pu­blic dans ces blagues sous LSD, ça s’ap­pelle un bide ». Il s’y aven­ture pour­tant : « Le speech d’une poule morte, qui touche au coeur son au­di­toire dans un ul­time dis­cours tra­gique. Si on me dit “c’est nul, ça existe pas les poules qui parlent !”, j’ai peu de choses à ré­pondre… »

au co­mé­dien de trou­ver le bon moyen d’in­vi­ter le pu­blic dans son uni­vers en s’ins­pi­rant des An­glais no­toi­re­ment pros dans le genre comme les Mon­ty Py­thon ou Ed­die Iz­zard. Mais aus­si un mot d’ordre in­faillible : il n’y a rien de plus réel et vrai que l’absurde et d’ailleurs, « une poule est vrai­ment morte dans ma cour de ly­cée ! Et dans ma tête, elle a fait ce dis­cours poi­gnant ». LE GOSSE

Par Ré­mi Boyes, hu­mo­riste, au­teur chez Ca­nal +, et MC du pla­teau du Bor­del Club (Pa­ris-18e).

La re­cette : la plu­part des pla­teaux ont éta­bli une li­mite d’âge (ça parle sou­vent cul et gue­dro), mais qui reste une pas­soire. Trai­té de « gros geek » par une fille de 13 ans, Boyes a eu à ses dé­buts une ré­ac­tion qu’il re­grette : « Elle m’a dit son âge et j’ai ré­pon­du que ça lui lais­sait du temps pour ces­ser d’être une connasse. Le pu­blic a ap­plau­di, alors que j’étais juste avant en train de bi­der. Con­qué­rir une salle en in­sul­tant une ga­mine, bon… » En bas âge, ça peut-être plus mi­gnon (« Un pla­teau en plein air avec un pe­tit gars qui s’in­té­res­sait moins à moi qu’à ca­res­ser le chien qui traî­nait, ce qui est res­té gé­rable jus­qu’à ce que le chien monte sur scène ») mais casse-gueule sur les su­jets abor­dés, par­fois trop ex­pli­cit content. « Mon truc : rem­pla­cer le mot weed par Dra­gi­bus. Les adultes sont contents de pi­ger l’as­tuce et ça ajoute même pour eux un ni­veau de rire. » Les gosses, eux, ont même l’im­pres­sion d’en­tendre un set bien sen­ti sur leur propre ad­dic­tion aux becs : « Tu vois comme t’es deg quand tu rentres chez toi et que tu réa­lises qu’il n’y a plus de Dra­gi­bus… »

Le conseil du pro : si on a un peu cho­qué les pa­rents, les ras­su­rer sur le boost d’édu­ca­tion gra­cieu­se­ment of­fert : « Quand il sor­ti­ra de la salle, il se­ra dé­jà ma­jeur. »

Par Théo Ri­be­ton - Illus­tra­tion Rob­bie Por­ter Vous ne ri­rez plus ja­mais par ha­sard.

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