En odeur de sain­te­té

Quand il s’agit de par­fum, les voies (na­sales) de Dieu sont-elles vrai­ment im­pé­né­trables ?

Stylist - - Sommaire - Par De­nyse Beau­lieu - Il­lus­tra­tions Jack hu­ghes

Les voies (na­sales) de Dieu sont-elles vrai­ment im­pé­né­trables ?

Vous. Nous. Gwy­neth Pal­trow, mal­gré ses cris­taux et ses stea­ming va­gi­naux. Même Arielle Dom­basle en full-mode Im­ma­cu­lée Concep­tion sur la co­ver de Jé­sus Ma­ga­zine. Vouée au sort de toute chair, notre hu­maine des­ti­née est de co­cot­ter. Un chouille, après la séance de soul-cycle. Un max, une fois tré­pas­sés. Flash di­co : le verbe « em­bau­mer » si­gni­fie à la fois « ré­pandre une odeur suave » et « pré­ser­ver un corps de la pu­tré­fac­tion ». Or, grâce à la pu­re­té de leur âme, seul.e.s les saint.e.s em­baument (sur) na­tu­rel­le­ment, sans le moindre pschitt de déo ou de Dior. D’où l’ori­gine de l’ex­pres­sion « être en odeur de sain­te­té », qui si­gni­fie « être bien vu.e » – le contraire vou­lant dire qu’on ne peut pas nous sen­tir... Et en­core. Il ne suf­fit pas d’être ca­no­ni­sé.e pour sen­tir la fleur plu­tôt que la cha­rogne. Par­mi les mil­liers d’élu.e.s de Dieu que compte l’église ca­tho­lique, l’ar­chéo­logue Wal­de­mar Deon­na, qui s’est pen­ché sur la ques­tion dans les an­nées 30, n’en dé­nom­brait qu’une tren­taine par­fu­mé.e.s de leur vi­vant, une cen­taine au mo­ment de leur mort, et près de 350 dont les corps et les re­liques ont dé­ga­gé, par­fois long­temps après leur mort, de suaves ef­fluves. Voire des huiles fra­grantes suin­tant de leur mo­mie. Mi­racle, su­per­che­rie ou hal­lu­ci­na­tion collective des fi­dèles ? Al­té­ra­tion phy­sio­lo­gique du corps due aux jeûnes pro­lon­gés ou à l’ex­tase mys­tique ? La­dite odeur de sain­te­té four­nit en tout cas à l’église ca­tho­lique l’oc­ca­sion de prou­ver qu’elle pour­rait en re­mon­trer à Guer­lain en ma­tière de par­fum, et à la sé­quence la plus dé­gueu de San­ta Cla­ri­ta Diet sur le plan du gore.

IL EST NÉ LE DIVIN AIRWICK

Souf­frant tout à la fois de la peste bu­bo­nique et de la lèpre, ron­gée d’ul­cères et de gan­grène, la sainte hol­lan­daise Lyd­wine de Schie­dam (1380-1433) ne fut qu’une masse de plaies pu­ru­lentes pen­dant qua­rante ans. Pour­tant, ce corps en lam­beaux dif­fuse, tel un Airwick sur­na­tu­rel, « le bou­quet fé­brile des gi­rofles, l’ar­deur poi­vrée du gin­gembre, la can­deur fû­tée de la cin­na­mome, de la can­nelle, sur­tout » se­lon son bio­graphe J.K. Huys­mans. Un connais­seur in­con­tes­té ques­tion ta­rin : son ro­man À Re­bours, sum­mum de dé­ca­dence Belle Époque, est le livre culte des ama­teurs de par­fum. Plus fort en­core, « les frag­ments d’os et les lan­guettes de chairs qui se dé­ta­chaient des membres » de la gra­ba­taire, re­cueillis par ses pa­rents, « ex­ha­laient de doux par­fums ». Au fil des sai­sons, cette bien­heu­reuse zom­bie pous­sait le raf­fi­ne­ment jus­qu’à em­bau­mer, après « une quin­tes­sence des aro­mates de l’inde et des épices du Le­vant [...], le par­fum de cer­taines fleurs cou­pées fraîches, ex­pi­rant, au plus fort de l’hi­ver, des ef­fluves tan­tôt de rose, tan­tôt de violette et tan­tôt de lys ».

LES FLEURS BLANCHES DU PÉCHÉ

La rose et le lys étant dé­diés à la Vierge, la violette si­gni­fiant pu­deur et mo­des­tie, leurs par­fums fi­gurent en tête du pal­ma­rès des odeurs mi­ra­cu­leuses dif­fu­sées par les ca­no­ni­sées. La se­conde ca­rac­té­rise Ca­the­rine de Ric­ci (1522 – 1590), sainte par ailleurs ré­glée comme une hor­loge de clo­cher puis­qu’elle était plon­gée toutes les se­maines entre jeu­di mi­di et ven­dre­di 16 h dans une ex­tase mi­ra­cu­leuse. Simples mor­tel.le.s que nous sommes, nous nous conten­te­rons des dé­li­cates sen­teurs de sous-bois de Violette Sa­crée (Au pays de la fleur d’oran­ger). À moins d’hé­si­ter entre la pu­re­té va­nillée d’un Lys et les épines mé­tal­liques de Vierge de Fer, consa­crés l’un et l’autre par le sul­fu­reux Serge Lu­tens à la fleur de la Ma­done ? Plus mé­ri­dio­nal puisque s’y ad­joint la sen­sua­li­té du jas­min, le bou­quet flo­ral qui émane de la dé­pouille de l’es­pa­gnole Thé­rèse d’avi­la (1515-1582) est si ca­pi­teux que les re­li­gieuses qui la veillent sont obli­gées d’ou­vrir les fe­nêtres. Bien­heu­reuse illu­sion de ces pieuses pu­celles ? Il se trouve que les ca­davres, tout comme cer­taines fleurs (dont jus­te­ment le jas­min et lys, mais aus­si la tu­bé­reuse et le mu­guet), dé­gagent une même mo­lé­cule, l’in­dole, aux re­lents de naph­ta­line et d’ha­leine char­gée. D’où la cou­tume d’or­ner de bou­quets les sa­lons mor­tuaires, l’in­dole éma­nant des ca­davres ve­nant boos­ter celles des fleurs, qui re­couvrent d’au­tant mieux les miasmes de la chair dé­com­po­sée. Al­lez, on res­pire un bon coup : cer­taines fleurs blanches sont plus fa­tales que d’autres. Celles de l’aqua Sa­crae du Couvent des Mi­nimes – jas­min et tu­bé­reuse – ont tro­qué leurs charmes vé­né­neux contre les jo­lis voiles blancs d’in­no­centes no­vices… Qui peuvent ca­cher bien des pé­chés.

EAUX D’ANGES

Pas l’ombre du pis­til sa­fra­né d’un lys dans la for­mule de Ga­brielle. Et pour­tant, cet hom­mage à Co­co Cha­nel, créa­trice bé­nie entre toutes les femmes, porte le nom d’un ange. Et pas n’im­porte le­quel : ce­lui que le Père Éter­nel a char­gé d’an­non­cer à Ma­rie qu’elle don­ne­ra naissance au pe­tit Jé­sus. Or, dans un ou­vrage mys­tique res­té in­édit jus­qu’en 2011, le père Olier, cu­ré de la pa­roisse de Saint-sul­pice, com­pare ces mes­sa­gers di­vins que sont les anges à des « sub­stances sub­tiles », « par­fums de l’être divin » qui « at­tirent à Dieu les êtres in­fé­rieurs pour l’ado­rer ». Hé­las, nulle part dans les 250 pages de son ou­vrage (que nous avons in­té­gra­le­ment par­cou­ru pour les be­soins de ces lignes, acte de dé­vo­tion jour­na­lis­tique qui nous se­ra comp­té dans la ba­lance au Ju­ge­ment Der­nier), le saint homme ne pré­cise-t-il la py­ra­mide ol­fac­tive de ces sé­ra­phiques mes­sages. À dé­faut de l’eau d’ange, an­tique re­cette à base de ben­join, de can­nelle et d’eau de rose pri­sée sous l’an­cien

Ré­gime, Men­tha Re­li­gio­sa de Roos & Roos mê­le­ra ses vo­lutes d’en­cens aux ver­tus pu­ri­fi­ca­trices de la menthe poi­vrée. Quant au ra­dieux Jas­min des Anges de Ch­ris­tian Dior, qui capte l’es­prit de la fleur de Grasse à son plus cé­leste, lors­qu’en fin d’été elle dé­gage des sen­teurs d’abri­cot confit, nous lais­sant en­tre­voir les fra­grances du pa­ra­dis ter­restre.

LES DOUX EF­FLUVES DE LA MADELEINE

C’est la sainte pa­tronne des par­fu­meurs, et pour cause. D’en­trée de jeu, le par­fum fi­gure dans l’his­toire de Ma­rie de Mag­da­la, dis­ciple de Jé­sus, plus si af­fi­ni­tés se­lon les théo­ries po­pu­la­ri­sées par le Da Vin­ci Code, et plus ré­cem­ment dans le film ho­mo­nyme où elle prend les traits de Roo­ney Ma­ra. Son em­blème dans l’ico­no­gra­phie chré­tienne est d’ailleurs un vase d’al­bâtre conte­nant les pré­cieux aro­mates des­ti­nés aux rites fu­né­raires. Or cette com­pagne du Ch­rist, de­ve­nue au fil des siècles la sainte la plus sexy du ca­len­drier puis­qu’on l’as­si­mile à un autre per­son­nage des Évan­giles. Une « pé­che­resse de la ville », qu’on a sup­po­sée être une pros­ti­tuée ou une femme adul­tère, qui lave les pieds de Jé­sus avec ses larmes, les sèche avec ses che­veux, et les masses d’on­guents aro­ma­tiques dans un rite sen­suel qui pour­rait être le pen­dant fé­mi­nin du bap­tême. Une autre Ma­rie, éga­le­ment amal­ga­mée à la Mag­da­léenne, oint à son tour Jé­sus en ver­sant sur sa tête, en pré­fi­gu­ra­tion de sa mort et de son em­bau­me­ment rituel, du pré­cieux nard. Le­dit nard, pa­rent de la va­lé­riane fort pri­sé dans l’an­ti­qui­té, se joint à l’oeillet et au pat­chou­li dans Ma­rie Madeleine de la pe­tite mai­son ar­ti­sa­nale Odeur de Sain­te­té. La­quelle, pour of­frir ver­tueu­se­ment des pro­duits 100 % vé­gé­taux, n’en manque pas moins d’hu­mour po­tache en pro­po­sant éga­le­ment une Eau Culte et une Sainte Ni­touche… Chez Dip­tyque, L’eau Trois qui ma­rie la myrrhe des em­bau­meurs à des sen­teurs com­bus­tibles de ré­sines et d’herbes de Pro­vence – ciste, thym, ro­ma­rin… – évoque les odeurs du mas­sif de la Sainte-baume où Ma­rie-madeleine au­rait fi­ni ses jours, re­ti­rée dans une grotte, après avoir conver­ti les Mar­seillais au chris­tia­nisme. Les peintres ont sou­vent re­pré­sen­té cette pros­ti­tuée re­pen­tie uni­que­ment re­vê­tue de sa longue che­ve­lure blonde. Lors­qu’on ob­jecte à l’un d’entre eux, Le Ti­tien, que sa Madeleine est trop fraîche et rose pour avoir ex­pié ses pé­chés par le jeûne, le ru­sé maître vé­ni­tien ré­pond en riant qu’il l’a peinte au pre­mier jour, avant qu’elle ait en­ta­mé sa pé­ni­tence… L’his­toire sainte four­nis­sant aux ar­tistes de la Re­nais­sance un ex­cellent pré­texte pour peindre des femmes nues, tout en de­meu­rant en odeur de sain­te­té.

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