You Wynn !

Avec son alias Con­tra­points, la You­tu­beuse amé­ri­caine Na­ta­lie Wynn en­tend frei­ner l’hé­gé­mo­nie de l’alt-right sur In­ter­net, en ajou­tant aux longs dis­cours des cos­tumes et des per­ruques.

Stylist - - Contents - pho­to­graphe Zach An­der­son - Par Pierre D’al­mei­da

La You­tu­beuse Na­ta­lie Wynn freine l’hé­gé­mo­nie alt-right sur In­ter­net

Si votre consom­ma­tion de vi­déos Youtube se li­mite à des haul Pi­card et des com­pi­la­tions des meilleurs clashes sur­ve­nus sur le pla­teau d’on n’est pas

cou­ché, vous avez dû pas­ser à cô­té d’une des plus grandes trans­for­ma­tions de la pla­te­forme. En plus de chan­ger d’al­go­rithme comme de che­mise, Youtube est en ef­fet de­ve­nu au cours des der­nières an­nées l’un des re­fuges les plus ac­cueillants de la pen­sée alt-right. Des dis­cours cli­ma­to-scep­tiques aux ar­gu­men­taires tout sim­ple­ment fas­cistes en pas­sant par le mas­cu­li­nisme de base, il existe sur le site, par-de­là les re­cettes de cui­sine et les tutos beau­té, un es­pace où pseu­do-in­tel­lec­tuels d’ex­trême droite s’ef­forcent de ral­lier les in­ter­nautes à leur cause. Aux États-unis, Na­ta­lie Wynn s’élève comme un phare paille­té dans l’obs­cu­ri­té fas­ci­sante. Sur Con­tra­points, la chaîne qu’elle anime de­puis 2016 (près de 400 000 abon­nés et plus de 18 mil­lions de vues cu­mu­lées), cette You­tu­beuse trans dé­cons­truit, dans ce qu’elle ap­pelle des « es­sais vi­déo », des concepts aus­si vastes que « la race », « le genre », « l’oc­ci­dent » et « le ca­pi­ta­lisme », en ajou­tant à la théo­rie pure (pas éton­nant de la part d’une an­cienne étu­diante en phi­lo) une es­thé­tique lé­chée, des per­son­nages lou­foques mais aus­si et sur­tout : la voix de ses contra­dic­teurs. In­ter­view de celle dont la bio Youtube est on ne peut plus claire : « Sex, drugs and so­cial jus­tice. »

Pour­quoi avoir choi­si l’alt-right comme cible de vos vi­déos ?

L’alt-right est le point de ral­lie­ment de ce qu’il y a de plus mons­trueux dans le ca­rac­tère amé­ri­cain. C’est le nou­vel ava­tar d’un très vieux ra­cisme. C’est la ver­sion la plus di­recte et la plus dé­com­plexée de la men­ta­li­té qui nous a don­né Trump.

Pour­tant, se­lon vous, la gauche au­rait aban­don­né le dé­bat d’idées face à l’ex­trême droite. Vous êtes là pour com­bler ce vide ?

Le dé­bat est un type bien spé­ci­fique de per­for­mance dont le but, comme le dit le con­fé­ren­cier conser­va­teur Ben Sha­pi­ro (connu, entre autres, pour ses in­ter­ven­tions dans les uni­ver­si­tés et pour son re­fus ca­té­go­rique d’em­ployer les bons pro­noms des per­sonnes trans,

ndlr) est d’hu­mi­lier votre op­po­sant. Ce n’est pas un concours de vé­ri­tés, c’est un com­bat rhé­to­rique de gla­dia­teurs. Mais quand il est ques­tion de su­jets po­li­tiques et de so­cié­té comme ceux dont je traite (les ques­tions trans, par exemple), il faut être ca­pable de pen­ser avec em­pa­thie, de s’ou­vrir à la com­pré­hen­sion d’ex­pé­riences nou­velles, de per­ce­voir la com­plexi­té mo­rale.

“J’AI SEN­TI QU’IL Y AVAIT DE LA PLACE POUR UNE CHAÎNE QUI PRÉ­SEN­TE­RAIT UNE AL­TER­NA­TIVE À CES DIS­COURS”

Cette com­plexi­té mo­rale est jus­te­ment au coeur de vos vi­déos. Vous y in­té­grez ré­gu­liè­re­ment un per­son­nage ré­ac à qui vous don­nez le rôle d’« avo­cat du diable ». Dans la vi­déo sur la race, c’est un pseu­do-scien­ti­fique du XVIIIE siècle qui com­pare la taille des crânes des Noirs et des Blancs. Dans celle sur le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, c’est une scep­tique au­to­cen­trée qui re­fuse de faire le moindre ef­fort pour sau­ver la pla­nète… Quand vous créez du conte­nu sur In­ter­net, vous avez beau­coup de feed­backs im­mé­diats dans les com­men­taires. Et quand j’écris un script, je me dis souvent « OK, comment est-ce que les gens vont ré­agir à ça ? », et j’es­saye d’an­ti­ci­per en ajou­tant dans le script la ré­ac­tion que quel­qu’un pour­rait avoir. Mais quand j’écris une vi­déo qui in­clut un dé­bat, la plu­part du temps, je n’ai pas d’avis ar­rê­té. Et en scé­na­ri­sant du point de vue de deux per­sonnes ex­trê­me­ment confiantes et aux avis op­po­sés, j’ar­rive à trou­ver des ar­gu­ments aux­quels je n’au­rais pas pen­sé pour moi-même.

Vous jouez éga­le­ment sur le cli­ché du « so­cial jus­tice war­rior » qui trou­ve­rait que tout est ra­ciste, ho­mo­phobe ou trans­phobe, à tra­vers le per­son­nage de Tab­by, une cat-girl trans et an­ti­fas­ciste.

La droite amé­ri­caine a dé­ci­dé de concen­trer une très grande part de sa rhé­to­rique sur cette idée d’un mi­li­tant de cam­pus uni­ver­si­taire ou­tra­gé en per­ma­nence, que tout of­fense et qui au­rait toutes ces exi­gences far­fe­lues. J’ai l’im­pres­sion que, du coup, lors­qu’on veut par­ler de ra­cisme ou de ques­tions trans, il est presque im­pos­sible de le faire sans re­con­naître que c’est de cette fa­çon que le su­jet est trai­té au­jourd’hui : une co­lère per­ma­nente à l’en­contre de ces mi­li­tants étu­diants. Et pour ce qui est de Tab­by, tout le monde a ado­ré ce per­son­nage pen­sé ori­gi­nel­le­ment comme un cli­ché, créé pour ma vi­déo consa­crée à la gauche. D’une cer­taine ma­nière, elle est la ver­sion ex­trême gauche de ce que Trump re­pré­sente pour la droite : elle dit ce qu’elle pense et ex­prime la co­lère que les gens res­sentent sans se sou­cier des ap­pa­rences.

Vous-même, vous vous dé­fi­nis­sez comment politiquem­ent ?

J’évite de pla­cer une éti­quette spé­ci­fique sur mon point de vue po­li­tique. De ma­nière gé­né­rale, je di­rais que je suis pro­gres­siste, que je penche à gauche. Je ne suis pas ex­perte en éco­no­mie, donc je ne suis pas cer­taine moi-même de sa­voir si je suis plu­tôt so­ciale-dé­mo­crate ou so­cia­liste, par exemple. Avant Youtube, vous étiez doc­to­rante en phi­lo. Dans une des pre­mières vi­déos pu­bliées sur votre chaîne, vous re­ve­nez d’ailleurs sur les rai­sons qui vous ont pous­sée à quit­ter le mi­lieu uni­ver­si­taire. Le monde aca­dé­mique m'est ap­pa­ru comme un pe­tit mi­cro­cosme com­plè­te­ment dé­con­nec­té de la so­cié­té. Je pas­sais mes jour­nées dans des sé­mi­naires de science po­li­tique où l’on ne fai­sait que se de­man­der quel type de néo-mar­xisme était le plus va­lide. Au même mo­ment, je voyais que la droite pre­nait beau­coup d’am­pleur sur Youtube. Je me di­sais : « Ces You­tu­beurs de droite font des cen­taines de mil­liers de vues pen­dant qu’on est à dix-sept dans une pièce à for­mu­ler des idées que per­sonne n’en­ten­dra ja­mais. » J’ai sen­ti qu’il y avait de la place pour une chaîne qui pré­sen­te­rait une al­ter­na­tive à ces dis­cours et j’ai eu rai­son, puisque la chaîne a gran­di très ra­pi­de­ment.

En termes d’éclai­rage, de cos­tumes ou de dé­cors, vos vi­déos sont ex­trê­me­ment « pro­duites ». Un moyen de rendre votre conte­nu, souvent tech­nique, plus fa­ci­le­ment di­geste ?

Être sur Youtube, c’est tra­vailler sur une pla­te­forme où tu es mis en com­pé­ti­tion pour

ob­te­nirl’at­ten­tion des gens sur la base d’un fac­teur : le di­ver­tis­se­ment. Un des moyens de ré­pondre à ces at­tentes, c’est le res­sort hu­mo­ris­tique, et la qua­li­té vi­suelle des vi­déos. J’ai gran­di sur In­ter­net, je sais ce que c’est d’avoir une très faible ca­pa­ci­té de concen­tra­tion !

Est-ce que vous vous consi­dé­rez comme mi­li­tante ?

Le militantis­me n’est pas mon ac­ti­vi­té prin­ci­pale mais, parce que je fais ce que je fais à l’époque à la­quelle je le fais, que je le veuille ou non, je suis mi­li­tante. Et je dois re­con­naître que j’ai de l’in­fluence sur cer­taines per­sonnes. En tant qu’in­di­vi­du trans vi­sible, avec un pu­blic, à une époque où beau­coup de per­sonnes trans ont l’im­pres­sion de ne pas être re­pré­sen­tées du tout, et même si ce n'est pas mon intention, elles vont voir en moi une re­pré­sen­tante. Avec ça vient une sorte de far­deau, parce qu’en fai­sant une vi­déo qui traite des ques­tions trans, je re­pré­sente bien plus que ma pe­tite per­sonne. Est-ce que ça im­pacte ma fa­çon de faire les choses ? Oui, et c’est dif­fi­cile parce que j’en suis ar­ri­vée à un point où ma chaîne Youtube est de­ve­nue si grande que j’ai par­fois l’im­pres­sion de ne pas pou­voir faire ce qui m’a ren­due po­pu­laire ini­tia­le­ment.

Est-ce qu’à l’in­verse, on vous a re­pro­ché, parce que vous po­sez des ques­tions qui fâchent – comme celle de la per­for­mance de la fé­mi­ni­té chez les femmes trans –, de ne pas être une re­pré­sen­tante idéale de la com­mu­nau­té trans ?

Ab­so­lu­ment. De la part de gens qui pensent que l’on doit pré­sen­ter une vi­sion idéo­lo­gique simple et di­recte pour être ac­cep­té, et une fois que c’est fait, on pour­ra par­ler phi­lo­so­phie. Pour moi, au contraire, la ver­sion com­pli­quée et nuan­cée peut être utile et nous ai­der à être ac­cep­té.e.s.

Vous ex­pli­quez d’ailleurs, dans une des vi­déos où vous ap­pa­rais­sez en drag-queen, être « une femme qui vi­vait comme un homme, ha­billée comme un homme qui fait sem­blant d’être une femme ».

Je ne suis pas tou­jours en drag et j’ex­plique de fa­çon plu­tôt claire sur ma chaîne que je me pré­sente éga­le­ment en « femme nor­male ». Mais beau­coup de per­sonnes trans dé­testent le drag, parce qu’elles y voient une forme de ba­na­li­sa­tion de leur iden­ti­té, et j’en­tends leurs ob­jec­tions, mais pour moi, ça a une autre uti­li­té. J’ai com­men­cé ma chaîne avant ma tran­si­tion, et je me dé­cri­vais alors comme un « tra­ves­ti ». Et j’ai­mais ce ri­tuel de pré­pa­ra­tion que j’avais avant de fil­mer. En­fi­ler ce cos­tume et de­ve­nir une autre per­sonne, rien que pour la vi­déo. Au­jourd’hui, pas­ser de femme à « hy­per-femme » est une fa­çon pour moi de ra­me­ner ce ri­tuel de trans­for­ma­tion. C’est dif­fi­cile d’être trans et de se voir en vi­déo à lon­gueur de jour­née, et d’une cer­taine ma­nière, mon drag est un doigt d’hon­neur au concept même de passing.

Il y a en­fin une di­men­sion très émo­tion­nelle dans votre tra­vail, dans vos vi­déos. À la fin de cer­taines d’entre elles, comme celles sur les in­cels ou les fas­cistes, vous créez des pa­ral­lèles entre vos ex­pé­riences et celles des gens que vous es­sayez de convaincre avant d'in­vi­ter ces der­niers à s’ar­rê­ter deux mi­nutes pour ré­flé­chir à leur point de vue.

Une bonne par­tie des gens qui re­gardent mes vi­déos sont des gens qui ne sont pas d’ac­cord avec moi. Je sais que beau­coup d’entre eux.elles ne vont pas m’écou­ter, ou juste me trol­ler dans les com­men­taires. Mais je re­çois suf­fi­sam­ment de com­men­taires po­si­tifs de la part de mes contra­dic­teur.rice.s, pour sa­voir que j’ai of­fert à cer­tain.e.s un mo­ment de pause. Je me de­mande souvent comment je peux me ser­vir de ce mo­ment de pause.

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