Dans un monde idéal, ce mot vous fe­rait ga­gner au Scrabble

Peu im­porte votre LV , les langues les plus ré­vo­lu­tion­naires ne sont pas celles que vous sa­vez par­ler.

Stylist - - CONTENTS - PHO­TOS : ISTOCK Par Marie Kock

Les langues les plus ré­vo­lu­tion­naires ne sont pas celles que vous sa­vez par­ler

Si cet été, vous par­tez en va­cances dans un pays hors des ra­dars de votre par­cours lin­guis­tique sco­laire et sans une bonne cou­ver­ture 4G qui vous per­met de google-tra­der toutes vos ten­ta­tives de conver­sa­tion, deux op­tions soffrent à vous. La pre­mière est

de rendre hom­mage à votre mère ten­tant de com­mu­ni­quer avec votre corres al­le­mande et à ses imi­ta­tions sans pa­reille de La Ma­ca­re­na (« Tu as froid ? ») ou de la pub bi­fi­dus (« Tu as faim ? »). La se­conde est de vous ba­la­der par­tout avec dans la poche le seul guide de conver­sa­tion qui marche par­tout. De­puis 2007, Le guide du rou­tard édite GPa­lé­mo : plus de deux cents images pour les si­tua­tions où vous navez pas les mots donc. Des­sins dhô­tel, de ré­seau Wi-Fi, de pa­pier-toi­lette ou de lé­gumes, soit un vade-me­cum pra­tique pour le dé­pan­nage mais qui ne va pas vous ai­der à ser­rer ce.tte beau.elle étran­gèr.ère sur la plage avec votre poé­sie des trous noirs. Et là, vous vous dites que ce qui se­rait va­che­ment pra­tique, ce se­rait une langue com­mune qui fe­rait de la pla­nète un havre de paix et de com­pré­hen­sion. Au­jourd­hui, tout en suf­fi­sance grâce à votre En­glish, Wall Street En­glish, vous avez ran­gé cette uto­pie à cô­té de celles qui au­raient pu rendre le monde meilleur, mais bon, on fait avec ce quon a, que vou­lez-vous. Fer­mez les yeux, on vous ra­conte lhis­toire de ceux.celles qui ont rê­vé à votre place (en­fin rou­vrez-les, si­non cest re­lou pour lire).

GIVE PEACE A CHANCE

On doit vous rap­pe­ler lhis­toire de Ba­bel ?

Au cas où, le cha­pitre XI de la Ge­nèse ex­plique que « toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots ». Mais quand les hu­main.e.s ont vou­lu construire une tour qui tou­chait le ciel, Dieu a dit « Whaat ? » et, pour les pu­nir de leur or­gueil, a confon­du les lan­gages pour que plus per­sonne ne se comprenne. On sait au­jourd­hui que toutes les langues ac­tuelles (en­vi­ron quatre mille dans le monde) sont is­sues dune seule langue, par­lée il y a cin­quante mille ans. « Mais ce­la ne veut pas dire que tout le monde par­lait la même langue, rap­pelle

Jean-Louis Des­salles, pro­fes­seur à Té­lé­com Pa­risTech et au­teur de plu­sieurs ou­vrages sur les ori­gines du langage. Seule­ment que par­mi toutes celles qui ont exis­té à cette époque, cest le seul sous-arbre lin­guis­tique qui a sur­vé­cu.

Il y a 100 000 ans, les hu­main.e.s par­laient dé­jà comme vous et moi, des lan­gages beau­coup plus vieux que cette langue dire ori­gi­nelle mais qui ont com­plè­te­ment dis­pa­ru.» Bref, déso, mais il ny a ja­mais eu de langue uni­ver­selle qui au­rait ame­né la paix sur terre. Au contraire, les langues ont tou­jours été des ter­rains de conquêtes, de ba­tailles et de ré­sis­tances. Cest face à ce Game of Th­rones lin­guis­tique que cer­tain.e.s ont ten­té de fa­bri­quer de toutes pièces des langues neutres, cest-à-dire qui ne soient pas at­ta­chées à des na­tions. Vous nous avez vus ve­nir ? Oui cest ce mo­ment où lon vous ex­plique que si vous vous êtes mo­qué.e.s OK, comme nous tous de les­pé­ran­to et que vous

ny avez vu quun truc aus­si rin­gard que lEu­ro­vi­sion, vous avez tout faux. Les­pé­ran­to est le plus connu de ce que lon ap­pelle les LAI, les langues auxi­liaires in­ter­na­tio­nales. Des langues construite­s par lhomme pour per­mettre aux per­sonnes de com­mu­ni­quer en­semble mais sans re­nier leur langue do­ri­gine (si­non cest une langue uni­ver­selle). Pour­quoi elle sap­pelle comme ça ? Parce quelle a été créée en 1887 par loph­tal­mo Lud­wik Za­men­hof, qui a choi­si comme pseudo Dr Es­pe­ran­to, « le doc­teur qui es­père ». Et ce doc­teur, juif du ghetto, nespérait pas moins que la paix. Comme sou­vent avec les LAI, son créa­teur est is­su dune mi­no­ri­té lin­guis­tique dans un pays di­vi­sé.

«Za­men­hof est né dans une fa­mille juive dans lEm­pire russe, mais dans une par­tie qui de­vien­dra la Pologne alors que ses langues ma­ter­nelles sont le yid­dish et le russe, ex­plique Ro­main Fil­stroff, créa­teur de la gé­niale chaîne YouTube Lin­guis­ti­cae. Ce bor­del lin­guis­tique et cultu­rel la sû­re­ment pous­sé à es­pé­rer une langue qui pour­rait réunir tous ces gens.»

CE DOC­TEUR, JUIF DU GHETTO, NESPÉRAIT PAS MOINS QUE LA PAIX

LES LANGUES DÀ CÔ­TÉ

Vous con­nais­sez le point com­mun entre Sta­line, Hit­ler et Mao ? Non, pas ce­lui-là mais lautre ? Ils ont in­ter­dit les­pe­ran­to (le pre­mier y voyait lex­pres­sion du cos­mo­po­li­tisme bour­geois, le deuxième une conspi­ra­tion juive, le troi­sième, qui avait dé­jà in­ter­dit le nu­shu, une langue par­lée uni­que­ment par les femmes, ny était pas fa­vo­rable). « Il sa­gis­sait dune in­ter­dic­tion ma­jo­ri­tai­re­ment idéo­lo­gique : la mon­tée des na­tio­na­lismes contre la fra­ter­ni­té entre les

peuples », pour­suit Ro­main Fil­stroff. Car de ma­nière gé­né­rale, les langues construite­s re­cherchent avant tout une forme de sim­pli­ci­té ou de di­plo­ma­tie, ou les deux. Le Sol­re­sol, in­ven­té dans les an­nées 1820 se base uni­que­ment sur les sept notes de mu­sique qui com­posent la gamme (point Tri­vial Pur­suit : cest ce langage, peu usi­té il faut bien la­vouer, qui est uti­li­sé par Fran­çois Truf­faut dans Ren­contres du troi­sième type), le to­ki po­na, qui date de 2001, ne com­porte que cent dix-huit mots et des règles pour se pas­ser des autres (au-des­sus de cinq par exemple, on se contente de dire plu­sieurs). Pour la di­plo­ma­tie, les­pe­ran­to mé­lange les gra­phies, les accents et les pro­non­cia­tions dun pa­quet de langues eu­ro­péennes. Lin­ter­lin­gua, créée en 1951, est un mé­lange dan­glais et de langues ro­maines. La lin­gua sis­tem­fra­ter, seule langue in­ven­tée en Asie, se base sur une gram­maire asia­tique mais son vo­ca­bu­laire est is­su des langues eu­ro­péennes. Vous conti­nuez à pen­ser que les langues construite­s sont lé­qui­valent des ma­quettes da­vions de la guerre de 14-18 (une pas­sion in­utile pour adultes qui sen­nuient) ? Ah­la­la, mais il faut tout vous ex­pli­quer.

La beau­té de ces langues, cest quelles sont gé­né­ra­le­ment des­ti­nées aux gens op­pri­més dans des contextes hos­tiles. Comme le rap­pelle Jean-Louis Des­salles : « On parle la langue des vain­queurs. Par exemple, cest la rai­son pour la­quelle on parle en France un pa­tois du ro­main plu­tôt que le celte. » Mais à cô­té de ces langues do­mi­nantes im­po­sées par les do­mi­nant.e.s, il existe toute une sé­rie de langues par­lées « à cô­té ». Cest le cas par exemple de lhi­j­ra far­si, par­lé en Inde par

les trans­genres et les hommes consi­dé­rés comme ef­fé­mi­nés ou pas­sifs (cest aus­si la seule langue qui a in­ven­té un mot pour dé­si­gner « le trou après abla­tion des or­ganes mas­cu­lins » : le « chap­ti »). Cest le cas aus­si du yidd­dish, langue au dé­part se­crète, par­lée par les Ash­ké­nazes au Moyen-Âge, ou de la lin­gua fran­ca, langue par­lée du Moyen-Âge au

XIXe siècle dans le bas­sin mé­di­ter­ra­néen par les ma­rins, les mar­chand.e.s, les ba­gnard.e.s et les pri­son­nier.ère.s. Plus proche de nous, cest un jour­na­liste de New Sta­tes­man qui, en 2017, a do­cu­men­té lexis­tence dune sorte de lin­gua fran­ca dans les centres de ré­ten­tion de migrant.e.s dans lîle de Les­bos. Un anglais sim­pli­fié et nour­rit dem­prunts aux langues des mi­grants et à leurs blagues déses­pé­rées, où le mot « ali­ba­ba » sert à dé­si­gner un vol ou un vo­leur et où « pa­piers » se dit « aus­weis ».

MAU­VAISE LANGUE

Même si en vieillis­sant, vous êtes de plus en plus à laise avec le concept de sans-cu­lotte, ce nest pas pour au­tant que vous avez vrai­ment vé­cu la Ré­vo­lu­tion fran­çaise. Or, cest pré­ci­sé­ment à ce mo­ment-là que la langue fran­çaise sim­pose, écra­sant au pas­sage toutes les langues ré­gio­nales (bien plus usi­tées), pour uni­fier la nou­velle na­tion. Cest aus­si ce qui sest pas­sé avec Is­raël, dont lune des langues of­fi­cielles, lhé­breu, est une langue (re)construite. «Avant que Élié­zer Ben-Ye­hou­dah ré­in­vente cette langue con­si­dé­rée comme morte et oblige sa fa­mille et quelques autres à le par­ler, les Juif.ive.s par­laient plu­tôt le yid­dish et les langues des pays où ils vi­vaient, ex­plique Ro­main Fill­stoff. Ben-Ye­hou­dah a été un vé­ri­table VRP de sa langue, alors que

DO­MI­NER PAR LA LANGUE EST UN CLAS­SIQUE DE LA CO­LO­NI­SA­TION

cé­tait vrai­ment pas ga­gné.» Cest avec la mon­tée du sio­nisme que ce phi­lo­logue va com­men­cer par prô­ner lhé­breu, contre lin­té­gra­tion lin­guis­tique des Juif.ive.s dans leurs pays res­pec­tifs. Il va re­créer la gram­maire et in­ven­ter tout un nou­veau vo­ca­bu­laire à cette langue au­pa­ra­vant ré­ser­vée… à la li­tur­gie. Le lien entre langue et état na­tion est aus­si ce qui a créé lune des pires langues construite­s : le « pe­tit nègre ». Dé­crit pen­dant la co­lo­ni­sa­tion fran­çaise comme le ni­veau de langue ap­proxi­ma­tif par­lé par les in­di­gènes, le pe­tit nègre est en réa­li­té une créa­tion ins­tau­rée par lar­mée co­lo­niale. « Dans les co­lo­nies, les Fran­çais.es ont sou­vent im­po­sé le fran­çais. Mais de fa­çon am­bi­guë : il fal­lait lap­prendre mais pas com­plè­te­ment parce que les co­lons étaient ter­ri­fiés à li­dée que lac­cès à la langue fran­çaise soit une étape vers lac­cès à la ci­toyen­ne­té, ex­plique la lin­guiste Laé­lia Vé­ron, au­teure dun thread gla­çant sur le su­jet et co-au­teure de Le fran­çais est à nous ! (éd. La Découverte). Il y avait en Al­gé­rie des in­di­gènes qui dé­cro­chaient des prix dex­cel­lence et ce­la avait dé­clen­ché un vent de pa­nique.

Ils ont donc en­sei­gné soit le fran­çais à un ni­veau as­sez bas, soit le pe­tit nègre. Mais dans tous les cas un fran­çais tron­qué.» Une mas­ca­rade que les ti­railleurs sé­né­ga­lais ont découverte lors de sé­jours en France où pen­sant par­ler la langue du pays, ils se sont ren­du compte quon la leur avait faite à len­vers une nou­velle fois. Do­mi­ner par la langue est un clas­sique de la co­lo­ni­sa­tion et « cest tou­jours dif­fi­cile quand on im­pose une langue à une ma­jo­ri­té hé­té­ro­gène en po­si­tion de sou­mis­sion », rap­pelle Ro­main Fil­stoff. Mais au­jourd­hui, cest en Afrique de lOuest que la re­vanche lin­guis­tique est en train de son­ner. Alors que lem­pire bri­tan­nique y a im­po­sé lan­glais de la co­lo­ni­sa­tion, ce­la na pas em­pê­ché un pid­gin ni­gé­rian de per­du­rer en se­cret. Ce « bro­ken en­glish », moins châ­tié et consi­dé­ré comme la langue des pauvres, a fait un «You tal­king to me ? » spec­ta­cu­laire. Da­bord, il y a dix ans avec la pre­mière ra­dio en pid­gin, Wa­zo­bia Fm, de­ve­nue de­puis la ra­dio la plus écou­tée du Ni­gé­ria. Et de­puis 2017, en de­ve­nant la langue dune des chaînes din­fos di­gi­tale du fleu­ron bri­tan­nique : la BBC. Fran­che­ment, ça vous donne pas en­vie de re­joindre un club es­pé­ran­tiste ?

LA TOUR DE BA­BEL PAR PIE­TER BRUE­GHEL LANCIEN, 1563

LUD­WIK LEJZER ZA­MEN­HOF

ÉLIÉ­ZER BEN-YE­HOU­DAH

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