EN MARCH

La so­ro­ri­té n’est ja­mais aus­si forte que lors­qu’on la prend au pied de la lettre.

Stylist - - Culturist - Par Théo Ri­be­ton avec Louis Blan­chot, Aïn­hoa Jean-cal­mettes, Pierre-édouard Peillon et Yal Sadat Illus­tré par Alex Jen­kins

On n’a ja­mais su à quel en­droit exact du spectre sou­mis­sion/éman­ci­pa­tion fé­mi­nine il convien­drait de pla­cer Les Quatre Filles du Doc­teur March, co­ming of age sto­ry à quatre têtes (mais sur­tout une : celle de Jo, la nar­ra­trice et as­pi­rante écri­vaine, ava­tar au­to­fic­tion­nel de l’au­trice) sen­tant au­tant la li­bé­ra­tion ré­vol­tée que le rose écru, en forme de chro­nique d’une fa­mille de la pe­tite bour­geoi­sie de la Nou­velle-an­gle­terre pré-sé­ces­sion. Avec ses soeurs in­sou­mises – mais d’une in­sou­mis­sion un peu com­tesse de Sé­gur, à base de che­val, de pia­no, de sor­ties théâtre –, le ro­man de Loui­sa May Al­cott ne s’en est pas moins of­fert un des­tin d’em­blème, en­tre­te­nant sa lé­gende au­près de gé­né­ra­tions suc­ces­sives grâce à un dé­fi­lé d’adap­ta­tions cé­lé­bris­simes, de la ver­sion Liz Tay­lor de 1949 au cru Wi­no­na Ry­der de 1994. Gre­ta Ger­wig en hé­rite au­jourd’hui et on n’au­rait en vé­ri­té pas ima­gi­né meilleure can­di­date – d’abord parce que sa ful­gu­rante conver­sion à l’écri­ture (La­dy Bird) cou­ron­née d’hon­neurs (5 no­mi­na­tions à l’os­car, dont la réa­li­sa­tion), a fait de l’ex-ac­trice une voix in­con­tour­nable de l’éman­ci­pa­tion ; en­suite parce que Jo, Loui­sa May Al­cott, La­dy Bird, Gre­ta Ger­wig, tout ça, c’est la même per­sonne : une jeune fille en co­lère qui veut vivre fort et écrire tout le temps, fait bouillir son encre et son exis­tence de­puis les pro­fon­deurs du Mas­sa­chu­setts ou de Sa­cra­men­to. Bien plus que pour son coup d’es­sai, Ger­wig bande ses muscles de ci­néaste et dé­ploie un feuille­té de temps, de lieux, de per­son­nages qua­si prous­tiens, aux airs de pla­te­forme ré­flexive – rêve éveillé d’un fé­mi­nisme hol­ly­woo­dien dont on in­vi­te­rait les icônes à conver­ser en robe dix-neu­vième, pré­ser­vant tou­jours une part d’elles-mêmes sous leurs rôles (Em­ma Wat­son, Lau­ra Dern). Ce­ci en si­gnant son film à elle. Car Les Filles du Doc­teur March, ce n’est pas l’an­cêtre de La­dy Bird : c’est sa suite. C’est Saoirse Ro­nan qui, sor­tie des pre­miers sou­bre­sauts de son dé­sir d’éman­ci­pa­tion ado­les­cent, en ap­pro­fon­dit les contours et les am­bi­guï­tés : au contact d’une soeur aî­née dont elle abhorre le dé­sir de ma­ter­ni­té (avant d’ap­prendre à le par­don­ner), à ce­lui d’un pré­ten­dant dont elle re­fuse les avances (avant de re­né­go­cier in­té­rieu­re­ment ses propres voeux de cé­li­bat). C’est l’enfant étrange d’un fé­mi­nisme an­cien et d’un autre ul­tra-ac­tuel, d’une lit­té­ra­ture sen­ti­men­tale et d’un ci­né­ma de l’em­po­werment. T.R. Les Filles du Doc­teur March de Gre­ta Ger­wig avec Saoirse Ro­nan, Ti­mo­thée Cha­la­met, Lau­ra Dern, Flo­rence Pugh, Em­ma Wat­son, sor­tie le 1er jan­vier, 2 h 15.

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