Notre verre qui êtes aux cieux

Le man­tra le plus ban­kable du mo­ment : la prière de la sé­ré­ni­té

Stylist - - Édito / Sommaire - Par Théo Ri­be­ton - illus­tra­tion Aline zal­ko

Quel est le point com­mun entre un.e al­coo­lique et un.e cheer­lea­der ? La ten­dance à re­gar­der beau­coup de foot­ball ? Non, la ré­ponse est : un man­tra. Une prière bien connue des Al­coo­liques Ano­nymes (qui la gravent au dos de leurs mé­dailles de­puis 1942), et qu’on a re­trou­vée ré­cem­ment dans la sé­rie do­cu Cheer (dis­po sur Net­flix), où les ath­lètes de la Na­var­ro Col­lege Bull­dog Cheer Team, élite na­tio­nale de leur dis­ci­pline, ré­citent avant la fi­nale : « Que la sé­ré­ni­té me soit don­née d’ac­cep­ter ce qui ne peut être chan­gé, le cou­rage de chan­ger ce qui peut l’être, et la sa­gesse de dis­tin­guer l’un de l’autre.» Si vous êtes dé­jà en train de pen­ser à en faire votre épi­taphe, re­te­nez-vous un ins­tant : vous n’êtes pas le.la pre­mier.ère à sur­réa­gir au « wow ef­fect » de cette pun­chline. Elle est une des va­leurs les plus sûres du grand marché mon­dial de la ci­ta­tion : la « prière de la sé­ré­ni­té » (c’est son nom) s’est in­fil­trée par­tout, des ma­nuels de dé­ve­lop­pe­ment per­son­nel aux cé­ré­mo­nies fu­né­raires, en pas­sant par tous les re­coins de la pop culture contem­po­raine. On en­file notre dé­gui­se­ment de Laurent Boyer et on re­fait fa­çon Fré­quens­tar le par­cours de cette icône.

STOÏQUE MAIS PAS TROP

Les lé­gendes du rap voient en gé­né­ral leurs ré­cits des ori­gines se dé­rou­ler dans un dé­cor de ghet­to pé­ri­ur­bain 90’s. Les ci­ta­tions stars, elles, vivent leur 8 Mile dans les ago­ras an­tiques où car­ton­nait, au pre­mier siècle, la pen­sée stoï­cienne. C’est à ce cou­rant que l’on peut rat­ta­cher la prière de la sé­ré­ni­té. Et c’est à son plus illustre re­pré­sen­tant, Marc Au­rèle, qu’on l’at­tri­bue le plus sou­vent (no­tam­ment sur Evene, la ré­fé­rence du Web fran­çais en ma­tière de ci­ta­tions), en la ci­tant comme un ex­trait de ses Pen­sées pour moi­même. Le stoï­cisme, ce­la consiste, se­lon Elsa Go­dart*, la phi­lo­sophe spé­cia­liste du su­jet, « à faire oeuvre de ra­tio­na­li­té dans un contexte de dé­ter­mi­nisme na­tu­rel et de fa­ta­li­té. Les stoï­cien.ne.s dé­fi­nissent des de­voirs d’agir et des de­voirs de re­non­cer ». L’ob­jec­tif : « Nous ai­der à trou­ver le bon­heur, à la dif­fé­rence de tra­di­tions phi­lo­so­phiques, comme celle de So­crate, dont la fi­na­li­té est plu­tôt de trou­ver la vé­ri­té.» Rac­cord donc avec cette his­toire de choses qu’on peut ou ne peut pas chan­ger.

Sauf qu’il n’y a au­cune trace de la « prière de la sé­ré­ni­té » dans les Pen­sées de Marc Au­rèle. L’ori­gine la plus pro­bable du texte se trouve se­lon Go­dart chez ce­lui qui fut in­di­rec­te­ment son pro­fes­seur, l’es­clave af­fran­chi Épic­tète. Ce­lui-ci n’a rien écrit de son vi­vant, mais on a de lui une com­pi­la­tion de pro­pos rap­por­tés, le Ma­nuel, dans le­quel on trouve ce pas­sage : « Il y a des choses qui dé­pendent de nous et d’autres qui ne dé­pendent pas de nous. Ce qui dé­pend de nous, c’est la croyance, la ten­dance, le dé­sir, le re­fus, bref tout ce sur quoi nous pou­vons avoir une ac­tion. Ce qui ne dé­pend pas de nous, c’est la san­té, la ri­chesse, l’opi­nion des autres, les hon­neurs, bref tout ce qui ne vient pas de notre ac­tion. Ce qui dé­pend de nous, nul ne peut nous em­pê­cher de le faire ni nous en­tra­ver dans notre ac­tion. Ce qui ne dé­pend pas de nous est sans force propre, es­clave d’au­trui.» Une sorte de loin­tain di­rec­tor’s cut, qui vi­vra peu à peu sa vie propre au rythme des em­prunts, tra­duc­tions et autres licences poé­tiques, dans dif­fé­rentes tra­di­tions de pen­sée et de foi : on re­trouve des man­tras étran­ge­ment si­mi­laires chez un phi­lo­sophe in­dien du VIIIE siècle (Shan­ti­de­va), un pen­seur juif d’es­pagne du XIE siècle (Sa­lo­mon ibn Ga­bi­rol), et ain­si de suite jus­qu’à une vé­ri­table or­gie dans dif­fé­rents rayons de li­brai­rie du XXE siècle, et no­tam­ment ce­lui de la théo­lo­gie. En 1934, le pré­di­ca­teur amé­ri­cain Rein­hold Nie­buhr est le pre­mier à im­pri­mer ac­tuel­le­ment la forme la plus connue de la prière. On lui en at­tri­bue peu à peu la pa­ter­ni­té, au point qu’il fi­nit par contes­ter, ex­pli­quant qu’il l’a lue chez un lu­thé­rien al­le­mand du XVIIIE, Frie­drich Oe­tin­ger. Sauf qu’il s’est fait avoir : Oe­tin­ger n’a ja­mais écrit cette prière. Son nom, en re­vanche, est uti­li­sé comme pseu­do­nyme par Theo­dor Wil­helm, un pro­fes­seur contem­po­rain, qui l’a po­pu­la­ri­sée dans le monde ger­ma­nique… après (pro­ba­ble­ment) l’avoir lue chez Nie­buhr lui-même (vous sui­vez tou­jours ?).

UTILE POUR TOUS VOS PE­TITS TRA­CAS

Dans un rayon moins pieux, c’est dans les ma­nuels de dé­ve­lop­pe­ment per­son­nel que l’on re­trouve au­jourd’hui des sacs de noeuds si­mi­laires au­tour de la prière de la sé­ré­ni­té. Et pour cause : « La vé­ri­table ori­gine phi­lo­so­phique de ces ou­vrages, c’est le stoï­cisme, ex­plique Elsa Go­dart, à quelques dif­fé­rences ma­jeures près, car le stoï­cisme n’est pas une re­cette clefs en main. Il y a dans le dé­ve­lop­pe­ment per­son­nel une di­men­sion de per­for­mance et d’au­to­con­vic­tion, là où les stoï­cien.ne.s nous en­seignent plu­tôt une di­men­sion de ten­ta­tive, d’en­ga­ge­ment de la pen­sée, d’hu­mi­li­té.» Mais la pa­ren­té reste forte, entre une lit­té­ra­ture psy­cho­thé­ra­peu­tique vul­ga­ri­sée et une école phi­lo­so­phique que Go­dart consi­dère comme celle des « pre­mier.ère.s psy­cho­thé­ra­peutes ». Autre sec­teur dans le­quel la prière de la sé­ré­ni­té est un vé­ri­table tube : les ser­vices fu­né­raires. À parts égales avec d’autres reus­tas comme le psaume 23 (« Le Sei­gneur est mon ber­ger, je ne man­que­rai de rien…» pour celles et ceux qui ont sé­ché le ca­té), elle ap­par­tient en ef­fet au ré­per­toire in­for­mel des « clas­sic fu­ne­ral ser­vice texts », comme le re­le­vait la chro­ni­queuse du New York Times Ma­lia Wol­lan dans une courte en­quête de 2015 in­ti­tu­lée Com­ment pro­non­cer l’orai­son fu­nèbre de quel­qu’un qu’on n’a ja­mais ren­con­tré ? (Su­per ques­tion, et pas seule­ment si on est prêtre.) On y ap­pre­nait que la­dite prière pré­sen­tait no­tam­ment l’avan­tage d’une cer­taine

“CE QUI NE DÉ­PEND PAS DE NOUS EST SANS FORCE PROPRE, ES­CLAVE D’AU­TRUI”

laï­ci­té, et qu’elle ser­vait beau­coup dans les hô­pi­taux pu­blics de Los An­geles, où les dé­funt.e.s ne sont pas tou­jours iden­ti­fié.e.s. C’est d’ailleurs au dé­tour d’un ba­nal avis de dé­cès pu­blié par le New York He­rald Tri­bune qu’elle a ren­con­tré son pro­mo­teur le plus no­toire : le mou­ve­ment des Al­coo­liques Ano­nymes. Dans My Search for Bill W., sa bio­gra­phie du fon­da­teur du mou­ve­ment, Mel B. (dé­so­lé, ce n’est pas Sca­ry Spice) rap­porte qu’en juin 1941, un membre du groupe en­core bour­geon­nant au­rait dé­cou­vert ain­si la ci­ta­tion, avant de la trans­mettre à Ruth Hock, la toute pre­mière se­cré­taire de l’or­ga­ni­sa­tion. Cette der­nière y ver­ra tout de suite une tra­duc­tion idéale de la phi­lo­so­phie du pro­gramme en 12 étapes. Elle en fait im­pri­mer de nom­breuses co­pies qu’elle in­clut à toute sa cor­res­pon­dance, lui per­met­tant de se po­pu­la­ri­ser dans l’or­ga­ni­sa­tion – no­tam­ment à tra­vers l’usage non of­fi­ciel mais ul­tra-ré­pan­du et at­tes­té dès 1942 des so­brie­ty coins, ces mé­dailles dont la cou­leur cer­ti­fie la du­rée d’abs­ti­nence de leur por­teur.euse, et au dos des­quelles est gra­vée la prière.

STARTED FROM THE BOTTLE, NOW WE’RE HERE

Il y a chez les A.A. une forte di­men­sion de spi­ri­tua­li­té. Cer­taines ver­sions de la prière com­mencent même par « Dieu donne moi la sé­ré­ni­té… » au lieu de « Que la sé­ré­ni­té me soit don­née…». De quoi échau­der le mé­de­cin ad­dic­to­logue Jean-paul Boyes en vi­site sur le site des DASA, les Dé­pen­dants Af­fec­tifs et Sexuels Ano­nymes. « Je ne voyais que du “Dieu” et des prières, par­tout. Je me suis dit : merde, c’est une secte ou quoi ? Je vais pas les in­vi­ter avec des fonds pu­blics… J’en ai fait part aux A.A. qui m’ont dit : “T’as rien com­pris ! Dieu, c’est pas vrai­ment Dieu, c’est une Force Su­pé­rieure, tu lui donnes le nom que tu veux.” » Une vi­sion de la pro­vi­dence qui rap­pelle celle de Carl Jung. Le psy­cha­na­lyste, lui-même athée, avait re­com­man­dé dès 1928 à un al­coo­lique que per­sonne n’avait pu soi­gner de se tour­ner vers la voie spi­ri­tuelle. Bien plus tard, dans un échange de cour­rier avec Bill W. (qui lui re­con­naît un « un rôle cru­cial dans la créa­tion de [son] as­so­cia­tion »), il com­mente : « Son en­vie d’al­cool était l’équi­valent de la soif spi­ri­tuelle de notre être pour la plé­ni­tude [...] : l’union avec Dieu.» L’al­coo­lisme se­rait donc une re­cherche spi­ri­tuelle qui n’au­rait pas trou­vé son che­min. La force su­pé­rieure in­vo­quée dans la prière de la sé­ré­ni­té de­vient ain­si un acte de foi dans la fa­ta­li­té (que l’on peut, ou non, as­so­cier à un être su­prême), à l’ac­cep­ta­tion des dé­ter­mi­nismes qui nous sont im­po­sés mais à l’exis­tence, quand même, d’un champ d’ac­tions pos­sible. Alors quel rap­port avec les cheer­lea­ders ? Jus­te­ment, cette fa­ta­li­té (dire fa­tum pour faire croire que vous avez fait la­tin). Ce qui dé­pend, ou non, de soi : dans The Star­tup, le titre le plus sui­vi de la pla­te­forme Me­dium, le jour­na­liste Jules Evans com­men­tait ain­si l’usage fait dans Cheer de la prière de la sé­ré­ni­té, peu ha­bi­tuelle dans un contexte spor­tif qu’on ima­gi­ne­rait plu­tôt ob­sé­dé par la vic­toire que par le re­non­ce­ment. « Nous pou­vons ac­cep­ter qu’au terme de notre ef­fort, nous puis­sions échouer. Une seule er­reur in­di­vi­duelle dans un nu­mé­ro de deux mi­nutes trente, et c’est une an­née de tra­vail col­lec­tif ré­duite à néant. C’est hors de leur contrôle. Contrai­re­ment à l’idée de vivre confor­mé­ment à leurs va­leurs : don­ner le meilleur d’eux.elles-mêmes, jour après jour.» Vous pou­vez main­te­nant dé­ci­der si vous vou­lez ou non en faire votre épi­taphe.

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