«Je ne suis pas Won­der Wo­man ! »

Technikart - SuperCannes - - L'itw - RE­CUEILLI PAR YAL SADAT

Avec Cassandro The Exo­ti­co!, la do­cu­men­ta­riste Ma­rie Losier offre le plus beau per­son­nage épique vu à ce stade du fes­ti­val : un cat­cheur gay et mexi­cain dont l’his­toire os­cille entre mé­lo poi­gnant, co­mé­die queer et grand show cha­mar­ré. Et

Cassandro him­self est un peu tout ça à la fois.

ce por­trait montre l’homme der­rière le cat­cheur, et pour­tant on a l’im­pres­sion que cassandro reste un per­son­nage de fic­tion en de­hors du ring.

cassandro. mais je suis un per­son­nage de fic­tion ! le ma­quillage, le bru­shing, les paillettes, c’est moi. ou plu­tôt, c’est une moi­tié de moi. le film ré­vèle ma dua­li­té : il y a saul, le pe­tit gar­çon de­ve­nu cat­cheur, et puis il y a cassandro. c’est comme le yin et le yang, le mas­cu­lin et le fé­mi­nin. et quand je monte sur scène, je ré­vèle ces deux

faces. la lu­cha libre, pour moi, c’est de la poé­sie. donc contrai­re­ment aux cat­cheurs or­di­naires, al­ler au com­bat n’est pas une ma­nière de te ca­cher : le cos­tume fait par­tie de toi.

cassandro. je me ca­chais au dé­but, quand je por­tais un masque comme les autres lu­cha­dores. c’est un mi­lieu ex­trê­me­ment ma­cho : les gens n’y croyaient pas et m’in­sul­taient en hurlant « queer ! » cer­tains m’agres­saient phy­si­que­ment. et puis, j’ai dé­ci­dé d’ôter le masque pour m’as­su­mer comme exo­ti­co, c’est-à-dire comme lut­teur ou­ver­te­ment gay, en es­pé­rant que le pu­blic sui­vrait. je me suis alors rap­pro­ché de qui j’étais vrai­ment. et là, ceux qui ne vou­laient même pas me ser­rer la main se sont mis à me de­man­der des au­to­graphes !

ma­rie. c’est ce qui fait de saul un su­jet en or : le job d’un do­cu­men­ta­riste est de faire tom­ber les masques, or sa tra­jec­toire consiste pré­ci­sé­ment à ôter le sien. moi, j’ai juste à créer entre nous la connexion émo­tion­nelle né­ces­saire pour qu’il puisse le faire aus­si à l’écran. jus­te­ment, le film montre que vous de­ve­nez meilleurs co­pains au fil du tour­nage. au risque de perdre la dis­tance né­ces­saire ? ma­rie. je tra­vaille uni­que­ment comme ça : je de­viens amie avec ceux que je filme, si­non je ne peux pas tour­ner. sans pou­voir l’ex­pli­quer, je sens ins­tinc­ti­ve­ment qu’on va pou­voir se faire confiance et tra­ver­ser en­semble les étapes dé­li­cates d’un tour­nage.

cassandro. et il y en a eu… j’ai tra­ver­sé des mo­ments de doute et on voit des conver­sa­tions très tristes dans le film. mais tout s’est bien pas­sé parce que ma­rie est un amour. alors que moi, je suis une très très grosse bitch... mettre à nu ses émo­tions dans un film de­mande le même cou­rage que de mon­ter sur le ring, non ?

cassandro. si. tu en­dures le pire, mais tu prends sur toi dans l’in­té­rêt du spec­tacle. par­fois, je n’étais pas trop sûr de vou­loir être fil­mé dans mon in­ti­mi­té. mais je l’ai fait parce que ça per­met­tait de dé­li­vrer le bon mes­sage : le vrai hé­ros est hu­main, il se bat entre les cordes mais aus­si avec ses sen­ti­ments. je suis un hé­ros, ok, mais je ne suis pas won­der-wo­man !

ma­rie. saul est hy­per ré­sis­tant, hu­mai­ne­ment et phy­si­que­ment. à pa­ris, je l’ai vu se dé­boi­ter l’épaule pen­dant un com­bat, puis conti­nuer à se battre comme si de rien n’était. puis, en cou­lisses, il lais­sait sor­tir toute la dou­leur…

cassandro. entre cat­cheurs, on ap­prend à se ré­pa­rer. sou­vent, on doit se re­mettre les os en place mu­tuel­le­ment. on di­rait que vous avez vou­lu mon­trer l’en­vers par­ti­cu­liè­re­ment dou­lou­reux de la lu­cha libre et du catch en gé­né­ral, qu’on ne voit pas sou­vent à part dans un film comme…

ma­rie. … the wrest­ler, que j’adore !

… on ne peut qu’y pen­ser parce qu’il traite aus­si des an­goisses du

lut­teur à propos de sa car­rière, de son corps qui me­nace de lâ­cher… cassandro. ja­mais vu, il faut que tu me l’en­voies ma­rie ! le catch amé­ri­cain, c’est quand même très dif­fé­rent de la lu­cha libre. les lut­teurs ne se res­semblent pas d’un conti­nent à l’autre : en eu­rope, ils sa­luent avec la main droite parce qu’ils com­mencent le com­bat en uti­li­sant le bras gauche, comme ça ( il at­trape ma­rie du bras gauche pour mi­mer une clé de bras, ndlr). alors que chez nous au mexique, tu vois, on fait exac­te­ment l’in­verse ( il fait la même prise à ma­rie avec l’autre bras, ndlr). mais le truc, c’est de s’ajus­ter à chaque style… la lu­cha libre, c’est plus co­lo­ré. pour moi, c’est le cirque du so­leil ver­sion ring ! le do­cu in­siste sur la dou­leur, mais aus­si sur l’idée que le com­bat mé­rite de ne ja­mais être aban­don­né.

cassandro. bien sûr : je vais avoir 48 ans dans sept jours, et je suis tou­jours de­bout… c’était im­por­tant de mon­trer que le com­bat se dis­pute aus­si dans la vie, qu’on ne doit pas lâ­cher le mor­ceau. c’est le mes­sage du film : même si on vous a in­sul­té ou ta­bas­sé, vous ne vous ré­su­mez pas à ça. vous n’êtes pas seule­ment une per­sonne qui a pris des coups, vous êtes un(e) com­bat­tant(e). c’est ce que j’ai­me­rais qu’on re­tienne de cassandro : je ne suis pas une vic­time. je suis un win­ner.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.