LOUISE CHEVILLOTTE

Avant tout : Que fait Louise Chevillotte ? Cet été, elle tourne dans le pro­chain film de Paul Ve­rhoe­ven, puis à l’au­tomne, elle joue dans «L’Echange» de Paul Clau­del mis en scène par Ch­ris­tian Schia­ret­ti et au printemps pro­chain, dans «Le sel des Larmes»

Technikart - SuperCannes - - La Voix Royale - Pro­pos re­cueillis par Mel­chior Pho­to Ga­brielle Ma­lews­ki

Quelle est la por­tée de la voix dans le mé­tier d’ac­teur ?

J’ai le sen­ti­ment que la voix est un ter­ri­toire à conqué­rir au même titre que son propre rap­port à l’émo­tion. Plus j’ex­plore des uni­vers dif­fé­rents et plus j’ai l’im­pres­sion que la voix est une des pre­mières clés de l’in­ter­pré­ta­tion, au théâtre comme au ci­né­ma. Au Con­ser­va­toire, j’avais des cours de voix par­lée avec un pro­fes­seur pas­sion­nant, Alain Zaepf­fel. Au pre­mier cours, je me suis ef­fon­drée : la voix qui est sor­tie de moi après trente mi­nutes de tra­vail m’était com­plè­te­ment étran­gère, et pour­tant mon pro­fes­seur m’a dit que c’était la mienne, ma vraie voix, mon mé­dium. La voix que j’ai tous les jours a une es­pèce de voile, qui vient d’une mau­vaise ma­nière de res­pi­rer. Libre à moi de l’uti­li­ser telle quelle, mais il fal­lait aus­si ap­prendre comment s’en dé­faire, comment trou­ver le vrai che­min de ma res­pi­ra­tion. Le tra­vail du souffle et de la voix est gri­sant, car on plonge dans une tech­nique à part en­tière, qui vient de soi, et on prend conscience qu’on est alors notre propre ins­tru­ment. Ca peut pa­raître évident, mais l’ex­pé­ri­men­ter de ma­nière organique a d’abord été un choc qui de­puis est un tra­vail et un ap­pren­tis­sage de moi-même. La voix de­vient alors comme une étrange amie, avec qui on ap­prend à avan­cer.

Y a-t-il un lien entre le mé­tier d’ac­teur et ce­lui de conteur ? Peux-tu nous par­ler du plai­sir de ra­con­ter?

Le conteur est ce­lui qui ra­conte des his­toires. L’ac­teur les ra­conte dif­fé­rem­ment, à tra­vers des si­tua­tions. Il n’est pas, a prio­ri, seul res­pon­sable d’une nar­ra­tion. Il est comme le frag­ment d’un conte, et avec les images, le mon­tage, les autres per­son­nages, se forme cette mo­saïque qu’est une his­toire. Néan­moins, au théâtre, j’ai pu ex­pé­ri­men­ter de plein fouet ce rap­port au mé­tier de conteur : je tra­vaille avec une jeune com­pa­gnie, Buz­zing Grass, créée par une cho­ré­graphe, Ma­thilde Roux, qui s’in­té­resse aux liens entre la danse et le théâtre, à par­tir de la pre­mière par­tie du Bruit

et la fu­reur de William Faulk­ner. Au pla­teau, j’ac­com­pagne une dan­seuse, et je porte seule tout le ré­cit. Dans ce pro­jet, je me sens conteuse : je suis seule dé­po­si­taire du sens, je dois faire en­tendre cette his­toire à la langue très sin­gu­lière. Ra­con­ter, c’est comme ra­me­ner dans le champ un ailleurs, et le lais­ser voir seule­ment par la pa­role. Je suis très sen­sible aux scènes de ré­cit au ci­né­ma : le temps se sus­pend, et l’ac­teur ap­porte dans l’es­pace du cadre un ailleurs, d’autres corps, d’autres temps, d’autres his­toires.

Pou­vez-vous nous par­ler du si­lence ?

J’ai ré­cem­ment vu L’homme sans pas­sé de Kau­rismä­ki, film as­sez si­len­cieux, qui a mis le doigt sur une chose qui m’im­porte de plus en plus : la ra­re­té des pa­roles. J’aime énor­mé­ment être en écoute ou en simple pré­sence, car la ca­mé­ra, et c’est la grande force du ci­né­ma, ré­vèle la ma­rée de pen­sées et de pa­roles muettes qui tra­verse les êtres. Cette ré­flexion me vient de Phi­lippe Gar­rel, avec qui j’ai tra­vaillé sur l’Amant d’un jour, et pour qui la di­rec­tion d’ac­teur revient prin­ci­pa­le­ment à s’in­té­res­ser à la pen­sée de l’ac­teur. Il ne s’agit pas d’être dans le cadre et de jouer, de ré­agir : avant toute chose, l’ac­teur doit tout le temps être ha­bi­té de pen­sées, quelles qu’elles soient. Le si­lence, au même titre que le dia­logue, est lié à une très forte in­car­na­tion, gui­dée par la pen­sée. J’ai un im­mense plai­sir à me lais­ser tra­ver­ser dans le si­lence par des bribes de sou­ve­nirs, des choses très concrètes ou en­core des rêves, et faire confiance à la ca­mé­ra qui par quelque en­droit sai­sit cet in­di­cible. Dans le pro­chain film de Na­dav La­pid,

Sy­no­nymes, dans le­quel j’ai tour­né l’hi­ver der­nier, l’un des mo­ments les plus forts à jouer a été pour moi une longue tra­ver­sée si­len­cieuse de Pa­ris, aux cô­tés de Tom Mer­cier, l’ac­teur prin­ci­pal du film. Ja­mais si­lence n’avait été plus bruis­sant pour moi que cette avan­cée côte à côte dans une agi­ta­tion émo­tion­nelle où au­cun mot ne peut sor­tir.

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