STO­RY

DE­PUIS SES DÉ­BUTS DANS LES AN­NÉES 90, IL S’EST SPÉ­CIA­LI­SÉ DANS LES CLI­CHÉS DE PROSTITUÉES, DE RES­CA­PÉS DE GUERRE ET DE CAMÉS EN TOUS GENRES. DES RUES GLAUQUES DE MAR­SEILLE AUX QUAR­TIERS SOMBRES DE PHNOM PENH, SES CHRO­NIQUES DE « VIO­LENCES DU MONDE » PERME

Technikart - - SOMMAIRE - PAR AL­BANE CHAUVAC LIAO PHO­TOS AN­TOINE D’AGATA (MAGNUM PHO­TOS)

AN­TOINE D'AGATA

Jan­vier 2008. Un ap­par­te­ment cras­seux de Phnom Penh en pleine nuit. An­toine d’Agata, pho­to­graphe pro­met­teur de l’agence Magnum, s’y trouve aux cô­tés de Ka, une dea­leuse et pros­ti­tuée d’ori­gine viet­na­mienne. Celle-ci fume. De l’ice, drogue de pré­di­lec­tion dans la ré­gion. Cette ver­sion pure du crys­tal meth, ven­due sous forme de cris­taux blancs ou jaunes, écra­sables en poudre, est par­ti­cu­liè­re­ment pri­sée des prostituées et de leurs clients dans le coin. Ses ef­fets ? Ra­pides, vio­lents, non maî­tri­sables. Et que fait le pho­to­re­por­ter de la noble agence ? Ob­ser­vet-il doc­te­ment la scène en pho­to­gra­phiant à tout-va ? S’éloigne-t-il de la jeune Ka une fois sa pel­li­cule rem­plie ? Ap­pelle-t-il Pa­ris Match en di­rect pour es­sayer de leur re­four­guer sa der­nière pige en di­rect des bas-fonds ? Non, An­toine prend la pipe à son tour, et ins­pire.

« TOO MUCH IS NOT ENOUGH »

Dix ans après, nous re­gar­dons la pho­to en­semble. At­ta­blés à la ter­rasse d’un tro­quet, à cô­té de la Gare de Lyon, plein so­leil. Le pho­to­graphe – 57 ans « dont 40 de sub­stances » – est de pas­sage à Pa­ris, entre une mis­sion hu­ma­ni­taire au Ban­gla­desh au­près des ré­fu­giés ro­hin­gyas, et un work­shop à Arles. Il semble se­rein. Maigre, traits an­gu­leux, regard droit. Il com­mente ses cli­chés. Sur l’image, deux corps en­tre­mê­lés. Le sien et ce­lui de Ka, sa pe­tite amie pen­dant sept mois. Ce ne sont pas des images de nus, sur­tout pas. « Il y a des images de viande, de chair, de corps, pré­cise-t-il. Ils sont nus par la force des choses, les cir­cons­tances. Ces corps ré­sistent à une éco­no­mie, à une ex­ploi­ta­tion. La nu­di­té de ces corps n’est rien qu’un état de fait, pas une pers­pec­tive es­thé­tique ou ar­tis­tique. Le tra­vail reste pro­fon­dé­ment do­cu­men­taire, je do­cu­mente ce rap­port de vio­lence entre les corps et le contexte so­cial. La nu­di­té n’est qu’un symp­tôme de ce rap­port de force. » Ka lui di­sait : « Too much is not enough » (« Trop n’est pas as­sez »). D’Agata en fe­ra sa de­vise, un temps : « Dans tout, dans le sexe, la dé­fonce, l’as­pi­ra­tion à sen­tir, à vivre, dans la li­ber­té. L’ex­cès est le pas­sage vers l’in­tense, j’es­time qu’il n’est ni dans le bien, ni dans le juste, ni dans le cor­rect ou le mo­ral. » Il re­plonge dans ses cinq an­nées pas­sées sur l’as­phalte cam­bod­gien et dans cette re­la­tion tu­mul­tueuse dont il a fait un livre, beau et gla­çant : Ice (au­jourd’hui épui­sé). « Il y a des zones dans le monde où les prostituées vivent l’ex­tase avec les mêmes mecs qui les dé­truisent », dé­voile-t-il dans une dic­tion lente mais as­su­rée. (Il ne touche pas son ca­fé, en­chaîne clope sur clope.) « Et quand on est à ce point dans la vio­lence, qu’on cô­toie chaque jour, chaque heure, chaque ins­tant, la mort, le meurtre, la ma­la­die, l’ex­tase, le plai­sir, il n’y a pas un po­li­tique ni un per­son­nage de fic­tion qui vive à cette hau­teur d’in­ten­si­té, de fo­lie – de beau­té, quelque part. » Pas be­soin de lire entre les lignes pour le com­prendre : ses pho­tos, il les vit. À fond.

SQUATS PUNKS

Un re­tour en ar­rière s’im­pose. En 1978, le jeune An­toine a 17 ans. En rup­ture de ban avec sa fa­mille

mar­seillaise (bou­chers du cô­té du père, pê­cheurs du cô­té de la mère), il se re­trouve « dans la rue, avec des prin­cipes clairs, dé­fi­nis, et là tout s’est dé­ci­dé ». Il dé­couvre la dé­fonce aus­si, « un mal ». Il lit, beau­coup, Ca­mus, Sartre, Debord, Ba­kou­nine, les si­tus et les anars… Tou­jours dans une « dé­fonce to­tale », il fré­quente les squats punks de Pa­ris, de Londres… Puis en­tame « un grand voyage dans le si­lence» . Le pé­riple du­re­ra dix ans, de l’Inde au Sal­va­dor en pas­sant par le Ni­ca­ra­gua. S’achè­ve­ra aux États-Unis… À NYC en 1991, d’Agata s’ins­crit à l’ICP (In­ter­na­tio­nal Cen­ter of Pho­to­gra­phy), y suit les cours de Nan Gol­din et Lar­ry Clark. Il se re­con­naît illi­co dans le « rap­port au réel de la pho­to­gra­phie amé­ri­caine ». À 30 ans, le ba­rou­deur se trouve en­fin une vo­ca­tion. « Mes ré­fé­rences étaient, à part At­get qui était le seul Fran­çais res­pec­té là-bas, Wal­ker Evans, Ro­bert Frank, Diane Ar­bus, Lar­ry Clark et Nan Gol­din bien sûr. » À par­tir de ces maîtres, pas vrai­ment connus pour être des joyeux drilles, d’Agata dé­ve­loppe son uni­vers. « La pho­to­gra­phie m’a per­mis d’al­ler bien au-de­là de là où j’étais. » À l’image de Nan Gol­din (les deux de­vien­dront amis, et d’Agata fré­quen­te­ra cer­tains des su­jets de l’Amé­ri­caine), il fait le choix de « vivre avec ceux qui n’ont pas le choix ». Il éla­bore : « Les pho­to­graphes parlent des images en termes de qua­li­té. Pour moi, l’es­sen­tiel n’est pas de sa­voir si

« SI JE N’ÉTAIS PAS DROGUÉ, JE NE ME SE­RAIS PAS PER­MIS DE PHO­TO­GRA­PHIER LES DROGUÉS. »

une image est “bonne” ou pas, mais plu­tôt la po­si­tion de ce­lui qui la prend. Si je n’étais pas drogué, je ne me se­rais pas per­mis de pho­to­gra­phier les drogués. » Cette vo­lon­té de tou­jours se mettre à hau­teur de ceux qu’il por­trai­tise – fussent-ils plus bas que terre – sous-ten­dra toute l’oeuvre à ve­nir. En 1993, re­tour en France. D’Agata tra­vaille comme ma­çon, bar­man… S’il conti­nue de prendre des pho­tos, c’est par in­ter­mit­tence. Se consi­dé­rant comme « son propre per­son­nage », il pré­fère se faire pho­to­gra­phier plu­tôt que pho­to­gra­phier. « Comme je n’ai ja­mais vou­lu re­non­cer à l’ac­tion, aux si­tua­tions, peu à peu j’ai dé­lé­gué l’ap­pa­reil aux autres, à ceux qui étaient là. À cette époque, je ne fais que vivre dans les pho­tos. » En 1998 pa­raissent pour­tant ses pre­miers ou­vrages, De Ma­la Muerte et Ma­la Noche, ras­sem­blant les pho­tos ra­me­nées de ses voyages : on y croise des prostituées, des zo­nards… Tous sai­sis dans un noir et blanc très sombre. L’an­née sui­vante, il re­joint la ga­le­rie VU, il ex­pose, son tra­vail com­mence à être re­con­nu. En 2003, il dé­voile deux autres pu­bli­ca­tions, Vor­tex et In­som­nia. Tou­jours le fruit d’une « er­rance per­pé­tuelle, de re­cherches, de ren­contres éphé­mères… » Dé­sor­mais pro­fes­sion­nel,

« JE SUIS FA­TI­GUÉ. J’AI USÉ ET ABUSÉ DE MON CORPS. »

il se rat­tache à une agence pho­to­gra­phique, re­joi­gnant Magnum en 2004. « C’est là que j’ai com­men­cé à vou­loir do­cu­men­ter da­van­tage l’autre cô­té de la vio­lence du monde : le cô­té po­li­tique. » Plu­tôt que de rap­por­ter sa vie, il pho­to­gra­phie, de ma­nière neutre, froide, lo­gique et sé­rielle, les vio­lences, « celles qui vont du haut vers le bas ». Au Cam­bodge, il vit donc avec les putes, quand même, mais se re­trouve aus­si « nez à nez avec les mi­li­taires, là où ça grouille. Là où l’hu­ma­ni­té est la plus in­tense ». Passent de­vant son ap­pa­reil des Is­raé­liens et des Pa­les­ti­niens (« à l’époque j’ap­pe­lais ça des blocs de chaos et de peur »), des mi­grants sub­sa­ha­riens, d’autres res­ca­pés de zones de guerre… « Je fais le choix de ne pas mon­trer de vi­sages, de pa­thos, d’émo­tions, et de ne rendre compte que de corps. Car j’es­saye de cas­ser les sché­mas at­ten­dus pour pro­po­ser d’autres lec­tures. » Comme quand il se rend à Fu­ku­shi­ma, cinq ans après la ca­tas­trophe, pho­to­gra­phier un mil­lier de mai­sons aban­don­nées, évi­tant de « faire une image spec­ta­cu­laire d’une mai­son écrou­lée ». De­puis une di­zaine d’an­nées, d’Agata tente ain­si de creu­ser ce qu’il nomme une « double vio­lence ». Une in­time, de la nuit, « dans la­quelle [il est] an­cré » : « Je ne re­nonce à rien, en al­lant en­core plus loin grâce à la pho­to­gra­phie. » Et une autre, de jour, celle su­bie par « ceux qui n’ont rien »…

« JE SUIS FA­TI­GUÉ »

Au­jourd’hui, même s’il pu­blie et ex­pose ses cli­chés (der­niè­re­ment à la ga­le­rie Les Filles du Cal­vaire, Pa­ris 3ème), il est tou­jours boudé par les grandes ins­ti­tu­tions. Sa ré­ponse ? L’ex­cès de pro­duc­tion. Cinquante livres (édi­tions in­ter­na­tio­nales in­cluses), re­cord­man des work­shops (115 au comp­teur et 1 500 étu­diants à tra­vers le monde). « Une fa­çon de faire exis­ter le tra­vail, mal­gré les ré­sis­tances of­fi­cielles et of­fi­cieuses, ce libre ar­bitre, cette res­pon­sa­bi­li­té, à la fois so­ciale et in­time, d’ac­tion. » Et main­te­nant ? « Je suis fa­ti­gué. J’ai usé et abusé de mon corps, l’ex­tase nar­co­tique me dé­truit plus qu’elle ne me per­met d’al­ler plus loin. » Clean, donc ? « Quand je touche aux pro­duits, je n’ai plus la force d’en faire quelque chose. » En ce mo­ment, il pré­pare une ré­si­dence d’ar­tiste à La­banque (à Bé­thunes, Pas-de-Ca­lais). Il y ra­con­te­ra « onze his­toires, liées à dif­fé­rentes idées de vio­lence. À Pa­ris par exemple, avec une image de dé­part, celle d’un flic ar­mé de­vant le Ba­ta­clan (qu’il a prise dans la nuit du 13 no­vembre 2015, ndlr) ». Sous un so­leil aveu­glant, il sai­sit son ca­fé froid, le boit d’une traite, et conclut : « Mon seul en­fer, c’est moi. Mon seul es­poir, c’est l’autre. » 260 de ses au­to­por­traits se­ront mon­trés au Mu­sée d’art contem­po­rain de Mar­seille du 10 mai au 2 sep­tembre 2018 dans l’ex­po­si­tion col­lec­tive Quel Amour !?.

MAR­SEILLE, 1997 — Au­to­por­trait fai­sant ré­fé­rence à son re­tour en France en 1993 quand il tra­vaille comme ma­çon.

«JA­PAN–CAMBODIA», 2006 —

«CAMBODIA», 2011 —

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