COKE EN FRANCE

ET SI LA CO­CAÏNE DE­VE­NAIT LÉ­GALE ?

Technikart - - L’INTERVIEW - PAR OLI­VIER MAL­NUIT (AVEC HUGUES PAS­COT ET JACQUES TI­BÉ­RI) IL­LUS­TRA­TIONS NI-VAN AVEC ANAÊL BOU­LAY ET JU­LIEN GRI­GNON

PLUS SÛRE, MOINS CHÈRE ET SOUS CONTRÔLE MÉ­DI­CAL, LA C POUR­RAIT ÊTRE LÉ­GA­LI­SÉE DANS… 20 ANS ! UN PRO­JET FOU CEN­SÉ METTRE FIN AU TRA­FIC ET MIEUX SOI­GNER LES MA­LADES (OU PAS). PRO­BLÈME : ON N’A TOU­JOURS PAS DE TRAI­TE­MENT EF­FI­CACE. ET LES COKES DE SYN­THÈSE FONT DES RA­VAGES…EN­QUÊTE SUR LA BLANCHE DU FU­TUR, CELLE QUE VOUS NE PREN­DREZ SUR­TOUT JA­MAIS.

Oc­tobre 2038, Pas­sage Bes­lay, Pa­ris 11è. La pen­dai­son de cré­maillère bat son plein chez Bas­tien S. et Ro­mane P.. Quelques heures plus tôt, le couple est pas­sé à la phar­ma­cie du bou­le­vard Vol­taire prendre 2 grammes de co­caïne pour la soi­rée. Une poudre « lé­gale » ven­due 15 eu­ros le gramme, pro­duite et tes­tée par les la­bos de l’Uni­ver­si­té de Sa­clay (Es­sonne) en par­te­na­riat avec l’Agence Na­tio­nale de San­té (ANS), et dis­po­nible dans la li­mite de 5 grammes par mois et par foyer, contre une obli­ga­tion de sui­vi mé­di­cal et thé­ra­peu­tique. Les dea­lers ? La plu­part ont sui­vi une for­ma­tion d’État, tra­vaillent avec un nu­mé­ro de Si­ret et ont pi­gnon sur rue ! Leur coke est sou­vent moins bonne et plus chère qu’en phar­ma­cie. Mais beau­coup n’en vendent qua­si­ment plus, pré­fé­rant se concen­trer sur les ac­ces­soires (lames, cuillères à re­ni­fler, ba­lances) et les ré­édi­tions de pailles vin­tage, net­te­ment plus ren­tables. Le tra­fic ? Il a chan­gé d’or­bite, s’est dé­pla­cé sur les vieux best-sel­lers de la contre­bande : l’hé­roïne, les armes, les don­nées sen­sibles. La consom­ma­tion ? En hausse mais avec moins de vic­times et plus de pa­tients soi­gnés grâce à une meilleure qua­li­té du pro­duit (c’est la France qui four­nit) et une vi­si­bi­li­té ac­crue des usa­gers. Les flics ? Tou­jours au top ! Mais dans la lutte contre les vraies ma­fias, les cri­mi­nels, les es­crocs, les vé­reux de la fi­nance, les vio­leurs de chèvres. Les ef­fets se­con­daires ? Tou­jours la même merde : fla­tu­lences, hé­pa­tites B, im­puis­sance, pa­ra­noïa, ar­rêt car­diaque, psy­choses, né­vroses, né­croses et tout un tas de trucs pas très frais en « ose »… À tel point que beau­coup com­mencent à se de­man­der s’ils ne de­vraient pas ar­rê­ter les frais et se re­mettre dare-dare au gi­got. Voi­ci le scé­na­rio im­pro­bable au­quel vous n’as­sis­te­rez peut-être ja­mais (sur­tout si vous su­crez dé­jà un peu les fraises) : la dé­pé­na­li­sa­tion de la co­caïne (et du can­na­bis) et sa lé­ga­li­sa­tion « contrô­lée », c’est à dire dis­tri­buée par le gou­ver­ne­ment et en­ca­drée par des pro­fes­sion­nels de san­té, telle qu’elle pour­rait se pro­duire dans vingt ans (lire l’in­ter­view d’A. Kauf­mann).

MOINS CHER QU’UN RES­TO

En­core une fake news ? Pas sûr. En France (l’uni­ver­si­taire Re­naud Col­son), en Suisse (l’homme po­li­tique Igna­zio Cas­sis), au Por­tu­gal et en Tché­quie (où toutes les drogues sont au­to­ri­sées), aux États-Unis (l’édi­to­ria­liste Jef­frey Mi­ron) et dans la plu­part des pays d’Amé­rique du Sud (les an­ciens Pré­si­dents Cé­sar Ga­vi­ria, Er­nes­to Ze­dillo, Vi­cente Fox, les écri­vains Ma­rio Var­gas Llo­sa et Pau­lo Coel­ho), des voix de plus en plus nom­breuses com­mencent à se faire

en­tendre sur l’ur­gente né­ces­si­té de lé­ga­li­ser les drogues. À com­men­cer bien sûr par le can­na­bis, mais aus­si - pour cer­tains – la co­caïne. Pour­quoi la coke ? Parce que plus on en in­ter­dit sa consom­ma­tion, plus elle ex­plose… lit­té­ra­le­ment ! Se­lon une étude de l’Ob­ser­va­toire Fran­çais des Drogues et de la Toxi­co­ma­nie (OFDT), 2,2 mil­lions de Fran­çais ont dé­jà consom­mé de la co­caïne (dont 5,6% des 18-64 ans). Mais la plu­part des ob­ser­va­teurs s’ac­cordent à dire qu’il pour­rait s’agir d’une es­ti­ma­tion basse, puisque l’en­quête re­pose sur la bonne vo­lon­té des mêmes Fran­çais à ré­vé­ler leur propre toxi­co­ma­nie. En vé­ri­té, on pour­rait bien se rap­pro­cher des 3 mil­lions de schnouf­fés oc­ca­sion­nels ou ré­gu­liers, voire plus avec la ré­cente baisse de prix -1 gramme de C coûte moins cher qu’un res­tau pour deux -, la nou­velle qua­li­té des li­vrai­sons - des poudres sou­vent pures à 50, 60 ou 70% - et l’ex­trême ré­ac­ti­vi­té des dea­lers qui livrent désormais à do­mi­cile aus­si vite que s’ils ap­por­taient une piz­za chaude.

H24 ET EN KI­LOS

« J’ai une bonne cen­taine de clients ré­gu­liers dans mon quar­tier et les ar­ron­dis­se­ments voi­sins », nous a confié Pau­lo, le dea­ler que nous avons sol­li­ci­té pour ce dos­sier coke (70 eu­ros le gramme, quand même). « Je livre en­vi­ron 200 grammes par mois tous les jours entre 15 heures et mi­nuit et avec une marge nette de presque 80%. Mais à cô­té des grosses cen­trales de la ré­gion Pa­ri­sienne qui livrent H24 et en ki­los (35 000 Eu­ros), je ne suis qu’un pe­tit joueur. » Ces der­nières se­maines, les ser­vices des douanes, la Po­lice et la Gen­dar­me­rie Na­tio­nale ont sai­si près de 5 tonnes de co­caïne (dans des bou­teilles de lait, des caisses de pois­son, des conte­neurs de ba­nanes) en France. Et pour­tant, la poudre était par­tout. Au coin de la rue, à por­tée de mains, dans tous les mi­lieux, toutes les pro­fes­sions (10% de co­caï­no­manes dans la res­tau­ra­tion), voire tous les âges. En Amé­rique du Sud, mal­gré la pres­sion des États-Unis qui leur versent chaque an­née près d’un mil­liard de dol­lars pour ren­for­cer la lutte an­ti-drogue, plus au­cun res­pon­sable po­li­tique n’écarte en pri­vé l’op­tion de la lé­ga­li­sa­tion. Le 29 Mai der­nier, lors du dixième Fo­rum sur l’Amé­rique La­tine et les Ca­raïbes or­ga­ni­sé par l’OCDE à Pa­ris, Ali­cia Bar­ce­na, la toute puis­sante res­pon­sable de la Com­mis­sion Éco­no­mique Sud-Amé­ri­caine, ba­lan­çait même une énorme poutre à la tri­bune : « Il est grand temps pour notre conti­nent de lé­ga­li­ser les drogues. C’est l’in­ter­dic­tion qui tue les peuples, bien plus que les drogues elle-même. » Plus fort en­core ! Le pays le plus cé­lèbre au monde pour ses nar­co­tra­fi­quants et sa pro­duc­tion de co­caïne (1000 tonnes ex­por­tées par an), la Co­lom­bie, qui vient de lé­ga­li­ser le can­na­bis mé­di­cal cet été (un mar­ché de près de 4 mil­lions de dol­lars par an), pour­rait lui aus­si évo­luer en ma­tière de dé­pé­na­li­sa­tion de la coke. « Nous de­vons chan­ger de stra­té­gie face au pro­blème de la drogue, si nous vou­lons pro­té­ger la paix en Co­lom­bie, dans la ré­gion et dans le monde », avouait ré­cem­ment son ex-Pré­sident Juan Ma­nuel San­tos.

Avant que les nar­cos n’aug­mentent à

nou­veau leur pro­duc­tion de 20% (210 000 hec­tares de plan­ta­tions de co­ca) en quelques mois...

LE­GAL HIGH

« La lé­ga­li­sa­tion contrô­lée des drogues est une vraie ques­tion », re­con­naît le Doc­teur Laurent Ka­ri­la du Ser­vice de Psy­chia­trie et Ad­dic­to­lo­gie de l’Hô­pi­tal Paul Brousse de Ville­juif (Hauts-de-Seine). « Le pro­blème, c’est l’ab­sence de cou­rage po­li­tique, évi­dem­ment, mais sur­tout le manque de re­cul en France sur les trai­te­ments phar­ma­co­lo­giques qui peuvent ai­der les pa­tients. On est même as­sez dé­mu­nis par rap­port à cette ques­tion-là. On n’a pas as­sez d’ar­se­nal mé­di­ca­men­teux pour bien les soi­gner, il nous fau­drait en­core d’autres mo­lé­cules. No­tam­ment pour la sub­sti­tu­tion qui ne pas­se­rait pas par la co­caïne, mais par des sels d’am­phé­ta­mine. » Im­pen­sable, en ef­fet, de lé­ga­li­ser la co­caïne sans ré­ponse thé­ra­peu­tique ef­fi­cace pour dés­in­toxi­quer les morts-vi­vants du rail. Et le pire, c’est que la si­tua­tion est ex­plo­sive. Chaque se­maine, ap­pa­raissent sur le Net de nou­velles drogues de syn­thèse - des « le­gal high » - dont la for­mule in­édite pour le Code de San­té Pu­blique les rend aus­si par­fai­te­ment lé­gales que to­ta­le­ment in­con­trô­lables. La pe­tite der­nière ? « Le MDPV : un ca­thi­none de syn­thèse qui pro­duit les mêmes ef­fets que la co­caïne mais en beau­coup plus ad­dic­to­gène (ça rend ac­cro après quelques prises) », pré­vient Laurent Ka­ri­la. Cô­té Po­lice, on n’est pas non plus fran­che­ment ra­vis de cette nou­velle ré­vo­lu­tion des oeillets au­tour de la lé­ga­li­sa­tion des drogues. « Même pas en rêve ! », nous a confir­mé un of­fi­cier de la Bri­gade des Stup’. « Si on lé­ga­li­sait la co­caïne, ce­la ne ré­gle­rait pas le pro­blème du traf­fic qui se re­por­te­rait sur d’autres drogues. Et puis lé­ga­li­ser, ce­la vou­drait dire en gé­né­ra­li­ser l’ac­cès. Un cau­che­mar de san­té pu­blique... »

PATE À DEN­TI­FRICE

Chez les flics, beau­coup re­doutent le mo­dèle du Por­tu­gal où la dé­pé­na­li­sa­tion de drogues a di­vi­sé par deux le nombre de toxi­co­manes mais aus­si per­mis aux dea­lers de se faire pas­ser pour des ma­lades, en n’ayant ja­mais plus d’une se­maine de co­caïne sur eux (la li­mite lé­gale au­to­ri­sée). Tout en pro­lon­geant leur tra­fic jusque dans les centres mé­di­caux où ils sont cen­sés se faire soi­gner... « Au-de­là des ca­ri­ca­tures qui la dé­crivent sou­vent comme une lu­bie li­ber­taire dé­fen­due par une mi­no­ri­té d’ir­res­pon­sables, la lé­ga­li­sa­tion des drogues est pour­tant au­jourd’hui la voie pri­vi­lé­giée d’une po­li­tique de sé­cu­ri­té », cor­rige Re­naud Col­son (Les drogues face au droit, PUF), pro­fes­seur de sciences cri­mi­nelles à l’Uni­ver­si­té de Nantes. « Ce­la im­plique la re­con­nais­sance des li­ber­tés d’user, de pro­duire et faire com­merce des drogues. Mais ça n’in­ter­dit pas à l’État d’im­po­ser et d’or­ga­ni­ser de ma­nière plus ou moins res­tric­tive ces li­ber­tés, comme c’est le cas avec l’al­cool et le ta­bac. Mais comme ce fut éga­le­ment le cas à la fin du 19è siècle en In­do­chine avec la Ré­gie Fran­çaise de l’Opium. » Une ad­mi­nis­tra­tion spé­ciale des Douanes (créée par Paul Dou­mer) et dont le com­merce de drogues al­lait ser­vir à construire des routes, des ponts, des rails, des hô­pi­taux... À la même époque, à New-York comme à Pa­ris, Vienne ou Bor­deaux, les pères de la chi­rur­gie (le Dr William Hal­sted, dont s’ins­pire la sé­rie The Knick avec Clive Owen), les pion­niers de l’oph­tal­mo­lo­gie (Carl Köl­ler), de la psy­chia­trie (Sig­mund Freud), de l’élec­tri­ci­té (Tho­mas Edi­son), de la phar­ma­cie (An­ge­lo Ma­ria­ni) ou du ro­man mo­derne (Jules Verne, Ro­bert Louis Ste­ven­son) consi­dé­raient bien la co­caïne comme un mé­di­ca­ment mi­racle. Un pro­duit qui, di­sait-on dans la presse, « pou­vait rem­pla­cer la nour­ri­ture, rendre les lâches cou­ra­geux et les muets élo­quents ». Al­lant même jus­qu’à la pres­crire mas­si­ve­ment comme aphro­di­siaque, an­ti­dé­pres­seur, vin to­nique, pas­tille contre la toux ou pâte à den­ti­frice pour en­fants, avant de se rendre compte des ef­fets se­con­daires et d’y lais­ser tout ou par­tie de leur peau (et celle de leurs pa­tients). Ou­vrant ain­si la voie à une ré­pres­sion sans fin et sur­tout sans ré­sul­tats... Dans 20 ans, Bas­tien S. et Ro­mane P. snif­fe­ront pour leur cré­maillère une co­caïne lé­gale (ou pas) avec un ac­com­pa­gne­ment thé­ra­peu­tique ef­fi­cace – on l’es­père - pour en sor­tir. Une seule chose n’au­ra pas chan­gé : dès la pre­mière prise, dès le moindre mi­cro-rail, ils mul­ti­plie­ront les risques d’ac­ci­dents car­diaques par 24 avec d’im­por­tants troubles cog­ni­tifs (perte de mé­moire, de concen­tra­tion, etc), jus­qu’à un an plus tard. Au fond, la meilleure co­caïne lé­gale, ce se­ra sur­tout celle qu’on n’a ja­mais com­men­cé à prendre...

À lire : Idées re­çues sur les ad­dic­tions de Laurent Ka­ri­la (Éd. Ca­va­lier Bleu)

« LE MDPV, UNE DROGUE DE SYN­THÈSE QUI PRO­DUIT LES EF­FETS DE LA COKE »

NEW YORK CI­TY COPS La po­lice de NYC fait de la pré­ven­tion... Tout en dou­ceur.

BAS­TA CO­CA !Vi­cente Fox, l’un des ex-Pré­si­dents Sud-Amé­ri­cains pour la dé­pé­na­li­sa­tion...

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