BUR­NING MAN

Technikart - - SOMMAIRE - PAR LAURENT C. PHO­TOS ADN & LAURENT C.

UN FES­TI­VAL SANS SPON­SORS ? FRÉ­QUEN­TÉ PAR LES FREAKS DU MONDE EN­TIER ET LES NA­BABS DE LA SI­LI­CON VAL­LEY ? MAIS IN­TER­DIT AUX STANDS DE MER­CHAN­DI­SING ET AUX BOU­LETS ? FIN AOÛT, NOTRE RE­POR­TER EST AL­LÉ IN­VES­TI­GUER CE PA­RA­DIS SUR TERRE. ET IL NE S’EN EST TOU­JOURS PAS RE­MIS...

La pre­mière fois que j’ai en­ten­du les mots « Bur­ning Man », c’était en 2010. Je vi­vais à NY et les mecs en par­laient comme d’un fes­ti­val de mu­sique ex­trême, en plein mi­lieu du dé­sert de Black Rock Ci­ty (à 60 ki­lo­mètres au nord de Re­no, Ne­va­da), le truc ul­time. Je voyais les pho­tos sur le net, j’étais fas­ci­né. Cette am­biance Lost World/Mad Max m’in­ter­pel­lait. Mais eux en par­laient aus­si comme d’une ex­pé­rience des­truc­trice, en mode « ça se mé­rite ». Beau­coup d’acide, de pous­sière, les tem­pêtes, le cam­ping, tout ça pen­dant une se­maine… Fi­na­le­ment, l’ab­sence de douches sur place me fe­ra pas­ser mon tour.

« MOO­PY »

Au prin­temps der­nier, le su­jet est re­ve­nu à plu­sieurs re­prises, par des « bur­ners » (nom don­né à un fes­ti­va­lier une fois qu’il s’est rou­lé dans la pous­sière du dé­sert au moins une fois, ndlr) convain­cus, et cette fois ils ont réus­si à me per­sua­der de faire le voyage. 6 mois avant la date fa­ti­dique du 28 août, je me connecte sur www.bur­ning­man.org. Et là, pre­mier re­froi­dis­se­ment. Les or­ga­ni­sa­teurs font tout pour te dis­sua­der. C’est une ga­lère pour ache­ter les places (plu­sieurs ti­rages au sort avec le prix des places qui aug­mente à chaque fois), c’est une ga­lère pour ob­te­nir le moindre ren­sei­gne­ment… Sans l’aide des bur­ners de mon en­tou­rage, je me se­rais dé­cou­ra­gé. En­suite, les en­nuis cwom­mencent : tu loues à dis­tance ton RV à Re­no (il coûte une blinde), les vé­los, le kit cui­sine, le kit bed-li­nen, les billets d’avion…

Vite fait, tu com­mences à com­prendre sur les ré­seaux so­ciaux que tu ne vas pas à Bur­ning Man comme tu irais à Cal­vi (fes­ti­val or­ga­ni­sé par une boîte de comm’ pa­ri­sienne, ndlr). Dans le dé­sert du Ne­va­da, le maître-mot se­ra « self re­liance ». Un bou­let tu ne se­ras pas, te dé­mer­der seul tu ap­pren­dras. Sans kit lu­mière sur ton vé­lo, tu te fe­ras écra­ser par les « Art cars ». Swans fou­lard, tu ne pas­se­ras pas la pre­mière tempête de sable. Sans cup sur toi, per­sonne ne te don­ne­ras à boire. Et si ja­mais tu portes des vê­te­ments « moo­py », les mecs te fe­ront la re­marque tous les 10 mètres.

Moo­py ?!? Oui, c’est un concept très fort sur cet évè­ne­ment. Lorsque les bur­ners au­ront quit­té Black Rock Ci­ty, le lieu de­vra être en­core plus

« moo­py », les mecs te fe­ront la re­marque tous les 10 mètres.

Moo­py ?!? Oui, c’est un concept très fort sur cet évè­ne­ment. Lorsque les bur­ners au­ront quit­té Black Rock Ci­ty, le lieu de­vra être en­core plus propre qu’à leur ar­ri­vée. Pas un che­veux, pas une trace de ton pas­sage tu ne lais­se­ras… Alors si ja­mais t’as l’in­ten­tion de te ba­la­der avec un col­lier à plumes, t’es mort. Les plumes c’est moo­py (« Mat­ter Out Of Place », une ma­tière qui n’a pas sa place là-bas), ça se dé­tache, ça laisse des traces, c’est no way…

Autre constante, quand tu vois les pho­tos, tous ont des looks dé­li­rants. J’ai bien ache­té chez Za­ra 4 che­mises en lin pour me pro­té­ger du so­leil sans cre­ver de chaud, je me voyais mal en­fi­ler un leg­ging fuch­sia paille­té juste pour avoir l’air de ne pas res­sem­bler à un flic (si si, il y a des flics sur place qui cherchent à te ser­rer sur la drogue). Pour au­tant, le site de Bur­ning Man t’as­sène sans cesse ce prin­cipe fon­da­men­tale de la « RA­DI­CAL SELF EX­PRES­SION ». J’al­lais pas me dé­gui­ser pour ex­pri­mer ce que je ne suis pas, tant pis si j’ai l’air d’un flic…

VILLE DE TENTES

Bon, au fi­nal je dé­cide d’ar­ri­ver sur place un jour après le dé­but. Un dé­tail me gène. Sept heures de queue à l’ar­ri­vée, des flics sur la route qui stoppent les RV plu­sieurs heures pour les fouiller, des mecs du staff qui à l’ar­ri­vée te marquent le cul avec le sceau « BM », bref j’ai dé­ci­dé d’ar­ri­ver au calme avec un jour de re­tard. Mais non, ça n’a rien chan­gé. Le jour de l’ou­ver­ture une énorme tempête a for­cé les or­ga­ni­sa­teurs à re­brous­ser che­min sur Re­no, trop dan­ge­reux, trop de bor­del, et là t’as 70.000 per­sonnes qui se re­trouvent à de­voir par­tir en marche ar­rière sur une route de cam­pagne à une voie… Il va sans dire que lorsque tu passes la gate d’en­trée et entres dans le Bur­ning Man, t’as vrai­ment l’im­pres­sion d’être dans le saint des saints. Que dis-je, un élu au pied de l’aven­ture !

Le lieu est im­mense, je n’avais pas réa­li­sé. Ce n’est pas un fes­ti­val, c’est une ville. Une ville de tentes, de RV’s, de trucks, tous re­cou­verts par 5mm de pous­sière. En plein jour, le pay­sage au­tour de l’em­pla­ce­ment qui t’est al­loué res­semble da­van­tage à ces am­biances de cam­pe­ment scien­ti­fique sur une ban­quise de sable qu’à un fes­ti­val de mu­sique. La lu­mière est si blanche et forte que tout semble surexposé de 2 diaphs. Se dé­pla­cer à pied me semble in­ima­gi­nable, c’est trop grand. Le sol dur de cet an­cien lac sa­lé se­ra par­fait pour mon vé­lo. Des sons loin­tains ar­rivent de toutes les di­rec­tions. Il est trop tôt pour cette ca­co­pho­nie, et pour­tant cette ville semble s’en nour­rir.

Comme gui­dé par une force in­vi­sible, j’en­fourche mon vé­lo et converge, comme tout le monde, vers la Playa, le coeur de cette ville, un coeur cir­cu­laire de 4 ki­lo­mètres de rayon, vide de lieux de vie, dé­li­mi­té par une ligne d’ho­ri­zon au Nord, par les cam­pe­ments au Sud, c’est Ta­tooïne. Les Art-cars tra­versent dans une er­rance poé­tique, des temples de 15m de haut de­viennent des points de conver­gence, une tech­no om­ni­pré­sente ré­sonne au loin de cin­quante en­droits dif­fé­rents et à cô­té de toi passent des

« TANT PIS SI J’AI L’AIR D’UN FLIC… »

meufs nues sur leur vé­lo, per­sonne ne les re­garde, tout est nor­mal…

Mais le soir, ça de­vient fou. Ce ras­sem­ble­ment s’éclaire de mil­liers de LED’s mul­ti­co­lores, les Art-cars sortent les mé­ga­watts, le son est énorme, et sur­tout c’est plus d’une cen­taine de pro­po­si­tions, de lieux de fête qui émergent pour toute la nuit. C’est ab­so­lu­ment hors de toute pro­por­tion connue. J’ai alors trou­vé cette vi­sion ab­so­lu­ment mer­veilleuse. Tu com­prends di­rect qu’au­cune lo­gique com­mer­ciale ne peut concur­ren­cer cet évè­ne­ment. Ici, tout est ini­tia­tive per­son­nelle, dans une ab­sence to­tale de re­tour sur in­ves­tis­se­ment. D’ailleurs, pas 1 dol­lar ne cir­cule dans Bur­ning Man, tout est gra­tuit, c’est la beau­té de cette réa­li­té. Pas de spon­sor, ni Nike ni Co­ca, au­cune tête d’af­fiche, même pas d’or­ga­ni­sa­teurs, ils ont dis­pa­ru après la gate d’en­trée.

Le lieu semble être en au­to-ges­tion. Si tu bois, c’est qu’une bande de potes a mon­té un bar, si tu danses c’est pa­reil, si tu montes sur une « Art­car » (qui est en fait un ga­lion de 3 mats avec 120 dé­ci­bels sur le pont pour faire dan­ser 150 teu­feurs), c’est en­core cette même lo­gique. Loin du troc, la re­la­tion d’in­té­rêt s’est muée en don. On te donne, sans rien at­tendre en re­tour. Du ja­mais vu.

La jour­née sui­vante, je me suis ré­veillé tou­jours aus­si in­cré­dule. Le pro­gramme du jour me mon­trait une cen­taine de camps qui pro­po­saient des trucs, leur truc, leur face B, leur ad­dic­tion, leur pas­sion, au choix… Ce­lui qui t’in­vite pour un yo­ga dans une danse ex­ta­tique au le­ver du so­leil, col­lecte tes phé­ro­mones, fait squir­ter celles qui n’y croient pas, te sert un ca­fé si tu es nu, te saoule avec le consen­te­ment, t’in­vite à par­tou­zer dans l’or­gy bus, sans par­ler des DJ sets qui ont lieu toute la jour­née. Évi­dem­ment, tu t’es cou­ché à 4 du mat, évi­dem­ment les 9h de jet­lag te poussent à dor­mir de-ci de-là, t’as ja­mais le temps, tu rates sans cesse des trucs qui t’en­thou­siasment, et puis t’as juste en­vie de te ba­la­der sur cette su­blime ligne d’ho­ri­zon, tu ne pé­dales même plus, le vent te pousse, c’est ir­réel.

Au­tour de toi, plus rien n’est nor­mal, Adam et Eve font la queue pour un mo­ji­to, 2 la­pins en fausse four­rure marchent en se te­nant la main, un type pro­mène son phare bre­ton de 3 mètres toute la jour­née, un 747 t’at­tend pour dan­ser, c’est cer­tain tu n’es plus sur Terre...

AP­PRENDRE À RE­CE­VOIR

J’ai donc pas­sé 5 jours dans ce monde à part, j’en suis re­par­ti tou­ché par toute cette gé­né­ro­si­té. Quand toi, tu donnes à ceux que t’aimes, eux ont blin­dé des trucks de 20m de long pour don­ner à tous… Et d’où vient l’ar­gent alors ? Évi­dem­ment, il faut re­gar­der vers la Si­li­con Val­ley, et cette ca­pa­ci­té qu’elle a de se sour­cer dans la culture hip­pie – mais ce se­rait trop ca­ri­ca­tu­ral. En creu­sant, on ap­prend que les pro­jets s’ap­puient sur des cen­taines de vo­lon­taires, sur des bri­co­leurs de gé­nie qui passent l’an­née dans leur ga­rage, sans par­ler de ces bandes de potes qui ar­pentent les sites de crow­fun­ding. Et puis les « vir­gin bur­ners » le savent, c’est sur­pre­nant mais pour être là, il faut un camp, et chaque camp c’est un pro­jet avec des heures à don­ner. Inu­tile de pen­ser à al­lon­ger 25K pour un « turn­key camp » (camp VIP clé en main), cette pro­po­si­tion ap­pa­rue en 2014 a été stop­pée net. Ce monde à 30 M$ la se­maine car­bure à l’al­truisme.

Je n’ai ac­cep­té cette réa­li­té que sur le che­min du re­tour en re­pen­sant à ces vi­sages qui, au dé­tour d’un mo­ment par­ta­gé et sans me connaître, m’ont ser­ré dans leurs bras... Ce n’était pas des hugs, mais des wel­come. Ils en chia­laient de joie d’ac­cueillir dans cette pa­ren­thèse qui per­dure pour­tant de­puis 30 ans de nou­veaux kif­feurs, tous hé­bé­tés et in­cré­dules face à leur gé­né­ro­si­té. D’ailleurs ils se le disent sur les ré­seaux so­ciaux. Ne de­man­dez rien aux vir­gins, ils doivent d’abord ap­prendre à re­ce­voir. Et quand j’ai dû re­prendre de l’es­sence et ache­ter un peu d’eau, j’ai uti­li­sé ma carte Vi­sa que j’avais ou­bliée de­puis une se­maine. Geste très étrange et désa­gréable que de la sor­tir du por­te­feuille, comme lorsque tu es ar­ra­ché trop sou­dai­ne­ment d’un beau rêve…

« ON TE DONNE, SANS RIEN AT­TENDRE EN RE­TOUR. »

RA­DI­CAL SELF-EX­PRES­SION— Lea­ving No Trace, Im­me­dia­cy… 10 prin­cipes à res­pec­ter pour vivre cette uto­pie éphé­mère.

70 000 BUR­NERS— Pas un de plus, se réunissent dans cette ci­té no­made (Black Rock Ci­ty) de­puis 30 ans à 200km au Nord de Re­no, Ne­va­da. 200 ART-CARS— Ima­gi­nés et bri­co­lés par des bur­ners, ces vé­hi­cules mu­tants sillonnent la Playa jour et nuit.

PE­TIT BIS­TROT LO­CAL—Au me­nu ? Bloo­dy Ma­ry mai­son à 13h, sous 120 dé­ci­bels d’Elec­tro zen.

PAR­TY’S ON—Sun­rise ou sun­set, sur Mars, il n’y a pas d’heure pour faire la fête !

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.