french WALLABIES

Technikart - - PORTRAIT - PAR PAR LOUIS-HEN­RI DE LA RO­CHE­FOU­CAULD

ILS SONT AUS­TRA­LIENS ET VIVENT À BER­LIN : LES CINQ JEU­NOTS DE PAR­CELS FORMENT POUR­TANT LA MEILLEURE RE­LÈVE À NOTRE FRENCH TOUCH NA­TIO­NALE. UNE ANO­MA­LIE NÉE DE LA MON­DIA­LI­SA­TION DE LA MU­SIQUE ? REN­CONTRE À PA­RIS.

C ’était le 29 sep­tembre 2017 : Par­cels as­su­rait la pre­mière par­tie de Phoe­nix à Ber­cy. La pa­ren­té entre les deux groupes sau­tait aux yeux et aux oreilles. Mêmes sil­houettes lon­gi­lignes, mêmes coupes de che­veux, mêmes dé­gaines bon chic bon genre, et sur­tout même re­cherche for­melle dans le groove et la sty­li­sa­tion de la mu­sique. Que ces cinq ga­mins de tout juste 20 ans soient aus­tra­liens pou­vait po­ser ques­tion sur la scène pa­ri­sienne : n’y avai­til per­sonne de po­table sur place ? Si leur tour­neur leur avait pro­po­sé Naive New Bea­ters ou Feu! Chat­ter­ton en guise de za­kous­kis, on com­prend que les es­thètes de Phoe­nix soient al­lés voir ailleurs.

Un an plus tard, on re­trouve Par­cels dans le bou­doir à do­rures de Be­cause, à Bar­bès-Ro­che­chouart. Ava­chis les uns sur les autres, dé­con­trac­tés et dé­con­neurs, ils n’ont pas en­core per­du la fraî­cheur des dé­bu­tants – les Strokes de­vaient res­sem­bler à ça, en 2001. N’étant pas d’un na­tu­rel sour­nois, on leur sou­met l’angle de ce por­trait. Noah, bas­siste un brin bou­ton­neux, nous donne sa bé­né­dic­tion : « À l’étran­ger, tout le monde pense qu’on est Fran­çais, les nou­velles gre­nouilles à la mode… On doit tout le temps rap­pe­ler qu’on est Aus­tra­liens. Mais c’est vrai qu’on est si­gnés sur Kit­su­né, un la­bel fran­çais, et que notre son doit avoir quelque chose de fren­chy… » Que pensent-ils de cette ci­ta­tion de Ni­co­las Go­din ?

« Avec Air, je m’étais ren­du compte qu’on a une vraie ap­proche du syn­thé, unique au monde. D’un syn­thé, les Amé­ri­cains ne sortent que du pouët­pouët. Alors que nous, en France, on par­vient à créer du sen­ti­ment. » Éclat de rire gé­né­ral. Jules, élé­gant gui­ta­riste aux faux airs de George Har­ri­son :

« Ah ah ! C’est tel­le­ment fran­çais, cette sorte de dé­dain dé­ta­ché… Mais il a rai­son, et dans l’usage des syn­thés et la pro­duc­tion élec­tro­nique, on a été très in­fluen­cés par les Fran­çais. Et par Air, tout spé­cia­le­ment. Moon Sa­fa­ri,

qu’est-ce que c’est ins­pi­rant ! Il y a de la sen­si­bi­li­té dans leurs syn­thés, un son unique, ça nous a dé­fi­ni­ti­ve­ment mar­qués, et ça doit trans­pi­rer dans notre mu­sique et l’image qu’on dé­gage. »

« PAS DE CONTRAT »

Avant d’être pour la fa­mille French Touch les pe­tits cou­sins d’Aus­tra­lie, les membres de Par­cels ont gran­di à By­ron Bay, char­mante bour­gade bal­néaire si­tuée à l’est du conti­nent où se rendent les sur­feurs et les ama­teurs de plon­gée sous-ma­rine. Noah : « C’étaient des condi­tions pri­vi­lé­giées pour gran­dir : n’al­ler qu’à l’école et à la plage, dans un très beau cadre pré­ser­vé, sans au­cune in­sé­cu­ri­té… Si on était res­tés, on au­rait sans doute fi­ni par s’en­nuyer. Mais on avait 18 ans quand on est par­tis ; là-bas, on n’au­ra eu que du bon temps. »

Louie, cla­vié­riste tai­seux, avoue avoir dé­cou­vert l’élec­tro au col­lège grâce à Jus­tice et au Dis­co­ve­ry de Daft Punk. Le groupe qu’il forme avec Noah, Jules, le bat­teur Ana­tole et l’autre cla­vié­riste Pa­trick est pour­tant plu­tôt orien­té folk. Dans un pays « où beau­coup de gens en sont res­tés à la coun­try », ils se forment à la pro­duc­tion, domptent peu à peu l’or­di­na­teur, évo­luent plus vite que la mu­sique. Au mi­lieu des an­nées 2010, c’est l’heure du grand pa­ri : ils dé­cident de s’en­vo­ler pour l’Eu­rope et, prix des loyers oblige, at­ter­rissent à Ber­lin. Noah : « Beau­coup de gens par­laient de Ber­lin comme d’un en­droit in­croyable – on avait eu vent d’Aus­tra­liens qui y étaient al­lés et ne vou­laient plus en re­ve­nir. On n’a pas trop hé­si­té. On n’a pas connu le Ber­lin d’il y a quinze ans, tout le monde nous dit que c’était mieux, mais c’est en­core co­ol. » Jules : « On n’avait pas beau­coup d’ar­gent et pas de contrat, mais c’était moins fou qu’on ne pour­rait le croire. On avait un peu pla­ni­fié notre ar­ri­vée, et on avait notre groupe, notre ami­tié, quelque chose sur la­quelle se concen­trer et avec la­quelle se ras­su­rer. En dé­mé­na­geant tous en­semble, c’était plus fa­cile. Le len­de­main de notre ins­tal­la­tion, on ré­pé­tait. Peu im­porte l’en­vi­ron­ne­ment, de toute fa­çon : on joue par­tout. On n’a pas vrai­ment eu de gueule de bois, c’était ex­ci­tant. Et puis le froid, la neige, on ne connais­sait pas, c’était dé­pay­sant ! Même si ça l’est moins main­te­nant… »

« OVER­NIGHT » AVEC LES DAFT

Les pre­miers mois, ils se par­tagent un ap­par­te­ment avec deux pe­tites chambres. En Al­le­magne, où c’est tou­jours la scène tech­no qui do­mine, pas fa­cile pour un groupe pop de per­cer. Leur sa­lut vien­dra d’outre-Rhin.

Dès 2016, Gil­das Loaëc signe sur Kit­su­né ces in­con­nus qu’il dé­crit comme « les types les plus fun­ky que vous ayez ja­mais en­ten­dus ». Leur lo­go est créé par Alexandre Cour­tès, réa­li­sa­teur qui a tra­vaillé avec tout le gra­tin d’ici (soit, dans l’ordre chro­no­lo­gique : Cas­sius, Daft Punk, Phoe­nix, Air, Jus­tice, Sé­bas­tien Tel­lier et Jack­son and His Com­pu­ter Band). 2017 est leur an­née : leur ex­cellent EP Hi­deout ac­croît leur no­to­rié­té et, dans la fou­lée, ils en­re­gistrent le single « Over­night » avec Daft Punk et ouvrent pour Air et Phoe­nix.

Com­ment ex­pliquent-ils la re­la­tion spé­ciale qu’ils ont nouée si vite avec notre pays ? Ana­tole : « Ce n’était pas pré­mé­di­té. La France, j’en ima­gi­nais sur­tout des cli­chés, la cam­pagne avec les châ­teaux et les clo­chers, la gas­tro­no­mie, les fro­mages… » Pa­trick : « De ma­nière gé­né­rale, les Eu­ro­péens sont plus ou­verts que les Aus­tra­liens, plus fins, plus ré­cep­tifs. Les Fran­çais ont été très ac­cueillants avec nous, plus que les An­glais qui sont plus lents à nous adop­ter, peut-être parce notre son leur est moins fa­mi­lier. Chez vous, on s’est liés avec plein de groupes, Bon Voyage Or­ga­ni­sa­tion, L’Im­pé­ra­trice ou Pa­pooz, qui sont de­ve­nus des co­pains. On a joué par­tout ici, en Bre­tagne, en Corse… Et tu connais peut-être ces villes ? Nantes ? Mont­pel­lier ? » Oui, à Tech­ni­kart, on a en­ten­du par­ler de ces ho­ri­zons loin­tains. Ana­tole : « Au­tant à Pa­ris on ne s’est guère aven­tu­rés qu’entre Pi­galle et le Sa­cré-Coeur, au­tant on a plus voya­gé en France qu’en Aus­tra­lie. Je suis même al­lé à Biar­ritz ! » Pour­quoi Biar­ritz semble-t-il avoir une conno­ta­tion ma­gique pour lui ? À cause des spots de surf pas loin, des vagues de Gué­tha­ry ? Jules : « Ah ça, non mer­ci. J’ai vou­lu sur­fer à Hos­se­gor une fois, im­pos­sible, on s’y caille trop les miches… »

KAN­GOU­ROUS RIEURS

Quand on gran­di comme eux au so­leil et au chaud, il est vrai que les ca­prices de la côte at­lan­tique ont de quoi re­froi­dir. À les ob­ser­ver de­puis une de­mi-heure, on est en droit de se po­ser une ques­tion : que reste-il d’aus­tra­lien chez eux, et dans leur es­thé­tique, dans leur style ? Noah : « Mes che­veux ? » Jules : « On vient de tour­ner un an en Eu­rope sans re­tour­ner chez nous. Plus le temps passe, plus un fos­sé se creuse entre le By­ron Bay réel et ce­lui qu’on fan­tasme dans nos têtes. Les plages, les tro­piques, tout ce­la nour­rit une nos­tal­gie, un ro­man­tisme. On nous prend pour des Fran­çais et, à nous, notre propre pays de­vient exo­tique… »

Que ces kan­gou­rous rieurs à peine sor­tis de l’ado­les­cence pro­longent avec une telle grâce l’hé­ri­tage French Touch, c’est dé­jà une sorte de mi­racle – à part Adrien Du­rand (Bon Voyage Or­ga­ni­sa­tion) et Pierre Rous­seau (Pa­ra­dis), per­sonne n’est à leur ni­veau dans la jeune gé­né­ra­tion fran­çaise. Que la na­tion d’AC/DC et IN­XS ait sou­dai­ne­ment mis au monde des gens aus­si dis­tin­gués, c’est une autre cu­rio­si­té – on nous ré­pon­dra qu’il y a dix

« CE SONT LES TYPES LES PLUS FUN­KY QUE VOUS AYEZ JA­MAIS EN­TEN­DUS » - GIL­DAS LOAËC DE KIT­SU­NÉ

ans, Cut Co­py et Mid­night Jug­ger­nauts créaient dé­jà des ponts avec l’avant­garde élec­tro, que l’Aus­tra­lie était pop dès les 70’s avec les Bee Gees ou Flash and the Pan, qu’elle l’est en­core au­jourd’hui avec Tame Im­pa­la ou King Giz­zard and the Li­zard Wi­zard, bref qu’on peut ra­va­ler nos pré­ju­gés. Mais il y a en­core plus énig­ma­tique : com­ment cinq blancs-becs par­viennent-ils à dé­rou­ler en toute non­cha­lance un groove aus­si en­voû­tant ? Com­ment ces sym­pa­thiques gan­dins plu­tôt désuets dans leurs goûts peuvent-il créer une mu­sique aus­si mo­derne ? Et com­ment leur groupe peut-il être aus­si sou­dé dans une époque où nar­cis­sisme et in­di­vi­dua­lisme font vo­ler en éclats toutes les for­ma­tions dans leur genre ? Quand on leur de­mande de nous ra­con­ter une ses­sion au sein de Par­cels, ils pouffent à nou­veau. Puis Jules prend la pa­role, so­len­nel : « On se tient tous les cinq par la main, en cercle, le plus sé­rieu­se­ment du monde, tu vois ? » In­ter­vie­wer Par­cels, c’est aus­si sa­voir en­trer dans la peau du Jacques Ville­ret du Dî­ner de cons. On ri­gole, mais une bande d’amis d’en­fance or­ga­ni­sée de ma­nière dé­mo­cra­tique, sans vrai lea­der, est-ce que ça ne ren­voie pas une fois de plus à la French Touch, Phoe­nix en l’oc­cur­rence ? Jules, moins pince-sans-rire : « J’adore les mecs de Phoe­nix, ar­tis­ti­que­ment et hu­mai­ne­ment. On a tour­né avec eux, et c’est notre mo­dèle in­dé­pas­sable. C’est dingue la ma­nière dont fonc­tionne leur groupe. Il nous est ar­ri­vé de les voir faire des ba­lances de quatre heures. Quatre heures, tu te rends compte ! Deck, le bas­siste, vé­ri­fiait tout dix fois, chaque mi­ni dé­tail. Après vingt ans de car­rière, c’est ra­ris­sime. Être une équipe sou­dée et pas­sion­née, c’est la seule fa­çon de du­rer. » « Un pour tous, tous pour un », n’était-ce pas la de­vise des trois mous­que­taires ? En­core une ré­fé­rence fran­çaise plus qu’abo­ri­gène.

Par­cels (Kit­su­né/Be­cause). LOUIS-HEN­RI DE LA RO­CHE­FOU­CAULD

PHO­TOS AN­NA-LE­NA KRAUSE

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