JE NE SUIS PAS UN FA­CHO- BO­HÈME, MAIS...

NOTRE COL­LA­BO­RA­TEUR LOUIS-HEN­RI DE LA RO­CHE­FOU­CAULD PRÉ­FÈRE LES CRAVATES À BOUT CAR­RÉ AU RAP SOUS AU­TO-TUNE. JUS­QU’À PRÉ­SENT, IL ÉTAIT RIN­GARD. AVEC LA VAGUE « FA-BO », IL SE­RAIT EN­FIN DANS LE COUP. FICHTRE !

Technikart - - DOSSIER - LOUIS-HEN­RI DE LA RO­CHE­FOU­CAULD

Po­li­ti­que­ment, si je puis me per­mettre d’em­ployer un aus­si gros mot, je m’en suis tou­jours te­nu à « Je lis Le Fi­ga­ro », le ma­ni­feste de sa­voir-vivre pu­blié par Yves Adrien dans Fa­çade en 1977. En pleine an­née punk, Adrien ne chan­tait plus le rock élec­trique mais le thé et les as­perges. Le plus grand spé­cia­liste fran­çais des Stooges et de Kraft­werk avouait lire Re­naud Ma­ti­gnon et Jean Ras­pail. Il ne cra­chait pas non plus sur « la prose de Jean Du­tourd qui sent bon le sup­po­si­toire et le vieux chaus­son » . Ce­la est res­té pour moi la dé­fi­ni­tion du gen­til­homme pop : al­ler voir Ja­nelle Monáe en concert et ne pas lou­per la messe du di­manche, col­lec­tion­ner les vieux Rock & Folk des an­nées 70 et s’ache­ter des vestes au­tri­chiennes, ré­écou­ter les Pet Shop Boys et faire re­lier ses livres de Charles Pé­guy. Fuir l’es­prit mi­li­tant, les bas­kets et les modes d’un jour ; tâ­cher de res­ter drôle et lu­cide, de de­meu­rer fi­dèle à cer­taines tra­di­tions et de sa­voir dis­cer­ner, dans les flots de la mo­der­ni­té, ce qui de­vien­dra clas­sique. « Je vou­drais être votre chien » , chan­tait Ig­gy Pop. Pour­quoi pas, cher mon­sieur, à condi­tion quand même que vous soyez un chien de vè­ne­rie.

Quand on se sent plus d’af­fi­ni­tés avec la Nor­man­die de Bar­bey d’Au­re­vil­ly qu’avec la ban­lieue de PNL, on court le risque d’être mal com­pris. Et de s’en prendre plein la poire sur les ré­seaux so­ciaux. C’est que la « gé­né­ra­tion cho­chotte » tant mo­quée par Bret Eas­ton El­lis veut tou­jours vous ra­me­ner sur le ter­rain po­li­ti­co-so­cial, même quand vous ai­me­riez dis­cu­ter es­thé­tique – par­don, mais dé­gom­mer go­gue­nard des gros nuls comme Boo­ba ou Ed­dy de Pret­to ne fait pas de vous un dan­ge­reux néo­na­zi. Ces der­niers temps, j’avais par­fois l’im­pres­sion de me mar­gi­na­li­ser. Quand j’avais mis Ch­ris­tine and the Queens pire al­bum de l’an­née en 2014, je m’étais sen­ti seul. Quand j’avais consa­cré un long re­por­tage aux Bri­gandes, de nom­breux confrères s’étaient pin­cé le nez. Quand j’avais des­cen­du ce pauvre Ra­phaël Glucks­mann sur quatre pages, tout le monde n’avait pas ap­pré­cié. Même Edouard Baer nous l’avait dit, à mon ré­dac chef et à moi-même, certes en riant : « Tech­ni­kart est en train de de­ve­nir un nou­vel Idiot in­ter­na­tio­nal ! » Al­lais-je de­voir bien­tôt poin­ter au chô­mage ?

RAS­PAIL ET KRAFT­WERK

Et puis tout a chan­gé, tout a bas­cu­lé, tout s’est ren­ver­sé. On me re­parle tout le temps des Bri­gandes avec cu­rio­si­té et en­thou­siasme. Si Glucks­mann joue les ma­ta­mores de­puis son évic­tion du Nou­veau ma­ga­zine lit­té­raire (le pro­prio Claude Per­driel ido­lâ­trait Ma­cron, alors que Glucks en pin­çait pour Ha­mon), on sent bien que per­sonne n’y croit. Quant à Ch­ris­tine, re­bap­ti­sée Ch­ris, elle a fait long feu. Connais­sez-vous quel­qu’un qui ait écou­té son deuxième al­bum ? Mal­gré ses cou­ver­tures de Té­lé­ra­ma et des Inrocks, elle avait eu, cette fois, pas mal d’ar­ticles as­sas­sins. Je m’étais abs­te­nu d’en ra­jou­ter. Si l’air du temps n’est plus le même, ce n’est pas for­cé­ment pour le mieux. Car le ré­ac pop, es­pèce rare, reste mi­no­ri­taire face au ré­ac à l’an­cienne, dé­sor­mais do­mi­nant. De­puis que le sym­pa­thique Con­si­gny in­ter­vient chez Ru­quier, on l’a pris plu­sieurs fois en fla­grant dé­lit d’in­com­pé­tence sur les su­jets qui nous concerne (Phi­lippe Ma­noeuvre ou Kid­dy Smile). Jean Ras­pail tout seul, c’est bien ; Jean Ras­pail et Kraft­werk, voi­là le top. Qua­rante ans plus tard, Adrien reste notre bous­sole. Là-des­sus, je vous laisse : je dois ci­rer mes chaus­sures an­glaises pour al­ler dî­ner au Jo­ckey Club avec mon frère aî­né. De­main, j’irai voir Ju­lian Ca­sa­blan­cas à la Grande Halle de la Villette. Avec tout ça, je n’ai tou­jours pas eu le temps d’ou­vrir le der­nier livre de Glucks­mann.

LE RÉ­AC POP, ES­PÈCE RARE, RESTE MI­NO­RI­TAIRE FACE AU RÉ­AC À L’AN­CIENNE, DÉ­SOR­MAIS DO­MI­NANT.

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