LE GOÛT DU HÉ­ROS

QUE SIROTER EN LI­SANT L’ES­SAI-RE­POR­TAGE DE L’ÉCRI­VAIN AN­THO­NY SITRUK ? DÉ­GUS­TA­TION LETTRÉE EN COM­PA­GNIE DU JOUR­NA­LISTE JEAN-CHARLES CHAPUZET.

Technikart - - PREMIUM - PHO­TO NIVAN

Mar­cher dans les pas des hé­ros, c’est tou­jours er­rer dans d’im­menses ombres et ris­quer d’être ébloui quand on

re­garde en l’air. Il faut gar­der un peu de dis­tance, un tan­ti­net de rai­son gar­dée avec les fan­tômes de l’His­toire car on se frotte for­cé­ment aux fan­tasmes, aux mi­roirs dé­for­mants de la mé­moire col­lec­tive, bref à une part d’ir­ra­tion­nel. L’au­teur An­tho­ny Sitruk a di­ri­gé sa lampe torche sur Jan Pa­lach, cet étu­diant tchèque qui s’est im­mo­lé dans le vent du Prin­temps de Prague. Quelques flammes pour le sym­bole de toute une Na­tion. Nous sommes en 1968, « Sta­line n’est plus qu’un loin­tain sou­ve­nir, sa mo­nu­men­tale sta­tue est dy­na­mi­tée, les voyages en Oc­ci­dent au­to­ri­sés, le ni­veau de vie amé­lio­ré, écrit Sitruk. La fa­çade est suf­fi­sam­ment so­lide pour faire illu­sion mais la vé­ri­té, c’est que l’on y vit en­core sous l’em­prise des com­mu­nistes qui avaient pris le pou­voir en 1948 » . Le mal est pro­fond, la ré­volte gronde au pays de For­man et de Kun­de­ra, Mi­los et Mi­lan. Ac­couche une ré­vo­lu­tion dans la­quelle s’agite un étu­diant lamb­da. Pas tout à fait.

LA CONSTRUC­TION DU HÉ­ROS

Sitruk dé­am­bule, re­nifle la vie de Jan Pa­lach dans ce bor­del pra­guois où les gre­nades volent et les chars écrasent les ma­ni­fes­tants. Sitruk nous plonge dans ce siège. Des ré­sis­tants tiennent sept jours face à l’ar­mée, il en est, Pa­lach. Le jeune étu­diant ro­man­tique dé­couvre l’en­fer au tra­vers de son ap­pa­reil pho­to tou­jours ac­cro­ché au­tour de son cou. Il tague : « A bas les oc­cu­pants et les col­la­bo­ra­teurs ». Il est jeune, beau et tient sa pe­tite vic­toire ; en avoir été. Il est presque un hé­ros. Mais à ses yeux, ce prin­temps n’a pas ré­veillé les consciences. Six mois plus tard, il écrit une lettre en ter­mi­nant d’un PS : « Jan­vier 68 ve­nait d’en haut. Jan­vier 69 peut ve­nir d’en bas ». Et il s’en va s’im­mo­ler sur la place Ven­ces­las. Il man­quait la phase de mar­tyre pour de­ve­nir un hé­ros, c’est fait. Sitruk s’in­ter­roge, nous in­ter­roge. Sui­cide po­li­tique, coup de fo­lie, dé­pression ? Pa­lach an­nonce avant de cra­quer l’al­lu­mette qu’il est la torche n°1. Le sa­cri­fice est vi­brant, Jan Pa­lach est mort, le Bob­by Sands tchèque est né. Rien ne se­ra plus ja­mais comme avant.

COM­PRENDRE LE GESTE

Sitruk nous im­merge dans la vie d’une icône, au fond, que la France connaît peu, ou de moins en moins. Par ce livre vif, fluide et bien sen­ti, il rend hom­mage à ces chas­seurs d’ab­so­lu pour qui la vie mé­rite d’être plei­ne­ment vé­cue, quitte à en mou­rir. Pour pous­ser les pages de cette en­quête, un vin ra­cé et gé­né­reux de Col­lioure fe­ra par­fai­te­ment l’af­faire. A leur fa­çon, les vi­gne­rons qui es­ca­ladent les ter­roirs de schistes qui sur­plombent la Mé­di­ter­ra­née mé­ritent d’être sa­lués. Cette ab­né­ga­tion donne de ma­gni­fiques jus qui ont une âme. A base de gre­nache, de mour­vèdre, de ca­ri­gnan et de sy­rah, les vins rouges de Col­lioure sont aé­riens et puis­sants à la fois. Par­mi la horde de ces vi­gne­rons qui dé­livrent des bombes de fruit, don­nons notre Top 5 avec le grand clas­si­cisme de la Pi­nède 2016 (Do­maine La Tour Vieille), la ri­chesse de la cu­vée Ma­gen­ca 2016 (Do­maine Ma­de­loc), la gour­man­dise de Qua­dra­tur 2016 (Do­maine Coume del Mas), la fi­nesse d’Adeo­dat 2016 (Do­main Au­gus­tin) et le po­ten­tiel de garde du Clos 2016 (Clos Saint Se­bas­tien). A Col­lioure, un hé­ros en cache plein d’autres. Cha­cun leur style mais une même âme, le plai­sir à tout prix après l’ef­fort que de­mande l’ex­ploi­ta­tion de ces ter­roirs.

Do­maine La Tour Vieille La Pi­nède 2016 (75cl, 12,50 €)La Vie brève de Jan Pa­lach An­tho­ny Sitruk (Le Di­let­tante, 192 p., 16,50 €)

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