LES GI­LETS JAUNES ONT- I LS RÉUS­SI « L’IN­SUR­REC­TION QUI TIENT » ?

DIX ANS APRÈS LA PA­RU­TION DE L’IN­SUR­REC­TION QUI VIENT, DES TAGS INS­PI­RÉS DE L’ES­SAI CULTE DU CO­MI­TÉ IN­VI­SIBLE SURGISSENT PAR­TOUT DANS LES RUES DE PA­RIS. LE PE­TIT LIVRE GRIS DE L’ULTRAGAUCHE AU­RAIT- IL PRÉ­DIT LE MOU­VE­MENT DES GI­LETS JAUNES ?

Technikart - - OPENER - Site des proches de Ju­lien Coupat : www.lun­di.am AN­TOINE DU JEU

L’in­ter­pel­la­tion, sa­me­di 8 dé­cembre, loin des ma­ni­fes­ta­tions, dans le quar­tier des Buttes-Chau­mont, de Ju­lien Coupat est lu­naire.

Mais elle pose la ques­tion des ré­so­nances pos­sibles entre les mou­ve­ments so­ciaux ac­tuels et le Co­mi­té In­vi­sible dont l’in­fluence ne cesse de croître. Main­te­nant, leur der­nier opus en date, pa­ru en 2017, pointe les li­mites de Nuit De­bout au prin­temps 2016, et exalte la vi­gueur du « cor­tège de tête ». En­core une fois, il s’agit de ti­rer à bou­let rouge sur le ca­pi­ta­lisme, ses sym­boles et, à par­tir des luttes ré­centes, se si­tuer par rap­port à l’époque. Pas de pré­dic­tions donc mais plu­tôt un res­sen­ti des dy­na­miques in­sur­rec­tion­nelles qui se des­sinent : « la forme naît de la ren­contre

entre une si­tua­tion et une né­ces­si­té ».

Le choix de la date de pa­ru­tion était dé­jà iro­nique. L’es­sai ré­vo­lu­tion­naire n’est sor­ti que deux se­maines avant l’élec­tion d’Em­ma­nuel Ma­cron, à l’avant-veille du pre­mier tour. Comme si le Co­mi­té In­vi­sible avait dé­jà un temps d’avance sur ce­lui qui se rê­vait alors en unique maître des hor­loges.

L’émeute est une mise en pause du pré­sent : elle l’as­siège et puis es­saie de l’oc­cu­per. Plus que n’im­porte quel autre mou­ve­ment so­cial, ce­lui des gi­lets jaunes a pris d’as­saut le temps mé­dia­tique et l’oc­cupe en per­ma­nence. Chaque émis­sion de té­lé ou de ra­dio se re­peint en jaune, re­lé­guant à sa pé­ri­phé­rie les an­nonces gou­ver­ne­men­tales et le tin­touin ha­bi­tuel. Mal­gré « toutes les

rai­sons de f aire une r évo­lu­tion », le Co­mi­té In­vi­sible dé­plo­rait que « les corps » res­tent « de­vant l’écran ». Ils sont à pré­sent à l’écran. Au­tre­ment dit la rue se prend comme une émis­sion de té­lé, en y dé­fer­lant. La sus­pen­sion du temps ne va pas sans une ré­cu­pé­ra­tion de l’es­pace. Tout le monde a dé­sor­mais les yeux ri­vés sur ces ronds points et péages où les gi­lets jaunes se réunissent, dis­cutent, ex­pé­ri­mentent en­semble. Ces lieux, d’or­di­naire, on ne s’y ar­rête pas, on n’y fait que cir­cu­ler. Mais voi­là qu’ils sont in­ves­tis et per­mettent de re­prendre la main sur les flux. C’était l’un des ho­ri­zons de L’In­sur­rec­tion qui vient , et même si on est loin de l’or­ga­ni­sa­tion de « com­munes », les ter­ri­toires sont ar­pen­tés de ma­nière nou­velle.

LE MOU­VE­MENT DES GI­LETS JAUNE A PRIS D'AS­SAUT LE TEMPS MÉ­DIA­TIQUE ET L'OC­CUPE EN PER­MA­NENCE.

CINQ ACTES

Les taxes sur les car­bu­rants semblent n’être qu’une goutte d’eau dans une coupe dé­jà pleine à ras bord. Les re­ven­di­ca­tions vont bien au-de­là, c’est tout un mo­dèle qui est re­mis en cause. D’après une en­quête de cher­cheurs mise en ligne par Le Monde, un ma­ni­fes­tant sur cinq en ap­pelle à la dé­mis­sion de Ma­cron. Pro­ba­ble­ment que cette dé­mis­sion ne chan­ge­rait pas grand chose pour le Co­mi­té In­vi­sible. Il vise, lui, la des­ti­tu­tion de ce « monde », non son rem­pla­ce­ment par un autre sys­tème qui en conser­ve­rait quelques rouages (VIe Ré­pu­blique, re­ve­nu uni­ver­sel, villes en tran­si­tion, etc.). On n’en est pas en­core là, mais on constate quand même une lo­gique de dé­bor­de­ment. Ne se­raitce que dans l’as­pect com­plè­te­ment in­édit d’un mou­ve­ment aus­si po­ly­pho­nique, dé­cen­tra­li­sé et au­to­nome.

Les ma­ni­fes­ta­tions or­ga­ni­sées contre la Loi Tra­vail en 2016 se fai­saient dé­bor­der par Nuit De­bout, le « cor­tège de tête » et les ma­nifs sau­vages mais il était ai­sé de les si­tuer sur l’échi­quier po­li­tique. Celles ac­tuelles échappent jus­te­ment à toutes as­si­gna­tions. De la même fa­çon, le Co­mi­té In­vi­sible pré­co­nise la sor­tie des lo­giques par­ti­sanes, qu’elles soient po­li­ti­ciennes ou syn­di­cales. Soit une échap­pée de la po­li­tique telle qu’on la conçoit.

Une telle sor­tie de route s’ap­plique de ma­nière prag­ma­tique dans le dé­rou­le­ment des ma­ni­fes­ta­tions. L’In­té­rieur ouvre les Champs-Ely­sées, mais c’est tout au­tour que les choses se passent et dans des zones peu cou­tu­mières, si ce n’est pas du tout, de ce genre d’évé­ne­ments. Le mou­ve­ment n’a pas la po­li­tesse de se pro­me­ner sur les cir­cuits tra­di­tion­nels Bas­tille/Na­tion, il choi­sit lui-même où il veut ma­ni­fes­ter, il dé­borde comme un cor­tège de tête per­ma­nent. « L’In­sur­rec­tion qui tient » crâne même un tag que l’on voit un peu par­tout, clin d’oeil à la pre­mière fac­ture du Co­mi­té In­vi­sible. Les graf­fi­tis, les pillages et le dé­tour­ne­ment du mo­bi­lier ur­bain sont, se­lon ce pre­mier es­sai, des ma­nières de se ré­ap­pro­prier la ville : « Ce que le “cas­seur” dé­montre en actes, c’est que l’agir po­li­tique n’est pas une ques­tion de dis­cours, mais de gestes ; et ce­la, il l’at­teste jusque dans les mots qu’il laisse à la bombe sur les murs des villes ».

Le ren­dez-vous est fixé chaque sa­me­di. Pour don­ner un nom à ces ma­ni­fes­ta­tions, les ma­ni­fes­tants parlent d’ « acte » ce qui vaut pour une mul­ti­pli­ci­té de gestes. Cinq actes donc, comme pour conclure une pièce et le­ver le voile sur la so­cié­té du spec­tacle, écor­née le long des émeutes et dans les écrits du Co­mi­té In­vi­sible. Leur prose, par­fois vi­vi­fiante, sou­vent cin­glante, qui n’épargne pas grand monde, se lit sur­tout comme une in­jonc­tion à la vie. Se sou­le­ver pour exis­ter, l’équa­tion n’est pas neuve mais elle ap­pa­raît, avec les gi­lets jaunes, dé­bar­ras­sée de toutes ses af­fè­te­ries ro­man­tiques. Ce qui frappe le plus, c’est jus­te­ment cette vo­lon­té com­mune de ne plus su­bir le dik­tat d’un temps dont on n’a plus le contrôle.

L’HEURE EST GRAFF Mais que foutent toutes ces dé­cla­ra­tions, dignes d’un De­bord, dans les rues de Pa­ris ?

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