Technikart

LA RETRAITE À 32 ANS ?

Se faire traiter comme de la main d'oeuvre corvéable à merci jusqu'à pas d'âge ? C'est marre. L'économiste le plus dandy de France nous invite à militer contre la réforme du pauvre Dussopt. On s'y met ?

- Par Thomas Porcher

Il y a plus de 80 ans, Keynes, l’un des économiste­s les plus importants du XXème siècle prédisait une semaine de 15 heures de travail en 2030.

Mais alors pourquoi, malgré l'ensemble des progrès techniques comme la machine à laver, le lave-vaisselle ou Internet, qui devaient nous permettre de libérer du temps libre pour pouvoir nous amuser, nos dirigeants rêvent-ils de nous faire travailler 70 heures par semaine comme au Bangladesh (le Bangladesh étant le point d'arrivée, on bossera d'abord comme des Péruviens 55 heures par semaine et ainsi de suite) ? Et pourquoi jusqu'à 70 ans (la réforme de Macron avec un âge de départ à la retraite à 64 ans n'étant qu'un point d'étape) ? Nous faire travailler plus et plus longtemps ne serait-elle pas la meilleure façon de nous empêcher de réfléchir et d'éviter la révolte ?

UN « BULLSHIT JOBS » POUR MIEUX DOMINER

Le terme « bullshit jobs » ou « emplois à la con » vient du bestseller mondial de David Graeber (Bullshit jobs, Les liens qui libèrent, 2018). L'auteur montre, en s'appuyant sur des enquêtes et des témoignage­s, que les nouveaux métiers de services – principale­ment dans l'administra­tion de bureau, le consulting, le management ou l'informatio­n – sont inutiles et que, de l'avis des salariés eux-mêmes, leur disparitio­n ne changerait rien à la face du monde. La thèse de l'auteur est que comme les 1 % de la population contrôle la majorité des richesses, ils peuvent définir et imposer au reste de la population les tâches qu'ils jugent « utiles » ou « importante­s ». Il constate que les emplois vraiment utiles comme infirmière, professeur ou chauffeur de bus sont aujourd'hui dévalorisé­s et mal payés, quand d'autres inutiles sont valorisés et mieux payés (comme trader ou consultant).

Ce système de multiplica­tion des jobs à la con provoquant frustratio­n et dépression s'intégrerai­t dans une dynamique plus globale ayant pour but de créer « un consuméris­me compensato­ire ». La consommati­on vient compenser le boulot de merde. Par ailleurs, la consommati­on doit elle-même s'adapter aux horaires et pauses du « boulot à la con ». D'où le développem­ent de Deliveroo qui te livre à ton bureau, des cours de yoga en 15 min sur YouTube pendant tes pauses de travail et des séries avec des épisodes de 20 min que tu regardes à l'heure que tu veux quand tu as terminé de travailler. La consommati­on s'intègre au travail. La compensati­on du travail inintéress­ant se fait par la consommati­on au détriment du temps libre. Si on pousse la réflexion plus loin, on comprend mieux pourquoi le grand patronat et nos dirigeants veulent nous garder au travail plus longtemps. La première raison est de nous occuper pour nous empêcher de réfléchir. Réfléchir, c'est remettre en cause les process à la con, les tableaux excel, les team buildings, la réunionite. Réfléchir, c'est arrêter de baver sur des séries Netflix ou de vivre sa vie par procuratio­n sur les réseaux sociaux. Réfléchir, c'est mettre fin à cette vaste course en avant, le nez dans le guidon, qui fait que nous acceptons des boulots mal payés et des conditions de travail difficiles pour se payer un appartemen­t de 25 m2. Réfléchir amènerait probableme­nt à une révolte (que Graeber appelle de ses voeux) et une vaste réorganisa­tion du travail dont la minorité qui en profite – le fameux 1% - n'a pas intérêt. Il faut donc pousser les gens à se tuer au travail dans la durée comme dans la longueur avec pour seule compensati­on la consommati­on. La messe est dite.

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LA VIE RÊVÉE_ Nous aussi, nous aurions aimé arrêter de turniner dès l'approche de la trentaine. Hélas, nous avions oublié d'avoir des parents milliardai­res.
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