En cas de ra­chat de leur en­tre­prise, les sa­la­riés doivent s’ha­bi­tuer à un nou­veau ma­na­ge­ment et à de nou­velles règles. Mais la baisse des re­ve­nus ou les condi­tions de tra­vail dif­fé­rentes ne passent pas tou­jours. Té­moi­gnages.

Trucks Mag - - Enquete -

l ar­rive que l’avant-après ra­chat se passe sans se­cousses. Mais c’est rare. Le re­pre­neur a sa vi­sion et sa stra­té­gie qui for­cé­ment im­pactent le fonc­tion­ne­ment de la so­cié­té re­prise. Une ac­ti­vi­té « his­to­rique » peut être ame­née à dis­pa­raître avec une trans­for­ma­tion ra­di­cale pour les conduc­teurs qui doivent suivre le mou­ve­ment. Mais la ré­sis­tance au chan­ge­ment est sou­vent te­nace, sur­tout si elle s’ac­com­pagne d’une baisse de re­ve­nus et que le ma­na­ge­ment agit sans… mé­na­ge­ment. Tout ce­la peut être source de ten­sions entre conduc­teurs et nou­velle di­rec­tion, voire de ba­tailles ju­ri­diques. Eu­rop Sud, so­cié­té spé­cia­li­sée dans les ci­ternes ali­men­taires et no­tam­ment dans le trans­port de vins et d’al­cools, a été re­prise par De­lisle en 2014. A cette époque, la so­cié­té ba­sée à Bol­lène (84) compte 25 sa­la­riés. Au mo­ment de la vente de l’en­tre­prise, le pa­tron, Em­ma­nuel Ber­thaud, ras­sure ses em­ployés en leur spé­ci­fiant que le groupe ne tou­che­ra ni aux condi­tions de tra­vail ni aux sa­laires pen­dant quelques mois. Et, en ef­fet, se­lon Di­dier1, la si­tua­tion ne bouge pas jus­qu’à la fin de l’an­née. Puis, dès jan­vier 2015, le re­vi­re­ment : «Les rythmes de­viennent trop ser­rés et in­gé­rables, le moindre re­tard, même si on a un pé­pin sur le vé­hi­cule, nous vaut tout de suite une ré­pri­mande. Quand on entre au bu­reau, il n’y a plus de bon­jour !» Et le même de dé­non­cer une dé­gra­da­tion dans l’en­tre­tien pré­ven­tif du ma­té­riel « que l’on pousse à la casse ».

Des sa­laires qui baissent

Pour ce chauf­feur de la longue dis­tance, le sa­laire men­suel os­cil­lait entre 3200 et 3800 eu­ros par mois frais com­pris. De­puis le pas­sage dans la sphère du groupe, ce chauf­feur a per­du 1000 eu­ros de re­ve­nus, fiche de paie à l’ap­pui. Se­lon lui, le nou­veau pa­tron prend beau­coup de li­ber­tés concer­nant les congés payés, le con­trat de tra­vail, la sé­cu­ri­té rou­tière et il « mal­traite » ses sa­la­riés. Le conduc­teur en ques­tion a sai­si un avo­cat et l’ins­pec­tion du tra­vail pour faire part de ses griefs. Mais il n’est pas le seul à se plaindre. Se­lon lui, ils sont cinq conduc­teurs dans le col­li­ma­teur. Et en ef­fet ses col­lègues sont prêts à té­moi­gner. Xa­vier re­grette aus­si son an­cien pa­tron. De­puis 14 ans dans la so­cié­té, il ne com­prend pas le chan­ge­ment d’at­ti­tude de sa hié­rar­chie : har­cè­le­ment mo­ral, re­proche pour avoir la­vé son ca­mion au mau­vais en­droit, consigne de prendre des routes in­ter­dites aux PL, lettres re­com­man­dées à ré­pé­ti­tion. « On nous fai­sait rou­ler en sur­charge. J’ai pré­ve­nu la Dreal à Avi­gnon. » Le chauf­feur a été mis à pied pen­dant 15 jours sans solde et a fait une grosse dé­pres­sion avec ten­ta­tive de sui­cide à la suite de l’an­nonce de son li­cen­cie­ment. « Quand j’ai été li­cen­cié, c’était sur le champ. J’ai dû de­man­der à un col­lègue de me ra­me­ner chez moi. C’est l’hor­reur, c’est un ré­gime mi­li­taire. » Un chauf­feur a cra­qué et il est al­lé au bu­reau avec une batte de ba­se­ball pour s’en prendre au di­rec­teur d’agence… « Mes dix ans d’an­cien­ne­té ont été in­té­grés dans le prix de l’heure. » Ber­trand, 29 ans, parle du pas­sage d’une am­biance fa­mi­liale à un « bor­del ». « On m’a mis à pied pen­dant trois jours parce que j’ai re­fu­sé d’at­ta­cher des tuyaux de 3 mètres sur les ailes de la re­morque avec des cintres! J’ai été convo­qué chez le DRH qui m’a re­pro­ché de ne pas avoir vou­lu al­ler chez le client. J’ai contac­té mon avo­cat. » Faux pa­piers, condi­tions de la­vage des ci­ternes ali­men­taires dou­teuses… Les al­lé­ga­tions des chauf­feurs sont lourdes. Ro­bert, 51 ans : « Je suis dans l’en­tre­prise de­puis 8 ans. Je n’ai plus ni le même tra­vail ni le même sa­laire. Dès 2005, j’ai per­du tous mes frais de route. J’ai tou­jours rou­lé avec mon chien dans la ca­bine et, comme je fais du fri­go­ri­fique, je n’ai pas le droit et on m’a obli­gé à ne plus le prendre avec moi. J’ai eu de la peine. Mon an­cien pa­tron ne m’a ja­mais rien dit. L’am­biance a chan­gé du tout au tout. » Se­lon un col­lègue, la so­cié­té pousse cer­tains chauf­feurs à bout parce qu’ils veulent les li­cen­cier alors qu’il y a de l’ac­ti­vi­té. « Je n’ai ja­mais vu ça », s’étonne-t-il.

« Ces sont des al­lé­ga­tions men­son­gères »

De­lisle n’a pas sou­hai­té com­men­ter. Ce­pen­dant un proche de la so­cié­té la dé­fend. « Je n’ai pas été sur­pris par le fait que cer­tains sa­la­riés, pro­ba­ble­ment dé­çus par le fait d’avoir été li­cen­ciés pour faute grave, font feu de tout bois de­puis quelques jours pour nuire au maxi­mum à l’en­tre­prise et à leurs an­ciens col­lègues de tra­vail. Ces sa­la­riés sont par­fai­te­ment iden­ti­fiés et l’un d’entre eux va d’ailleurs pro­chai­ne­ment faire l’ob­jet de pour­suites pé­nales pour avoir dif­fa­mé l’en­tre­prise. Cette der­nière évo­lue de­puis bien­tôt 40 ans dans le mi­lieu du trans­port rou­tier de mar­chan­dises et c’est qua­si­ment 40 so­cié­tés qui ont été ra­che­tées. Les ac­qui­si­tions se font tou­jours de la même ma­nière et rares sont les conduc­teurs qui partent à l’oc­ca­sion des ra­chats. Les condi­tions sa­la­riales, la main­te­nance des vé­hi­cules, l’ac­cent mis sur la pro­pre­té et le pro­fes­sion­na­lisme re­con­nu par ses clients poussent ces sa­la­riés à res­ter dans notre en­tre­prise. Ces té­moi­gnages,

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