Conduc­teurs rou­tiers : tous tri­cheurs ?

Trucks Mag - - Enquete -

En cas de pé­pin, ce­lui qui est au vo­lant est res­pon­sable.

W illiam Mo­rin est conduc­teur de­puis vingt­trois ans. Après dix ans de grande dis­tance, il a choi­si de faire du trans­port ré­gio­nal en fri­go, pour pou­voir se consa­crer à ses ac­ti­vi­tés de se­cré­taire dé­par­te­men­tal FO. Sa longue ex­pé­rience sur la route lui a per­mis de consta­ter que la triche était une réa­li­té pas seule­ment ré­ser­vée aux chauf­feurs étran­gers. « J’au­rais même ten­dance à pen­ser que de­puis que le gou­ver­ne­ment a de­man­dé aux contrô­leurs d’axer leurs ef­forts sur ces der­niers, les Fran­çais se sentent à l’abri et se lâchent un peu » . Fin 2016, le conduc­teur s’est trou­vé deux fois sur des par­kings où des contrôles étaient ef­fec­tués. « A chaque fois le gen­darme m’a dit : “vous pou­vez cir­cu­ler, nous contrô­lons les étran­gers. » In­ter­ro­gé sur les pra­tiques uti­li­sées pour dé­tour­ner la loi, il ré­pond : « Je sais que le chro­no peut se tra­fi­quer avec un ai­mant, mais je n’ai ja­mais vu per­sonne le faire. La plu­part des conduc­teurs ne s’y risquent pas, parce que se faire prendre avec ce genre de com­bine, c’est du lourd. En re­vanche, j’en connais qui ne mettent pas leur disque dans le chro­no avant de quit­ter l’en­tre­prise, même si au­pa­ra­vant ils ont dû y faire le plein, char­ger... Ce­la fait des heures qui ne sont pas dé­comp- tées. Il y a aus­si ceux à qui il manque des heures pour ren­trer, ou li­vrer un der­nier client, et à qui l’en­tre­prise en­voie un autre conduc­teur en voi­ture pour per­mu­ter. Les heures pas­sées au vo­lant de la voi­ture ne sont pas prises en compte pour les deux chauf­feurs. » William Mo­rin se de­mande quel est l’in­té­rêt pour ses confrères de se li­vrer à ces pra­tiques. « Soit ça les ar­range parce que ça leur per­met de ren­trer plus tôt, soit leurs em­ployeurs leur pro­posent quelque chose en contre­par­tie. » Ces pe­tites com­bines don­ne­raient lieu à des gra­ti­fi­ca­tions sous forme d’en­ve­loppes, ou d’un dé­cou­cher par ci, un re­pas par là. « Ce sont des sommes sans charges, contrai­re­ment aux heures sup­plé­men­taires. » Mais William Mo­rin ne vou­drait pas qu’on mette tous les trans­por­teurs et tous les conduc­teurs dans le même sac. « At­ten­tion, je ne tire pas sur la pro­fes­sion. Des trans­por- teurs et des conduc­teurs, il y en a des bons et des moins bons, c’est comme par­tout ». Au­jourd’hui, le pa­tron de Laurent, conduc­teur de­puis 1983, est « un adepte du zé­ro pro­blème et du res­pect de tout. Si on a une prune, on la paye et ce n’est pas plus mal » com­mente-t-il. Mais ce­la n’a pas tou­jours été le cas. Après avoir fait du compte propre et de la mes­sa­ge­rie, Laurent a pas­sé cinq ans dans une en­tre­prise de trans­ports fri­go­ri­fiques qui tra­vaillait beau­coup en sous­trai­tance. « Mon pa­tron ne sa­vait pas dire non à ses clients. Combien de fois, rien qu’en re­gar­dant mes ordres de mis­sion, je me ren­dais compte que ce n’était pas pos­sible de faire ce qu’on nous de­man­dait en res­pec­tant nos am­pli­tudes ho­raires. On nous pous­sait à la faute » . Un jour, le conduc­teur s’est fait ar­rê­ter par des contrô­leurs de la Dreal. « Ils m’ont dit qu’ils avaient re­le­vé onze in­frac­tions, mais n’en comp­taient que neuf. Je leur ai ré­pon­du de faire leur bou­lot et j’ai pré­ve­nu mon em­ployeur. Le jour où il a re­çu la contra­ven­tion, 9 x 135 €, il hur­lait. Il ne m’a plus par­lé pen­dant un mois. Il était per­sua­dé que j’avais été ver­ba­li­sé parce que je ne sa­vais pas gé­rer mon temps de tra­vail ». Le conduc­teur re­con­naît que cer­tains de ses confrères prennent aus­si des li­ber­tés avec les règles lorsque ce­la les ar­range. « Cer­tains ont des se­melles en plomb pour être sûrs de ren­trer chez eux le ven­dre­di soir. Etre par­fois obli­gé de ren­trer le sa­me­di, ce­la fait par­tie du bou­lot. Si on ne le com­prend pas, il faut chan­ger de mé­tier. Même si un pa­tron vous met la pres­sion pour prendre des li­ber­tés avec les règles, en cas de pé­pin, c’est vous qui êtes au vo­lant, c’est vous qui se­rez res­pon­sable ». Au­jourd’hui, Laurent ap­pré­cie de pou­voir à nou­veau rou­ler en toute lé­ga­li­té. « C’est bien plus re­po­sant. »

Des pe­tites com­bines donnent par­fois lieu à des gra­ti­fi­ca­tions sous forme d’en­ve­loppes…

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