ENQUETE

Ré­gle­men­ta­tion : Magouilles à gogo sur les routes de France

Trucks Mag - - Sommaire - Texte : Va­lé­rie Chr­zav­zez. Pho­tos : DR.

Triche or­ga­ni­sée ou pe­tites li­ber­tés avec la ré­gle­men­ta­tion, il existe de nom­breuses fa­çons de dé­tour­ner la loi dans le trans­port rou­tier : chro­no­ta­chy­graphe tru­qué, brouilleur d’ondes, fraude à l’AdB­lue, concur­rence dé­loyale... Eclai­rages sur ces nom­breuses pra­tiques en vi­gueur dans l’Hexa­gone.

Vou­loir res­pec­ter la ré­gle­men­ta­tion à la lettre dans le trans­port rou­tier n’est pas chose fa­cile tant les textes et les contraintes sont nom­breux. Il est en re­vanche beau­coup plus ai­sé de s’af­fran­chir de cer­taines règles pour ga­gner en pro­duc­ti­vi­té, même si ce­la se fait aux dé­pends de la sé­cu­ri­té rou­tière et de la concur­rence équi­table entre en­tre­prises. En ma­tière de bi­douille, les so­lu­tions ne manquent pas. Les tri­cheurs sont ain­si ve­nus à bout du chro­no­ta­chy­graphe sup­po­sé in­vio­lable, avec pour com­men­cer un simple ai­mant, puis avec des mé­thodes plus so­phis­ti­quées. Pour évi­ter de de­voir ac­quit­ter la taxe ki­lo­mé­trique en Bel­gique, il est pos­sible d’ac­qué­rir sur in­ter­net des brouilleurs d’ondes per­met­tant aux vé­hi­cules de ne pas être re­pé­rés, et donc pas fac­tu­rés. Pour pou­voir cir­cu­ler même les wee­kends ou les jours fé­riés, cer­tains chargent

Cer­tains em­ployeurs re­mettent un ai­mant à leurs conduc­teurs le jour de leur em­bauche.

leurs mar­chan­dises dans des ca­mions fri­go qui, sup­po­sés trans­por­ter des den­rées pé­ris­sables, bé­né­fi­cient de dé­ro­ga­tions à ces in­ter­dic­tions. Lorsque le prix du ga­zole flambe, quelques-uns n’hé­sitent pas à rou­ler au rouge, ce bon vieux fuel bien moins oné­reux. L’AdB­lue re­pré­sente un sur­coût ? On peut ache­ter un lo­gi­ciel per­met­tant de désac­ti­ver le sys­tème. Un site in­ter­net pro­po­sant cette tech­nique des­ti­née à tri­cher, pré­cise hy­po­cri­te­ment : « qu’il est in­ter­dit de sup­pri­mer un sys­tème an­ti­pol­lu­tion ». Cette ma­ni­pu­la­tion, bien que ré­gu­liè­re­ment consta­tée par les forces de l’ordre, bé­né­fi­cie pour l’heure d’un vide ju­ri­dique. « Il n’existe pas de fraude, on ne peut donc pas ver­ba­li­ser » nous confirme le ma­jor Ma­git­te­ri, CRS à Mar­seille. Le po­li­cier, té­moin des dé­gâts cau­sés par les ac­ci­dents im­pli­quant des poids lourds, s’est spé­cia­li­sé dans leurs contrôles. De­puis vingt-cinq ans, il traque les tri­cheurs sur l’arc mé­di­ter­ra­néen, les A7, A8 et A54 sur les­quelles tran­sitent près de 8 000 ca­mions chaque jour. En 2015, avec son col­lègue il a re­le­vé 300 in­frac­tions et 50 dé­lits, prin­ci­pa­le­ment des fraudes au chro­no­ta­chy­graphe, sur 86 vé­hi­cules, dont cinq fran­çais. Ce qui a don­né lieu à 310 000 € de consi­gna­tion. L’an pas­sé, pour 60 dé­lits et 216 in­frac­tions re­le­vés sur 76 vé­hi­cules, dont quatre fran­çais, 292 000 € ont été en­cais­sés.

« Nous contrô­lons da­van­tage les étran­gers, parce qu’ils re­pré­sentent 80% du tra­fic sur nos routes, mais aus­si parce que les Fran­çais sont dé­jà contrô­lés en en­tre­prise ». Dans le trio de tête des na­tio­na­li­tés les plus in­frac­tion­nistes, il classe les Belges, les Es­pa­gnols et les Ita­liens. Ar­rivent en­suite les Ir­lan­dais, les Let­to­niens, les Rou­mains et, dans une moindre me­sure, les Bié­lo­russes.

La fraude s’est pro­fes­sion­na­li­sée avec le nu­mé­rique

Au cours de sa car­rière, le po­li­cier a vu les tech­niques de triche évo­luer. « Il y a vingt ans, la ré­gle­men­ta­tion était moins lourde et les étran­gers moins nom­breux. Les magouilles se li­mi­taient à des ma­ni­pu­la­tions de disques. Avec l’ar­ri­vée des chro­no­ta­chy­graphes de nou­velle gé­né­ra­tion, la triche à l’ai­mant s’est ré­pan­due. On nous a rap­por­té que cer­tains em­ployeurs en re­mettent un à leurs conduc­teurs le jour de leur em­bauche, en même temps que les clés du ca­mion. Avec le nu­mé-

rique tout s’est com­pli­qué. La fraude s’est pro­fes­sion­na­li­sée ». Le CRS évoque un Ita­lien se dé­pla­çant avec son vé­hi­cule-ate­lier pour ins­tal­ler sur les ca­mions un pro­cé­dé très per­fec­tion­né des­ti­né à trom­per l’en­re­gis­treur des cartes des rou­tiers. « Il faut re­con­naître qu’il fait un bon tra­vail. Il nous donne du fil à re­tordre. Pour dé­jouer son sys­tème, il faut par­fois pas­ser une de­mi-jour­née sur un vé­hi­cule ». Rares sont les fois où les CRS ont été obli­gés de re­non­cer à ver­ba­li­ser un ca­mion, faute de pou­voir mettre la fraude soup­çon­née au jour. « Ce­la a dû nous ar­ri­ver une ou deux fois. Nous avons lais­sé le conduc­teur re­par­tir en lui fai­sant com­prendre qu’on l’au­rait à l’oeil ». Car les tri­cheurs sont sou­vent ré­ci­di­vistes. « Cer­taines en­tre­prises trichent en per­ma­nence. Elles ont com­pris que nous avions peu de moyens pour lut­ter contre leurs pra­tiques, et qu’in­ves­tir dans des lo­gi­ciels leur per­met­tant de faire tra­vailler da­van­tage leurs conduc­teurs, et donc de ga­gner en pro­duc­ti­vi­té, était ren­table. Elles ont fait le calcul : même en se fai­sant ver­ba­li­ser de plu­sieurs mil­liers d’eu­ros une fois de temps en temps, ce­la reste in­té­res­sant ». Dans un ave­nir proche, Ch­ris­tian Ma­gi­ter­ri pren­dra sa re­traite. Il est peu pro­bable qu’il soit rem­pla­cé. « Pour être ef­fi­cace, il faut connaître la ré­gle­men­ta­tion rou­tière spé­ci­fique aux trans­ports, c’est com­plexe et ce­la n’est pas va­lo­ri­sé » re­grette-t-il. Son dé­part fe­ra sans doute la joie de cer­tains trans­por­teurs qui au­ront alors en­core plus de chances de tri­cher sans avoir à en su­bir les consé­quences.

« Ça sent la ma­gouille » semble se dire ce CRS lors de l’ins­pec­tion d’un ca­mion.

En Bel­gique, les brouilleurs d’ondes se dé­ve­loppent pour évi­ter de s’ac­quit­ter de la taxe ki­lo­mé­trique.

Un simple ai­mant peut par­fois suf­fire pour dé­tour­ner le chro­no­ta­chy­graphe.

Le ma­jor Ma­git­te­ri, CRS à Mar­seille, traque les tri­cheurs de­puis vingt-cinq ans. Des ar­naques, il en a dé­mas­quées des pa­quets.

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