LES FILMS PASSENT L’AGRÉG’

Quelle est l’in­fluence sur les films des sites qui ré­duisent le dis­cours cri­tique à une note? Cas d’étude avec La­dy Bird, le pre­mier long de Gre­ta Ger­wig, van­té pour ses 100 % d’avis fa­vo­rables.

Vanity Fair (France) - - Fanfare - JA­CKY GOLD­BERG

Les to­mates peuvent- elles tuer ? À en croire une poi­gnée de réa­li­sa­teurs et de pro­duc­teurs amé­ri­cains, elles nuisent en tout cas aux films et à la culture ci­né­phi­lique. « Les agré­ga­teurs notent un film comme on cote un che­val pour une course hip­pique », ta­clait Mar­tin Scor­sese dans une tri­bune pu­bliée en oc­tobre 2017 par The Hol­ly­wood Re­por­ter. Il ré­agis­sait à la note ca­tas­tro­phique (un F) ac­cor­dée à Mo­ther ! de Dar­ren Aro­nof­sky par Ci­ne­mas­core, un ins­ti­tut qui sonde les spec­ta­teurs à la sor­tie des salles. Il fus­ti­geait aus­si le site Web Rot­ten To­ma­toes (« to­mates pour­ries ») et autres agré­ga­teurs (comme Me­ta­cri­tic), cou­pables, se­lon lui, de trans­for­mer l’exer­cice cri­tique en ma­chine à buzz.

Après un été mo­rose pour les block­bus­ters, la grogne s’est fait en­tendre dans les stu­dios hol­ly­woo­diens : pour­quoi les spec­ta­teurs paye­raient-ils une place pour Alerte à Ma­li­bu si Rot­ten To­ma­toes dit que le film n’a re­cueilli que 19 % d’avis po­si­tifs ? Peut- être en en tour­nant de meilleurs, glis­sèrent des ob­ser­va­teurs ma­li­cieux, rap­pe­lant que Won­der Wo­man, avec 92 %, était aus­si un des plus grands suc­cès de l’an­née. Ou que La­dy Bird, un pre­mier film in­dé­pen­dant réa­li­sé par Gre­ta Ger­wig, long­temps ti­tu­laire d’un ra­ris­sime 100 %, est le car­ton sur­prise de l’hi­ver.

La guerre entre pro­duc­teurs et ci­néastes d’un cô­té, cri­tiques et spec­ta­teurs avi­sés de l’autre n’est pas neuve. En France, en 1999, le réa­li­sa­teur Pa­trice Le­conte pro­po­sait d’in­ter­dire aux cri­tiques de voir les films avant leur sor­tie. Les sites d’agré­ga­tion, eux, semblent ob­jec­ti­ver des opi­nions par es­sence sub­jec­tives (un texte nuan­cé de­vient un nombre), met­tant à éga­li­té spec­ta­teur lamb­da et cri­tique pro­fes­sion­nel, dans une culture de la no­ta­tion gé­né­ra­li­sée, du chauffeur Uber au ca­fé du coin.

Sur Al­lo­ci­né, pion­nier fran­çais du genre, la moyenne des cri­tiques est éta­blie à par­tir d’un pa­nel de cin­quante- quatre titres de presse, dont la plu­part four­nissent eux-mêmes leur note. Des mé­dias choi­sis se­lon trois cri­tères, se­lon son di­rec­teur Ar­naud Me­tral : « Di­ver­si­té, cons­tance et au­dience, pour mé­lan­ger presse spé­cia­li­sée et gé­né­ra­liste, et re­flé­ter un goût le plus large pos­sible. » Et ain­si li­mi­ter les dif­fé­rences par­fois ca­ri­ca­tu­rales entre les notes des cri­tiques et celles des spec­ta­teurs ? Car, moins que les films ou que leurs cri­tiques, c’est la note qui de­vient par­fois l’ob­jet du buzz : l’écart entre la mé­diocre ap­pré­cia­tion pu­blique du der­nier épi­sode de Star Wars et celle, plu­tôt lau­da­tive, de la cri­tique a été am­ple­ment com­men­té. Si le suc­cès du film n’en a pas pâ­ti, on ima­gine les sueurs froides des di­ri­geants de Dis­ney char­gés de pré­pa­rer la suite. — La­dy Bird de Gre­ta Ger­wig. Sor­tie le 28 fé­vrier.

Ch­ris­tine mcP­her­son (saoirse Ro­nan) et Dan­ny (Lu­cas Hedges) dans La­dy Bird de Gre­ta Ger­wig.

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