En­quête RÉ­VÉ­LA­TIONS sur l’a aire Ta­riq Ra­ma­dan

À l’au­tomne 2017, dans la fou­lée du mou­ve­ment #Ba­lan­ce­Ton­Porc, deux femmes por­taient plainte pour viol contre Ta­riq Ra­ma­dan, l’homme qui fas­ci­na une par­tie de la gauche et de la com­mu­nau­té mu­sul­mane fran­çaises. Elles sont conspuées et me­na­cées par les fid

Vanity Fair (France) - - Sommaire -

Maître à pen­ser de l’is­lam en France, émi­nent pro­fes­seur à Ox­ford, le pré­di­ca­teur est sous le coup de deux ac­cu­sa­tions de viol. Les plai­gnantes parlent.

Elle avait l’air d’une folle. La ca­puche de son man­teau noir ra­bat­tue sur la tête, les yeux flous, ha­billée n’im­porte com­ment avec un pull in­forme qu’elle n’en­le­vait plus la nuit et un pan­ta­lon de sur­vê­te­ment qui au­rait pu être un py­ja­ma. Elle ne se la­vait plus, ne se coif­fait plus, ne se re­gar­dait plus dans la glace. Un après-mi­di du mois de no­vembre 2009, elle ar­rive avec sa bé­quille de­vant un com­mis­sa­riat de Lyon, près de chez elle. Sur le che­min, pour gar­der cou­rage et ne pas chan­ger d’avis, elle se ré­pète en boucle la for­mule qu’elle est dé­ci­dée à leur dire. Deux po­li­ciers sont pos­tés à l’en­trée. Elle s’ap­proche et leur ré­cite sa phrase comme un ro­bot : « Je viens por­ter plainte. J’ai été vio­lée par Ta­riq Ra­ma­dan. » Ils la toisent de haut en bas et s’échangent un pe­tit re­gard en coin qu’elle prend pour un sou­rire mo­queur. Elle baisse la tête, fait volte- face et re­part en clo­pi­nant sur sa bé­quille. Après coup, elle les com­prend. Com­ment croire que cette traî­née avait été vio­lée par un grand in­tel­lec­tuel, star des pla­teaux de té­lé­vi­sion, si dis­tin­gué avec sa barbe cou­pée ras et ses cos­tumes Ar­ma­ni, si bel homme et si beau par­leur que les plus ra­vis­santes doivent tom­ber à ses pieds comme des mouches ?

Un peu plus de huit ans après, dans la ville du Sud où elle se cache dé­sor­mais, elle me ra­conte ce dé­pôt de plainte ra­té. Je l’ai vue ar­ri­ver de loin, dis­si­mu­lée der­rière ses grosses lu­nettes de so­leil et tou­jours ap­puyée sur une bé­quille. Un vieil ac­ci­dent de voi­ture lui a écra­sé la ro­tule droite, puis une chute dans les es­ca­liers a ache­vé de la dé­glin­guer. « J’ap­prends à vivre avec la dou­leur », lance- t- elle tan­dis que nous nous di­ri­geons len­te­ment à pied vers la grande place.

Une fois ins­tal­lée au ca­fé, elle pa­raît so­lide, presque gaie. Une force de la na­ture, di­rait- on, s’il n’y avait par­fois ces yeux qui s’em­buent, cette bouche qui se fige sans pou­voir conti­nuer. De­vant un croque-mon­sieur, elle pose à plu­sieurs re­prises la ques­tion qui la pour­suit de­puis toutes ces an­nées : « Pour­quoi moi ? » Elle ajoute : « Et dire que j’ai cru en sa sin­cé­ri­té. Ma naï­ve­té pa­raît ri­di­cule, je sais. Je me suis fait avoir comme une dé­bu­tante, mais c’était re­tors et fi­ce­lé comme un scé­na­rio bien ro­dé. » Elle ra­conte tout, pho­tos, échanges écrits et do­cu­ments à l’ap­pui – e-mails, SMS, images qu’elle fait dé­fi­ler sur son por­table. On parle pen­dant près de six heures, la pre­mière fois. D’un coup, son vi­sage se plisse de dou­leur. Elle craque. « J’ar­rête là. Je ne peux plus. » Elle san­glote. « Il m’a sa­lie. Pour toute ma vie, je se­rai celle qui s’est fait pis­ser des­sus. C’est cette honte qui m’a ré­duite au si­lence pen­dant des an­nées. »

Jus­qu’ici, elle était res­tée sans vi­sage. Les mé­dias l’ont af­fu­blée d’un pseu­do­nyme qu’elle ne s’est pas choi­si, « Ch­ris­telle ». On la sur­nomme aus­si « la fille à la bé­quille », à cause de ce han­di­cap qui joue un rôle im­por­tant dans l’his­toire, et après une ap­pa­ri­tion flou­tée sur BFM TV et un en­tre­tien avec l’es­sayiste Ca­ro­line Fou­rest dans l’heb­do­ma­daire Ma­rianne. Elle

est la deuxième à por­ter plainte pour viol contre Ta­riq Ra­ma­dan, à l’au­tomne 2017. Parce que, dans la fou­lée de l’aaire Har­vey Wein­stein, le vent de li­bé­ra­tion de la pa­role a em­por­té un autre homme qui n’est pas n’im­porte qui : un brillant in­tel­lec­tuel suisse, en­sei­gnant à Ox­ford et né dans une fa­mille no­table d’Égyp­tiens im­mi­grés à Ge­nève, un pré­di­ca­teur en vogue à l’idéo­lo­gie contro­ver­sée qui fut l’icône d’une par­tie de la gauche, de la com­mu­nau­té mu­sul­mane et de la ga­laxie an­ti­sys­tème fran­çaises, pour ne pas dire un maître à pen­ser : Ta­riq Ra­ma­dan.

Un rec­tangle pour le lit

Des agents de la po­lice ju­di­ciaire ont in­ter­ro­gé Ch­ris­telle en no­vembre et dé­cembre 2017 dans un com­mis­sa­riat de sa ville, en­vi­ron sept heures à chaque fois, dont l’une en pré­sence de son avo­cat, Me Éric Mo­rain. Elle leur a conŽé plus de 200 Mo de do­cu­ments. Me‘Mo­rain a’rme avoir re­cueilli, pour l’en­quête, « une di­zaine de té­moi­gnages de femmes, plus ré­cents, qui at­testent de re­la­tions et d’actes de M. Ra­ma­dan que la jus­tice qua­liŽera ». Il ajoute que les po­li­ciers ont aus­si en­ten­du d’an­ciennes élèves suisses de Ta­riq Ra­ma­dan au col­lège et au ly­cée à Ge­nève, dont les ré­cits, pu­bliés en par­tie dans La Tri­bune de Ge­nève, ra­content l’em­prise amou­reuse que leur pro­fes­seur exer­çait sur elles quand elles étaient mi­neures. J’ai ren­con­tré l’une d’elles, lon­gue­ment, en Suisse. Elle veut res­ter ano­nyme et Ta­riq Ra­ma­dan est pré­su­mé in­nocent. Mais si ce que dit Me Mo­rain est avé­ré, il de­vra faire face à un ašux d’ac­cu­sa­tions qui convergent dans le sens du com­por­te­ment, si­non d’un vio­leur, du moins d’un pré­da­teur violent et in­sa­tiable. La condam­na­tion qu’il en­court n’est pas seule­ment ju­di­ciaire. L’homme qui ha­rangue les foules de­puis plus de trente ans pour prê­cher la ver­tu et l’exem­pla­ri­té de la pra­tique is­la­mique ap­pa­raît en dé­ca­lage to­tal avec son ma­gis­tère re­li­gieux, in­tel­lec­tuel et mo­ral.

Au ca­fé de la place, Ch­ris­telle me dé­crit la chambre où a eu lieu « la scène », un jour de l’au­tomne 2009 à l’hô­tel Hil­ton de Lyon. La date se re­trouve fa­ci­le­ment. Le pro­gramme an­non­çant la confé­rence avec Ta­riq Ra­ma­dan dans une salle du bou­le­vard des Ca­nuts, le 9 oc­tobre à 20 h 30, est tou­jours men­tion­né sur le fo­rum « Ma­ni­fes­ta­tions et confé­rences So­li­da­ri­té Pa­les­tine » du site de la grande mos­quée de Lyon. Thème : « Le vivre en­semble, l’is­la­mo­pho­bie, la Pa­les­tine ». Se­lon le ré­cit de Ch­ris­telle, elle a pris un ca­fé avec Ta­riq Ra­ma­dan au bar de l’hô­tel avant la confé­rence. Gê­né par les re­gards in­dis­crets, ce­lui- ci lui a pro­po­sé de pour­suivre la conver­sa­tion dans sa suite. « Il m’a dit : “Il y a un bu­reau et j’ai des coups de té­lé­phone à don­ner.” » Il re­ce­vait, en eet, des tas d’ap­pels de jour­na­listes qui lui de­man­daient de réagir à l’at­tri­bu­tion du prix No­bel de la paix à Ba­rack Oba­ma, le jour même. Ils montent donc, elle par l’as­cen­seur, lui par l’es­ca­lier. Dans sa jeu­nesse suisse, Ta­riq était un ex­cellent foot­bal­leur et il est res­té to­nique. Ch­ris­telle est en­tra­vée par sa sa­ta­née bé­quille et une at­telle à la jambe droite. « La chambre était un peu ca­chée, tout au bout d’un ren­fon­ce­ment du cou­loir, dit- elle. Quand je suis ar­ri­vée, il était dé­jà là. »

Sur mon ca­hier, au ca­fé, je des­sine un rec­tangle pour le lit. Elle le gri­bouille à coups de croix et de gros points pour in­di­quer le coin droit sur le­quel elle s’est as­sise pour étendre sa jambe, la té­lé­vi­sion en face, la bouilloire à gauche. Et là, l’homme, à qui elle tourne le dos avant de le voir, ap­pa­raît sou­dain, la che­mise sor­tie du pan­ta­lon et le vi­sage mé­con­nais­sable. « J’étais gla­cée d’eroi. Il était droit comme un “i”. Il avait des yeux de fou, la mâ­choire ser­rée qu’il fai­sait grin­cer de gauche à droite. Il avait l’air ha­bi­té comme dans un Žlm d’hor­reur. Ter­riŽant, ter­riŽant, ter­riŽant. » Ce qui suit, ex­plique Ch­ris­telle, est d’une vio­lence rare. Coups sur le vi­sage et sur le corps, so­do­mie for­cée, viol avec un ob­jet et hu­mi­lia­tions di­verses, jus­qu’à ce qu’elle se fasse en­traî­ner par les che­veux vers la bai­gnoire et uri­ner des­sus, ain­si qu’elle l’a dé­crit dans sa plainte. Elle me montre une pho­to d’elle juste avant leur ren­contre où elle est gi­ronde et at­trayante. Et une autre, juste après. Elle est mé­con­nais­sable. Son vi­sage, tu­méŽé, a dou­blé de vo­lume. Elle sou­pire : « Voi­là ce qui m’est ar­ri­vé. »

Mais com­ment s’as­su­rer qu’elle dit la vé­ri­té ? Com­ment prou­ver un viol dans l’in­ti­mi­té d’une chambre d’hô­tel où l’on est en­trée de son plein gré ? Avec l’es­poir d’en sa­voir plus, j’ai pas­sé un cer­tain temps dans la salle d’at­tente de Me Yas­sine Bouz­rou, dé­but jan­vier. L’avo­cat de Ta­riq Ra­ma­dan m’avait don­né ren­dez-vous à son ca­bi­net pa­ri­sien à cô­té de la place Saint-Mi­chel. Il n’est pas ve­nu, ne s’est pas ex­cu­sé et n’a plus ré­pon­du à mes mes­sages en­suite. Au té­lé­phone, lors d’une brève conver­sa­tion pour Žxer une date, il avait feint de ne pas sa­voir qui était Ch­ris­telle. Puis : « Ah oui ! Vous par­lez de celle qui s’est fait vio­ler dans une chambre d’hô­tel et a at­ten­du que son vio­leur re­vienne sans ap­pe­ler au se­cours ? » Son iro­nie du­bi­ta­tive donne une idée de ce qui se­ra une ligne de dé­fense : com­ment croire que Ta­riq Ra­ma­dan, ma­rié, père

« C’était une star aus­si in­ac­ces­sible qu’El­vis Pres­ley, MAIS AVEC LA PU­RE­TÉ MO­RALE EN PLUS. ­ HEN­DA AYA­RI

de quatre en­fants, éri­gé en mu­sul­man mo­dèle et qui prêche la ver­tu is­la­mique pour tous, don­ne­rait des ren­dez-vous à des jeunes femmes qu’il n’a ja­mais vues pour le simple plai­sir de les abu­ser ? Se­rait-il as­sez fou pour ris­quer de perdre tout ce qu’il a construit pen­dant des dé­cen­nies ? Pour­quoi pas­se­rait-il des mois à mon­ter des plans alam­bi­qués pour vio­ler une femme avec une bé­quille et une at­telle alors que des lles l’at­tendent à la sor­tie des confé­rences ? « Je sais, ça pa­raît dingue, re­con­naît Ch­ris­telle. Même moi j’ai du mal à y croire. »

EPas un bai­ser de ci­né­ma

lle a les yeux pé­tillants, les che­veux bruns ras­sem­blés en queuede- che­val, un jean et un che­mi­sier sage clas­si­que­ment noué au cou par une la­val­lière. Elle parle vite, sans dé­tour et sans api­toie­ment, avec un grand sou­ci de la pré­ci­sion. Ce n’est pas une femme qu’on re­marque pour sa beau­té. Elle part fa­ci­le­ment dans des éclats de rire et des mo­que­ries, y com­pris en­vers elle-même. Par mo­ments, elle s’e‡ondre. En­fance dans une fa­mille chré­tienne de la classe moyenne des en­vi­rons de Ver­sailles. Une soeur aî­née, une mère nor­mande qui la traî­nait en pous­sette dans les mu­sées, un père nor­man­do-mar­ti­ni­quais, cadre d’en­tre­prise, ar­tiste à ses heures et aux mé­thodes d’édu­ca­tion strictes, à l’an­cienne. Ch­ris­telle ne chait pas grand- chose à l’école, mais pas­sait les étapes sans e‡ort, sur­tout en maths, jus­qu’au bac. À 14 ans, elle est mar­quée par sa lec­ture du Prince de Ma­chia­vel, « pour sa lu­ci­di­té froide et ma­thé­ma­tique sur le fonc­tion­ne­ment des êtres hu­mains ». À 15 ans, par Le Dis­cours de la mé­thode de Des­cartes et L’Art de la guerre de Sun Tzu. « Ma soeur était en pré­pa HEC, je lui pi­quais ses livres. »

Elle ne veut tou­jours pas dé­voi­ler son nom, mais consent pour la pre­mière fois à don­ner une pho­to d’elle que nous pu­blions. « J’ai mes len­tilles de cou­leur, on ne va pas me re­con­naître avec ça, es­time- t- elle. Si vous voyiez l’imam in­té­griste que vé­nèrent les jeunes hommes de mon quar­tier, vous com­pren­driez pour­quoi je n’ai pas trop en­vie de mon­trer ma tête. Ce n’est pas de Ta­riq Ra­ma­dan que j’ai peur, mais des ra­ma­diens–: com­plè­te­ment lo­bo­to­mi­sés et per­sua­dés de bien faire, ils pour­raient me plan­ter un cou­teau au nom d’Al­lah. » Ces jeunes dis­ciples, elle dit les re­con­naître à leur style « pe­tit bour­geois de bonne fa­mille, barbe très courte, che­mise, pull à col en V, mo­cas­sins » – tout comme leur maître. Avant qu’elle ne parte se ré­fu­gier dans la ville où nous dis­cu­tons, elle a su­bi leurs me­naces. Elle a re­con­nu l’un d’eux sur une des pho­tos trans­mises aux po­li­ciers, au mi­lieu d’un pe­tit groupe de jeunes en­tou­rant Ta­riq Ra­ma­dan. « Si tu conti­nues, tu ni­ras sui­ci­dée dans la Seine très vite », lui a glis­sé un autre dans la rue. « Ce­lui- ci avait plu­tôt la qua­ran­taine et m’a fait plus peur, dit- elle. C’est lui qui m’a in­ci­tée à chan­ger de ville. »

Hen­da Aya­ri, la pre­mière plai­gnante, n’a ja­mais ren­con­tré Ch­ris­telle. Elles ne se res­semblent pas et ignorent l’une et l’autre qu’elles ont bien des points com­muns. Hen­da, elle aus­si, a connu Ta­riq Ra­ma­dan alors qu’elle se trou­vait dans une si­tua­tion de fai­blesse : di­vor­cée de son ma­ri sa­laste, le père de ses trois en­fants, elle avait 36 ans et cher­chait sa voie. Comme Ch­ris­telle, elle l’a ren­con­tré sur Fa­ce­book. « Je sor­tais du sa­lasme et je culpa­bi­li­sais. Je de­vais re­ti­rer mon voile pour trou­ver du bou­lot–», me ra­conte-telle, vê­tue d’un en­semble jupe chic et strict, dans un ca­fé pa­ri­sien. Elle s’est, en­suite, dé­ta­chée de la re­li­gion et est de­ve­nue une mi­li­tante fé­mi­niste. «–Pour moi, pour­suit- elle, Ra­ma­dan in­car­nait l’is­lam mo­dé­ré. Il était la ré­fé­rence, le plus apte à ré­pondre à mon ques­tion­ne­ment re­li­gieux et à m’ap­por­ter l’apai­se­ment. » Elle aus­si a été sé­duite par sa « gen­tillesse », ses « ma­nières res­pec­tueuses », sa « grande at­ten­tion » : « J’étais £eur bleue, sur­prise et £at­tée qu’il s’in­té­resse à moi et à mes souf­frances, qu’il ait en­vie de me connaître. » Comme Ch­ris­telle, mais trois– ans plus tard – en 2012 –, Hen­da a¦rme qu’il l’a in­vi­tée à mon­ter dans sa chambre d’hô­tel lors de leur pre­mier ren­dez-vous pour dis­cu­ter au calme – parce que, jus­tiait-il, « il y avait trop de gens dans le hall ». Comme Ch­ris­telle, elle dit avoir ob­tem­pé­ré sans se dou­ter de ce qui ar­ri­ve­rait : « C’était im­pos­sible que ce grand mon­sieur in­vite une mi­nette pour la sé­duire. C’est lui qui rap­pe­lait les règles et les in­ter­dits de l’is­lam, sur le pé­ché que re­pré­sen­taient les re­la­tions sexuelles hors ma­riage. » Elle in­siste : « C’était une star aus­si in­ac­ces­sible qu’El­vis Pres­ley, mais avec la pu­re­té mo­rale en plus. Quand je suis ar­ri­vée dans sa chambre et qu’il m’a em­bras­sée, je ne m’y at­ten­dais pas. Mais ce n’était pas un bai­ser de ci­né­ma. J’ai eu mal. J’ai cru qu’il al­lait me tuer. »

CH­RIS­TELLE SE RE­MÉ­MORE UN MES­SAGE DE RA­MA­DAN : « J’es­père que la ro­sée fraîche du ma­tin te ré­veille en dou­ceur, ma prin­cesse. ˆ

Elle porte plainte pour « viol, agres­sion sexuelle, vio­lences et me­naces de mort ».

Ta­riq Ra­ma­dan a en­ga­gé une ac­tion en dé­non­cia­tion ca­lom­nieuse à l’en­contre de Hen­da Aya­ri. Ses avo­cats ont ver­sé au dos­sier des mes­sages échan­gés entre le pré­di­ca­teur et un compte Fa­ce­book at­tri­bué à la jeune femme, les 5 et 6 juin 2013, soit quinze mois après la scène qu’elle ra­conte. « Nous sommes des êtres hu­mains avec nos failles, lui écrit- elle. J’étais dans une pé­riode dišcile et in­stable et des per­sonnes qui te haïssent m’ont mon­té la tête contre toi en te fai­sant pas­ser pour un monstre per­vers et sans coeur. » Les avo­cats de Ra­ma­dan ont aus­si pro­duit l’at­tes­ta­tion d’un « fonc­tion­naire as­ser­men­té » qui as­sure avoir été ac­cu­sé de viol par Hen­da Aya­ri alors qu’il avait re­pous­sé ses avances. « Je ne vois pas du tout, mais pas du tout, de qui il s’agit ! » s’ex­clame- t- elle en me don­nant la rai­son de la pour­suite de sa cor­res­pon­dance avec Ta­riq. « J’étais très en co­lère. Je l’in­sul­tais, au dé­part. Quand je lui ai dit que j’al­lais le dé­non­cer, il a com­men­cé à me me­na­cer au té­lé­phone : “Hen­da, on sait tout de toi. Ne joue pas à la ma­ligne. Si tu fais quoi que ce soit, ça va te coû­ter très cher.” J’ai des en­fants ; j’ai eu peur qu’il s’en prenne à eux. Ma stra­té­gie a été de le ras­su­rer. J’ai joué le par­don, la bien­veillance. J’étais en­core sous son em­prise aus­si. J’ai même été ten­tée de le re­voir, mais j’ai eu peur. »

Com­ment de­vient- on une « amie » de Ta­riq Ra­ma­dan ? Quand Ch­ris­telle fait sa connais­sance, au cours de l’an­née 2009, il a 47 ans ; elle, 36. Il est au som­met de son as­cen­sion et elle, au plus mal. L’ac­ci­dent de voi­ture qui l’a han­di­ca­pée est le dé­but d’une des­cente aux en­fers. Elle qui pra­ti­quait le sport à haute dose –´ ath­lé­tisme, rug­by, hand­ball, danse mo­derne – doit tout ar­rê­ter. Elle n’a pas d’en­fant et se sé­pare de l’homme avec qui elle vi­vait dans le sud de la France. Elle gros­sit. Sa pe­tite en­tre­prise de créa­tion de sites Web pé­ri­clite. Les ¦ns de mois sont une han­tise. Elle dé­grin­gole. Les rares per­sonnes qu’elle fré­quente sont des ca­ma­rades d’in­for­tune croi­sés au centre d’ac­tion so­ciale ou à la caisse d’al­lo­ca­tions fa­mi­liales. Elle se lie d’ami­tié avec les plus dé­mu­nis : des im­mi­grés pour la plu­part, sou­vent mu­sul­mans. Les femmes s’oc­cupent d’elle, lui ap­portent des ma­krouts et des bak­la­vas. Cer­taines lui glissent dis­crè­te­ment des prières sous la porte et lui vantent « les joies de l’is­lam et de la so­li­da­ri­té is­la­mique », se­lon les mots de Ch­ris­telle, qui ne de­mande alors qu’à s’y je­ter. « Va à la li­brai­rie Taw­hid, lui dit une de ses nou­velles co­pines. Il y a tout. » Le ma­ga­sin, à Lyon, ap­par­tient aux édi­tions du même nom et vend, jus­qu’aux moindres cas­settes, les oeuvres com­plètes du grand pré­di­ca­teur. « Il faut que tu lises Ta­riq Ra­ma­dan, ma soeur », lui conseille un em­ployé de Taw­hid. « J’avais en­vie d’y croire. J’étais à fond », ra­conte-t- elle. Ch­ris­telle a des fa­ci­li­tés in­tel­lec­tuelles, un cô­té sur­doué dont elle paye le prix : sa ca­pa­ci­té à lire vite et à mé­mo­ri­ser ac­cé­lère d’au­tant plus sa ra­di­ca­li­sa­tion. Elle en­glou­tit les livres à grande vi­tesse et sans mo­dé­ra­tion, dort peu la nuit. « J’in­gur­gi­tais tous les jours des pa­quets de ha­diths et les diˆérentes édi­tions du Co­ran en boucle, écrites et au­dio – et même en dor­mant, car il m’avait dit que ça at­ti­rait les anges pro­tec­teurs pen­dant mon som­meil. Il y a quelque chose là- de­dans qui hyp­no­tise. C’est mo­no­corde, c’est lan­ci­nant comme un bruit de fond. On re­lit, on re­lit, on re­lit et ça te rentre dans le crâne sans que tu t’en rendes compte. »

Elle dé­vore plu­sieurs livres de Ra­ma­dan, s’abonne à sa page Fa­ce­book pour s’in­for­mer des der­niers écrits. « Un conte­nu as­sez sim­pliste, une écri­ture par­fois am­pou­lée. Ça se lit vite. Pas be­soin de culture, c’est ac­ces­sible à un maxi­mum de monde. Ça a du charme parce qu’on croit ap­prendre des choses et que ses écrits sont comme ses pa­roles : il y a plu­sieurs ni­veaux de lec­ture. Cha­cun peut y en­tendre ce qu’il a en­vie. On de­vient vite fan. » Elle res­pecte les in­ter­dits qui en­va­hissent son quo­ti­dien. Ne pas écou­ter de mu­sique, ne pas sor­tir seule, ne pas se ma­quiller – « ça, c’est pour les putes ». Elle tente de res­pec­ter à la lettre les pré­ceptes de La Ci­ta­delle du mu­sul­man, pe­tit guide des prières à ré­ci­ter en toutes cir­cons­tances. En 2008, elle pro­nonce sa cha­ha­da, la pro­fes­sion de foi de l’is­lam. Pas com­pli­qué. On peut être chez soi, il sušt de ré­pé­ter trois fois la phrase sa­crée : « Il n’y a de Dieu que Dieu et Ma­ho­met est son pro­phète. » Avec le re­cul, elle se dit que c’était plus fa­cile que d’an­non­cer : « J’ai été vio­lée par Ta­riq Ra­ma­dan. » La voi­là conver­tie. À l’is­lam, et bien­tôt à Ta­riq. « Je n’avais plus de dé­fense, plus rien du tout. J’étais en état de dé­tresse, en dé­pres­sion to­tale. Je vou­lais une ré­ponse tout de suite. »

Le conseiller de To­ny Blair

Le 31 dé­cembre 2008, elle est seule chez elle. Pour égayer son ré­veillon, elle en­voie un mes­sage col­lec­tif de bonne an­née à tous ses contacts Fa­ce­book. L’un d’eux lui ré­pond im­mé­dia­te­ment. C’est Ta­riq Ra­ma­dan. « Mer­ci, c’est très gen­til. Je suis tout seul en dé­pla­ce­ment et ça me fait plai­sir. » Ch­ris­telle est scep­tique. Ça ne peut pas être le grand Ra­ma­dan en per­sonne qui lui écrit. Un char­gé de com’, sans doute. Dans ses sou­ve­nirs, elle lui ré­pond en ces termes : « C’est vous qui gé­rez votre compte ? » Lui : « Oui, c’est moi. » Elle : « C’est ça, mon oeil ! » « Si, si, c’est moi », in­siste le mes­sa­ger qui al­lume sa ca­mé­ra pour lui faire voir sa tête. Elle a des doutes, prend une cap­ture d’écran. Sur la pho­to, il a un oeil fer­mé. Elle la montre à une amie qui con¦rme : « Oui, c’est bien Ra­ma­dan ! » Com­mence une cor­res­pon­dance, puis des ap­pels. « Il m’ap­por­tait des connais­sances conti­nuelles sur la po­li­tique, la re­li­gion, les dis­cri­mi­na­tions, la so­cié­té, tout ce qui

« J’ai sen­ti ta gêne... Dé­so­lé pour ma vio­lence. J’ai ai­mé. TU VEUX EN­CORE ? » MES­SAGE DE TA­RIQ RA­MA­DAN PRO­DUIT PAR CH­RIS­TELLE

m’in­té­res­sait. » Elle de­vient ra­ma­dienne, comme d’autres sont raé­liens. Elle l’ad­mire, le res­pecte, suit tous ses conseils, croit tout ce qu’il dit. Nor­mal : il la pro­tège ; il veut son bien. « Ça me fai­sait plai­sir que le plus grand éru­dit en is­lam fran­co­phone s’in­té­resse à moi. Il était in­croya­ble­ment cour­tois et at­ten­tif, exi­geait que je sois dis­po­nible quand bon lui sem­blait. Il me re­mon­tait le mo­ral, me don­nait en­vie de me battre – en­fin, je le croyais. J’avais dix, vingt mes­sages par jour, entre 5 heures du ma­tin et mi­nuit. » Elle se re­mé­more les plus sen­ti­men­taux : « “J’es­père que la ro­sée fraîche du ma­tin te ré­veille en dou­ceur, ma prin­cesse. J’ad­mire ton cou­rage.” J’étais coin­cée chez moi, je ne fai­sais que par­ler avec lui, il n’y avait plus que lui qui exis­tait. C’est là qu’a com­men­cé la des­cente aux en­fers. »

En ce dé­but d’an­née 2009 où Ch­ris­telle se dé­bat avec la dé­pres­sion, Ta­riq Ra­ma­dan a at­teint un ob­jec­tif cru­cial : il est de­ve­nu res­pec­table. Il est l’in­tel­lec­tuel mu­sul­man le plus connu en Eu­rope et, hon­neur su­prême, il est par­ve­nu à ac­qué­rir, après avoir été « cher­cheur as­so­cié », le titre de pro­fes­seur d’études is­la­miques contem­po­raines dans l’un des plus pres­ti­gieux éta­blis­se­ments de la pla­nète : Ox­ford. Sur le site du St An­to­ny’s Col­lege, l’une des fa­cul­tés de l’uni­ver­si­té bri­tan­nique, Ra­ma­dan est pré­sen­té comme le « pro­fes­seur du cheikh Ha­mad ben Kha­li­fa AlT­ha­ni », si­gni­fiant qu’il est l’obli­gé de l’émir du Qa­tar qui fi­nance à coups de mil­lions de dol­lars le Middle East Centre, un dé­par­te­ment d’études de St An­to­ny. Ra­ma­dan s’est ins­tal­lé à l’ouest de Londres dans le pai­sible et cos­su quar­tier d’Ea­ling, avec sa femme – une Bre­tonne conver­tie à l’is­lam – et leurs quatre en­fants.

Pour en ar­ri­ver là, outre son cha­risme et son ta­lent, il lui a fal­lu un pays, la Grande-Bre­tagne, où existe une re­li­gion d’État (l’an­gli­ca­nisme) et une tra­di­tion com­mu­nau­ta­riste plus to­lé­rante en­vers les fon­da­men­ta­listes re­li­gieux que la ri­gide laï­ci­té uni­ver­sa­liste à la fran­çaise. Il lui a fal­lu l’aide gé­né­reuse du Qa­tar, pays am­bi­gu à l’égard du dji­ha­disme et qui a sou­te­nu des groupes is­la­mistes ar­més en Sy­rie, et le sou­tien mo­ral de son men­tor qui ré­side dans l’émi­rat : Yous­sef Al-Qar­daoui, pré­di­ca­teur et théo­lo­gien des Frères mu­sul­mans, l’un des maîtres à pen­ser de l’is­la­misme mi­li­tant le plus vi­ru­lent, qui prône la conquête de l’Eu­rope par l’is­lam, jus­ti­fie les at­ten­tats-sui­cides au Proche-Orient comme des « opé­ra­tions de mar­tyres » et ex­pli­quait sur la chaîne Al-Ja­zee­ra en jan­vier 2009 que Hit­ler avait ad­mi­nis­tré aux Juifs un « châ­ti­ment di­vin » im­po­sé par Al­lah pour « les pu­nir de leur cor­rup­tion ».

Il a fal­lu à Ta­riq Ra­ma­dan, en­fin, l’ahu­ris­sant pou­voir de sé­duc­tion qu’il sait exer­cer sur les es­prits les plus avi­sés. Après les at­ten­tats de juillet 2005 à Londres, le pre­mier mi­nistre bri­tan­nique, To­ny Blair, l’a char­gé de par­ti­ci­per à un co­mi­té d’ex­perts pour lut­ter contre l’is­la­misme. Qui, mieux que cet in­tel­lec­tuel tran­quille aux che­mises blanches im­ma­cu­lées, pou­vait faire en­tendre rai­son à la com­mu­nau­té mu­sul­mane bri­tan­nique ? La gauche an­glaise le dé­cri­vait comme le Mar­tin Lu­ther King de l’is­lam eu­ro­péen. « Avec son charme, son calme, son ac­cent fran­çais dé­li­cieu­se­ment suisse, Ta­riq Ra­ma­dan était vu comme une al­ter­na­tive aux pré­di­ca­teurs ul­tra­durs qui prê­chaient le dji­had », se sou­vient De­nis MacS­hane, an­cien mi­nistre du gou­ver­ne­ment Blair, qui ajoute : « Ra­ma­dan a très bien su uti­li­ser la crainte de la Grande-Bre­tagne d’être ac­cu­sée d’is­la­mo­pho­bie pour in­fil­trer l’es­ta­blish­ment. Quand j’ai com­men­cé à dé­cou­vrir ses pro­pos an­ti­dé­mo­cra­tiques et an­ti­femmes et sa dé­tes­ta­tion des Juifs, j’ai aler­té mon ami Ti­mo­thy Gar­ton Ash » – un grand pro­fes­seur de St An­to­ny’s. En vain. Ta­riq Ra­ma­dan était dé­jà ins­tal­lé à Ox­ford.

Cette splen­dide carte de vi­site est une re­vanche pour l’an­cien en­sei­gnant ge­ne­vois dont la thèse avait été re­fu­sée par un pre­mier ju­ry uni­ver­si­taire suisse. Le su­jet lui-même était une ma­nière de ré­pa­rer une bles­sure fa­mi­liale et de rendre jus­tice à son hé­ros : son grand-père égyp­tien Has­san Al-Ban­na, fon­da­teur de la confré­rie des Frères mu­sul­mans dont le slo­gan est ex­pli­cite – « Dieu est notre but. Le pro­phète est notre chef. Le Co­ran est notre cons­ti­tu­tion. Le com­bat est notre che­min. La mort au ser­vice de Dieu est notre dé­sir le plus cher. » Saïd Ra­ma­dan, gendre de Has­san Al-Ban­na, père de Ta­riq et for­cé à l’exil en 1959 par le pré­sident égyp­tien Nas­ser, a en­traî­né la fa­mille à pour­suivre la mis­sion à par­tir de Ge­nève. La thèse de Ta­riq sur son grand­père a été ju­gée plus com­plai­sante que scien­ti­fique par le ju­ry ge­ne­vois. Le doc­to­rant ne vou­lait voir Has­san Al-Ban­na que comme un pré­cur­seur de la pen­sée ré­for­miste is­la­mique mo­derne et l’exemp­tait de toute vel­léi­té de vio­lence. « Il n’ac­cep­tait pas qu’on le consi­dère comme un idéo­logue du terrorisme, a té­moi­gné le pro­fes­seur Charles Ge­ne­quand dans “En­voyé spé­cial”, sur France 2, en 2004. C’était une po­si­tion in­te­nable. Je me suis re­ti­ré de mes fonc­tions de di­rec­teur de thèse. » Ce n’est qu’à la fa­veur de cette dé­mis­sion et d’un nou­veau ju­ry que le pos­tu­lant a fi­ni par ob­te­nir le pré­cieux sé­same.

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Le sen­ti­ment de re­vanche vaut aus­si à l’égard de la France. En no­vembre 1995, dans la psy­chose des at­ten­tats is­la­mistes, Ta­riq Ra­ma­dan y a été in­ter­dit de sé­jour pour quelques mois. « Nous avions de bonnes rai­sons de le faire », me dit la­co­ni­que­ment le mi­nistre de l’in­té­rieur de l’époque, Jean- Louis De­bré, sans rap­pe­ler que le Centre is­la­mique de Ge­nève, point d’an­crage de la fa­mille Ra­ma­dan, était sus­pec­té de ser­vir de plaque tour­nante aux mi­li­tants al­gé­riens du Front is­la­mique du sa­lut (FIS) et même à sa branche mi­li­taire, le Groupe is­la­mique ar­mé (GIA). L’in­ter­dic­tion a été le­vée, mais les an­nées sui­vantes, le pré­di­ca­teur a sou­vent fran­chi la ligne jaune. Après avoir réus­si à faire in­ter­dire en 1993 à Ge­nève Le Fa­na­tisme ou Ma­ho­met le Pro­phète, une pièce de Vol­taire, au pré­texte qu’elle gê­nait « les es­paces in­times et sa­crés », il dé­chaî­nait les pas­sions en 2003 avec une tri­bune dans la­quelle il ac­cu­sait les « in­tel­lec­tuels juifs fran­çais » de suivre une ligne com­mu­nau­ta­riste. La même an­née, lors d’un fa­meux dé­bat té­lé­vi­sé avec le mi­nistre de l’in­té­rieur, Ni­co­las Sar­ko­zy, il pro­po­sait l’étrange idée d’un « mo­ra­toire sur la la­pi­da­tion », après des pro­pos de son frère in­té­griste Ha­ni Ra­ma­dan pour jus­ti­fier ce châ­ti­ment à l’en­contre des femmes adul­tères. Gaffes ou stra­té­gie ? Ce qu’il perd en image du cô­té des élites pa­ri­siennes ou ge­ne­voises, il le gagne au­près de son pu­blic et de ses maîtres re­li­gieux, en par­ti­cu­lier au Qa­tar. S’il ag­grave sa ré­pu­ta­tion sul­fu­reuse, il ac­croît aus­si

sa no­to­rié­té. Et la vio­lence des ré­ac­tions à son en­contre le fait pas­ser op­por­tu­né­ment pour une vic­time de la pen­sée do­mi­nante.

Ain­si, il se po­si­tionne dans l’es­ta­blish­ment en de­ve­nant un su­jet cen­tral de di­vi­sions par­mi les in­tel­lec­tuels et les po­li­tiques. Ra­re­ment le sens d’une pa­role au­ra été com­pris de ma­nière si op­po­sée par les uns et les autres. De quel is­lam Ra­ma­dan est-il le nom ? Cer­tains en­tendent la douce mu­sique d’un réformateur mo­dé­ré, porte-pa­role d’une re­li­gion qui se veut adap­tée au contexte eu­ro­péen, ca­pable de ré­con­ci­lier avec la so­cié­té les jeunes im­mi­grés en co­lère. D’autres per­çoivent, sous l’har­mo­nie ap­pa­rente, les notes mus­clées d’un pro­sé­ly­tisme in­té­griste. L’ex­trême gauche l’ap­pré­cie pour son tiers-mon­disme et son ac­tion en fa­veur des jeunes de ban­lieue. La fa­cho­sphère et les com­plo­tistes de tout poil se dé­lectent de ses at­taques plus ou moins mas­quées contre le « lob­by sio­niste ». Par­mi les te­nants d’une « laï­ci­té ou­verte », à droite et sur­tout à gauche, beau­coup lui passent son conser­va­tisme re­li­gieux, de crainte d’un pro­cès en is­la­mo­pho­bie qu’il bran­dit à tout bout de champ. Bref, sur l’in­ter­pré­ta­tion de ses dis­cours, de sa stra­té­gie, de ses ob­jec­tifs réels, per­sonne n’est d’ac­cord.

Pre­nez les deux jour­na­listes qui ont pu­blié les bio­gra­phies de Ra­ma­dan les plus fouillées, Ca­ro­line Fou­rest et Ian Ha­mel : ils tirent de leurs re­cherches des conclu­sions op­po­sées. Pour Fou­rest (Frère Ta­riq, Gras­set, 2004), qui est la pre­mière à avoir écou­té et ana­ly­sé des di­zaines de cas­settes de dis­cours du pré­di­ca­teur, ce­lui- ci est un agent ca­ché des Frères mu­sul­mans et masque sous une pa­role hy­po­crite les ob­jec­tifs fon­da­men­ta­listes dé­fi­nis par la confré­rie : faire en sorte que chaque fi­dèle contri­bue à pous­ser son pays vers la dés­écu­la­ri­sa­tion au pro­fit de plus d’is­lam. Elle dé­nonce « le double dis­cours de Ta­riq Ra­ma­dan », re­pre­nant la for­mule de l’is­la­mo­logue Gilles Ke­pel. Pour Ha­mel (La Vé­ri­té sur Ta­riq Ra­ma­dan, Favre, 2007), le pré­di­ca­teur est « un homme pro­fon­dé­ment croyant, l’in­verse d’un tar­tuffe ». À la no­tion de « double dis­cours », qu’il conteste, il pré­fère celle de « grand écart ». Se­lon lui, Ra­ma­dan est na­tu­rel­le­ment obli­gé à d’« acro­ba­tiques contor­sions » puis­qu’il doit « plaire à la fois à Yous­sef Al-Qar­daoui (...) et à la nou­velle “beur­geoi­sie”, ces dé­ci­deurs de la gé­né­ra­tion beur ». Edwy Ple­nel, le fon­da­teur de Me­dia­part, va plus loin en­core : il a dé­cla­ré n’avoir ja­mais en­ten­du « au­cune am­bi­guï­té » ni « au­cun double lan­gage » chez Ta­riq Ra­ma­dan, pré­ten­dant même qu’il a été « très ferme dans la condam­na­tion des at­ten­tats » de 2015. Jean-Charles Bri­sard, du Centre d’ana­lyse du terrorisme et qui a lui aus­si dé­bat­tu avec le pré­di­ca­teur, sou­tient exac­te­ment le contraire. « À une ques­tion simple que je lui ai po­sée en 2003 – “Êtes-vous pour ou contre le terrorisme ?” –, il a ré­pon­du : “Un acte ter­ro­riste est illé­gi­time, car il s’en prend à des in­no­cents.” Je lui ai de­man­dé de pré­ci­ser : “Alors qui sont les cou­pables ?” Il a zig­za­gué. Sur les su­jets sen­sibles, il n’a ja­mais une ré­ponse claire. »

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