Pleks: « En fait, je suis dé­co­ra­teur d’ex­té­rieur »

L’ar­tiste ur­bain a po­sé ses bombes et ses sprays dans la ci­té des Po­tiers il y a cinq ans. Dans son ate­lier, sur les murs, dans les rues… son oeuvre est un cri conti­nu contre les in­jus­tices

Var-Matin (Fréjus / Saint-Raphaël) - - Côte D’azur - M.-C.A ma­ba­lain@ni­ce­ma­tin.fr

Sa ba­leine n’en fi­nit pas de voya­ger sur la toile. No­vembre 2016. Au ma­tin, les pas­sants in­cré­dules dé­couvrent l’épave de l’On­dine, voi­lier échoué et ou­blié à An­tibes, trans­for­mée en cé­ta­cé san­glant et ago­ni­sant. Une «re­con­ver­sion» si­gnée Pleks, ar­tiste très ur­bain. Im­mer­gé tout pe­tit dans la culture graf­fi­ti. « J’ai at­ten­du la nuit et j’ai fon­cé avec mes sprays. J’ai failli perdre pied, au pas­sage ». La ba­leine est tou­jours là. « C’est fou. Pour­quoi on l’en­lève pas, cette épave ? Mais pour moi, c’est bien, ça fait pas­ser le mes­sage ». Et des avis, des in­ter­pel­la­tions et des coups de gueule, il en a plein à dis­tri­buer, Pleks. Contre le mas­sacre des ba­leines et des dau­phins. Contre la cruau­té en­vers les ani­maux. Contre les ou­bliés : les lais­sés pour compte, chô­meurs, tra­vailleurs pauvres, im­mi­grés, mi­grants, sans abri… Contre l’in­jus­tice. L’in­to­lé­rance re­li­gieuse, quelle que soit la croyance. Son art est un long cri, in­ter­mi­nable, qui se ré­per­cute sur les murs des villes, les fa­çades, les pa­lis­sades de chan­tier, les por­tières de voi­ture (dé­ni­chées dans les casses auto), les plaques d’égouts (ou de dé­goût, comme il dit), les pan­neaux de si­gna­li­sa­tion… Mi­li­tant, Peks? « J’aime pas trop le terme. Di­sons, avec des convic­tions. J’es­saie de faire du noble, sans pré­ten­tion, en dé­tour­nant du moche. En fait, je suis dé­co­ra­teur d’ex­té­rieur ! Ou dé­con­neur d’ex­té­rieur, si on pré­fère ! » Une longue pause, puis… « Je suis souvent en co­lère, pour plein de trucs, et comme j’ai hor­reur de me battre, phy­si­que­ment je veux dire, c’est mon mode d’ex­pres­sion. Et si ça choque, j’as­sume. Je signe ». Voi­ci cinq ans, il a po­sé ses va­lises à Val­lau­ris. « J’ai trou­vé l’ate­lier de mes rêves. Suf­fi­sam­ment grand et un loyer ac­ces­sible ». La ci­té des Po­tiers l’ins­pire ? « C’est bien, l’his­toire, mais il faut aus­si pen­ser à cette jeu­nesse sans es­poir ». Un mes­sage que Pleks a fait pas­ser à sa fa­çon. La mai­rie lui a de­man­dé, comme à d’autres créa­teurs, de dé­co­rer une grande jarre en cé­ra­mique pour or­ner le centre an­cien. Ré­sul­tat ? « Une cou­leur ver­dâtre pas belle, tout le long de l’en­co­lure de la jarre, des ca­fards, un peu mon em­blème, j’en des­sine beau­coup et, un pe­tit poème. Des mots pour dé­non­cer les maux. Ma jarre n’est pas ex­po­sée… Elle doit être dans un han­gar ». Pleks le poète ? Oui, et ça en jette. Dé­gai­nant son té­lé­phone, il dé­clame son ode aux fa­meux ca­fards, les ré­sis­tants, les mal ai­més. Au­jourd’hui âgé de 33 ans, l’ar­tiste s’évade du « street art » et s’es­saye à d’autres modes d’ex­pres­sion : rap, poé­sie, sculp­ture… Pour fi­nan­cer ce qui lui tient à coeur, ses «ex­pé­di­tions» en France et à l’étran­ger, et ache­ter son ma­té­riel, il ne crache pas sur des com­mandes ins­ti­tu­tion­nelles. SNCF et autres.

Rêve de sculp­teur

Pleks, sculp­teur ? «Je me lance!» Il tra­vaille avec une ar­tiste co­tée, Mar­tine Weh­rel. « Cette dame m’ap­prend tout. Elle a eu comme pro­fes­seur l’un des der­niers élèves de Ro­din. Ce qu’elle fait, ça tue ! ». Mar­tine, son pied, c’est jus­te­ment des sculp­tures de pieds géants, sur la pointe, ta­lon en l’air. Dans l’ate­lier, un mo­dèle plus mo­deste est per­cé d’un gros clou. « Ma par­ti­ci­pa­tion ! Le monde en marche, mal­gré tout ». Mar­tine épaule le dé­bu­tant pour sa pre­mière créa­tion : un Mi­ckey qui che­vau­che­ra un mis­sile en bran­dis­sant un bri­quet. Une charge sans conces­sion contre l’Amé­rique guer­rière. La sou­ris en de­ve­nir voi­sine avec une Mo­na Li­sa en ni­quab. Cer­taines de ses oeuvres lui ont va­lu « quelques sou­cis » .Une plainte, no­tam­ment, lors­qu’il a fi­gu­ré un Ben La­den sur fond de slo­gan «Il love New York». « Trop sombre, trop trash, trop triste » clament ses dé­trac­teurs. Ce qui l’in­dif­fère. Il nous en­traîne ave­nue du Ta­pis-Vert. Là, sous ses coups de bombes co­lo­rées, un mur tout gris et moche, ca­chant un chan­tier, s’est ou­vert sur un pay­sage de rêve : mer tur­quoise et pal­miers. Une of­frande «A ceux qui n’ont pas les moyens de par­tir en va­cances ».

(Pho­tos Eric Ot­ti­no)

Sous les coups de bombes de Pleks, un mur gris pour ca­mou­fler un chan­tier, ave­nue du Ta­pisVert, est de­ve­nu une ou­ver­ture vers une pro­messe de monde meilleur.

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