Var-Matin (Fréjus / Saint-Raphaël)

« On s’aperçoit qu’on est dans un déni collectif »

Parrain d’un opéra impliquant de jeunes élèves, Yann Arthus-Bertrand était à Nice pour suivre une répétition. Le photograph­e-militant nous a livré sa vision sur l’avenir de la planète.

- PROPOS RECUEILLIS PAR VIVIEN SEILLER vseiller@nicematin.fr

Ses images sont plébiscité­es. Sa voix compte. Sa parole est écoutée. Entre ses livres et ses films, Yann Arthus-Bertrand ne manque pas de projets. À 76 ans, le photograph­e travaille sur son prochain film, France, une histoire d’amour, et continue d’alerter sur les dangers d’un avenir brûlant. Après avoir assisté à la première répétition grandeur nature de l’opéra participat­if Babel à la Diacosmie de Nice, celui qui se définit comme « écolo » a pris le temps de parler environnem­ent. Un discours grave teinté d’une pointe d’optimisme.

Comment vous êtes-vous retrouvé mêlé à cet opéra ?

On s’est rencontré par hasard avec Magali et Sergio [metteur en scène et compositeu­r, Ndlr] pendant le Festival de Cannes l’année dernière et on a parlé. J’adore que mes images servent pour des projets engagés. [...] Ce qui m’a épaté, c’est que c’est un vrai opéra. Ce n’est pas une kermesse, il y a des musiciens pros. Je suis un peu obsédé par le sens que je donne à ma vie, à mon travail. Là, je m’aperçois qu’il sert à rendre les gens heureux.

Les enfants sont réceptifs ?

Ils ont une forme d’insoucianc­e. On leur fait dire des choses qu’ils ne comprennen­t pas très bien, mais je pense qu’ils servent à faire bouger les parents.

On ne peut pas leur demander de faire ce qu’on n’a pas envie de faire. Ce serait hypocrite. Moi, je suis écolo depuis que j’ai 20 ans, j’en ai 76. J’ai vu le monde se transforme­r de façon incroyable. Tout ce qu’on fait est utile. On n’est pas beaucoup à se battre, on est prisonnier­s de cette tyrannie de la croissance qui nous oblige à consommer.

Vous êtes alarmiste ?

Quand tu vois que le secrétaire fédéral des Nations-Unies envoie un tweet sur le rapport du Giec

(1) en disant : « J’ai vu des milliers de rapports dans ma vie, celui-là est le plus angoissant », on s’aperçoit bien qu’on est dans un déni collectif. On s’est presque résigné. Moi je ne suis pas résigné, je suis très à l’écoute.

Certains ont l’impression que leurs efforts sont vains en voyant ce qui n’est pas fait à grande échelle…

Agir rend heureux. Ce qui est important, c’est ce que tu fais, toi. Les scientifiq­ues parlent de la sixième extinction sur Terre. Les chiffres de ces catastroph­es annoncées se rapprochen­t de nous. Jamais je n’aurais pensé que je verrais de mes yeux le changement climatique arriver. Là, on voit. C’est comme si c’était évident, si on ne pouvait rien faire. Mais si, on peut. Dans le débat politique, on parle des retraites, de l’Ukraine…

Le changement climatique, c’est beaucoup plus important. Il faut qu’on s’adapte.

Comment ?

On s’adaptera mieux avec moins de scepticism­e, de cynisme. C’est un peu nunuche, mais est-ce qu’on aime assez la vie et nos enfants ? Ce n’est pas si difficile de moins prendre l’avion, de manger moins de viande. Il y a tellement de choses qu’on peut faire, mais on est habitué au confort.

Que fallait-il voter aux législativ­es pour tenter de sauver la planète ? Nupes ?

Je n’ai pas forcément voté Nupes, j’ai voté pour des personnage­s que j’aimais bien. J’ai soutenu des écolos indépendan­ts. Comme dit Jean-Marc Jancovici (2), les hommes politiques n’ont pas cette formation climatique. Je donne souvent l’exemple des 150 Français choisis par hasard pour la Convention citoyenne. C’est incroyable comme ces gens qui n’y connaissai­ent rien sont devenus des écolos plus radicaux que moi en l’espace d’un an. On manque d’une vraie formation.

Les jeunes comprennen­t mieux ? Beaucoup de ceux qui travaillen­t sont radicaux. Ils ne prennent plus l’avion, ils sont devenus végétarien­s… Il y a vraiment une prise de conscience. Quand j’avais vingt ans, je n’avais pas peur de l’avenir. Aujourd’hui, quand tu as vingt ans, si tu sais lire et écrire, le monde qui arrive devant toi est terrorisan­t.

Les mesures politiques ne sont donc pas suffisante­s ? Jancovici dit qu’il suffirait de réduire de 5 % notre consommati­on d’énergie fossile par an. Il n’y a pas un homme politique qui a le courage d’essayer. Pourquoi ? Parce qu’ils n’ont pas le mandat de leurs électeurs. Quand il y a une marche pour le climat, on est 35 000, quand il y a la marche pour le pass sanitaire, on est 200 000. [...] Les hommes politiques sont dirigés par les électeurs. Si on n’a pas envie de changer, rien ne changera.

Les terres agricoles sont de plus en plus rares. Ça vous alerte ? On est allé dans la vallée de la Roya pour mon film, les gens savent ce qu’est le changement climatique. Vous avez un bon exemple à Mouans-Sartoux : ils ont donné des terrains aux maraîchers pour qu’ils puissent nourrir les écoles. Toutes les communes devraient le faire. On est dans un système global, on va en prendre conscience, mais ce sera sûrement un peu tard.

Il y a tant de choses qu’on peut faire… ”

On manque d’une vraie formation”

Sur la Côte d’Azur, des personnes continuent d’affluer en jets privés…

Prendre un jet privé aujourd’hui, c’est vraiment être inconscien­t. J’en ai pris, j’y ai participé, moi aussi. Mais maintenant ce n’est plus la même chose, on sait ce que c’est. On ne peut plus se cacher. Ce sont les riches qui polluent le plus, ils ont une responsabi­lité plus forte. Ne pas s’en apercevoir, ce n’est pas très bon pour le karma (rire).

Le Parlement européen a acté l'interdicti­on de la vente des véhicules neufs à moteur thermique en Europe à partir de 2035. Certaines voitures de luxe pourraient passer à travers les mailles du filet… Je ne pense pas qu’elles passeront à travers. C’est déjà courageux de le faire, on verra bien si ça marche. Mais il faut réussir à trouver le moyen de faire autrement. Je trouve qu’il n’y a pas assez de vélos et je pense que les transports publics devraient être gratuits partout. À Nice, Estrosi a fait pas mal de choses. Je pense que c’est dans le sens de l’histoire, mais ce n’est pas suffisant.

1. Le dernier volet du Groupe intergouve­rnemental d’experts sur l’évolution du climat (Giec) s’intéressai­t notamment aux moyens de limiter les gaz à effet de serre. Le constat était alarmiste.

2. Ingénieur, expert sur le climat. Représenta­tion finale de l’opéra participat­if Babel le jeudi 30 juin à l’opéra de Nice (19 h).

 ?? (Photo François Vignola) ?? Yann Arthus-Bertrand est venu assister à l’opéra Babel. Il a pu échanger avec les élèves impliqués, comme la jeune Chimène (11 ans).
(Photo François Vignola) Yann Arthus-Bertrand est venu assister à l’opéra Babel. Il a pu échanger avec les élèves impliqués, comme la jeune Chimène (11 ans).

Newspapers in French

Newspapers from France