« La base na­ture mé­rite une ré­flexion glo­bale »

Le Fo­rum Ré­pu­bli­cain a in­vi­té l’ar­chi­tecte ur­ba­niste Ber­trand Du­bus, de­main, à la con­fé­rence “SOS Base nat’”. Il fe­ra part de son ex­pé­rience, et de sa crainte de voir « l’es­pace vert se dé­man­te­ler »

Var-Matin (Sainte-Maxime / Saint-Tropez) - - Var - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR NI­CO­LAS PAS­CAL

Dans le contexte ac­tuel d’amé­na­ge­ment de la base na­ture, pro­po­sé par la mu­ni­ci­pa­li­té qui en­tend y ins­tal­ler un hô­tel de luxe, une dis­co­thèque et un aqua­rium, le Fo­rum Ré­pu­bli­cain fait part de son op­po­si­tion. Il dé­nonce no­tam­ment un pro­jet « sans co­hé­sion d’en­semble, sans concer­ta­tion » et fus­tige « la vi­sion de la ville qui laisse ain­si la part belle aux in­té­rêts pri­vés ». Pour en par­ler, le Fo­rum Ré­pu­bli­cain in­vite, de­main soir, un grand ar­chi­tecte ur­ba­niste, Ber­trand Du­bus, à une con­fé­rence dé­bat sur le de­ve­nir de la base na­ture.

Que vous ins­pire ce pro­jet por­té par la mai­rie ? Tout d’abord, ayant été ar­chi­tecte con­seil de l’État pen­dant huit ans dans les Alpes-Ma­ri­times, j’ai sou­vent été déses­pé­ré de voir cette côte lit­té­ra­le­ment bouf­fée par l’ur­bain, étouf­fée par la den­si­té, et Fré­jus est une ex­cep­tion. Une chance, celle d’un grand es­pace “vide” qui ar­rive comme un souffle dans ce cor­don ur­bain qu’est le lit­to­ral, comme une res­pi­ra­tion d’une grande va­leur. Mor­ce­ler cette base na­ture pe­tit à pe­tit sans avoir une vi­sion gé­né­rale ni pers­pec­tive d’ave­nir de ce que l’on veut faire est pour moi cri­mi­nel. La base na­ture mé­rite une ré­flexion glo­bale. C’est ça qui m’a dé­ci­dé à ve­nir sur Fré­jus ap­por­ter mon aide.

Beau­coup de gens, dont le Fo­rum Ré­pu­bli­cain, fus­tigent en ef­fet le manque de ré­flexion d’en­semble. En quoi est-ce un pro­blème ou un dan­ger ? Dé­ci­der de bâ­tir un peu ra­pi­de­ment, sans faire de lien entre les choses, c’est dé­man­te­ler un en­droit qui pos­sède des atouts d’en­vi­ron­ne­ment et d’es­pace, et c’est se pri­ver d’une ré­flexion sur le rap­port entre les choses.

L’hô­tel, l’aqua­rium et la dis­co­thèque ne font pour­tant que rem­pla­cer des bâ­ti­ments vé­tustes, après tout ? Pour­quoi pas, mais c’est en­core une ques­tion de ré­flexion, je ré­pète, de vue d’en­semble pour le pré­sent et sur­tout pour l’ave­nir. Par exemple s’est-on po­sé la ques­tion si l’hô­tel doit être en bord de mer ou lé­gè­re­ment en re­cul ? Le ter­ri­toire qu’il va oc­cu­per se­ra-t-il clos, où le pu­blic ne pour­ra plus pas­ser et de­vra contour­ner ? Est-ce une bonne idée de faire se cô­toyer un hô­tel de luxe et une boîte de nuit ? Sans lien entre les choses, on fi­nit par “gâ­cher”. Ces opé­ra­tions les unes après les autres vont s’ex­clure les unes les autres alors qu’elles doivent, en­semble, fa­bri­quer une co­hé­sion, une ri­chesse com­plé­men­taire à la ville.

Quelle ré­flexion d’en­semble pro­po­sez-vous ? Il n’y a pas de ré­ponse toute faite. Ce pro­jet d’en­semble doit se construire avec le temps, et sur­tout en concer­ta­tion avec les ri­ve­rains, qui sont les usa­gers de cet es­pace. Mais, hé­las, sou­vent pour des ques­tions po­li­tiques et élec­to­rales, les mu­ni­ci­pa­li­tés en gé­né­ral cherchent à al­ler vite, et ce­la sou­vent au dé­tri­ment de la po­pu­la­tion.

Pour vous, le temps de la ré­flexion n’est ja­mais com­pa­tible avec le temps po­li­tique ? On peut être élu sur l’in­tel­li­gence ou on peut être élu sur des “coups”. L’ur­ba­niste se bat pour que les mu­ni­ci­pa­li­tés s’in­ves­tissent dans du long terme plu­tôt que sur des opé­ra­tions vite me­nées. Je pense que faire des “coups” pour se faire ré­élire, ça ne m’in­té­resse pas. Ce n’est pas fa­vo­rable au bien pu­blic, mal­gré l’im­pres­sion que l’on peut par­fois avoir. En re­vanche, le maire qui en­gage une ré­flexion large avec son pu­blic pour le prendre en consi­dé­ra­tion et fa­bri­quer ain­si un ave­nir en com­mun a au­tant de chance de se faire ré­élire, pour moi, que ce­lui qui au­ra fait deux “coups” en ven­dant les bi­joux de fa­mille...

Pour vous, Da­vid Ra­chline fait un “coup” ? Je ne sais pas mais ce que je vois, c’est qu’on est dans le cas où l’on sur­prend une per­sonne la main dans le pot de confi­ture : elle dit “oui, j’ai fait un hô­tel, j’ai ga­gné de l’ar­gent pour la com­mune, pro­vi­soi­re­ment je montre des comptes en­cou­ra­geants”, mais tout ce­la n’est que très pro­vi­soire. Puis­qu’après se pose la ques­tion du de­ve­nir de ces créa­tions et du lien entre elles. Quid de l’en­tre­tien des voies pu­bliques et autres charges qui vont fi­nir par ap­pa­raître et qui ne sont pas prises en compte au­jourd’hui ? Et ce grand aqua­rium, pour qui le fait-on ? Est-ce pour ex­traire trois ou quatre hec­tares et fa­bri­quer une es­pèce de zone à la Dis­ney­land dont on sait dé­jà que les condi­tions d’ex­ploi­ta­tion et d’en­tre­tien sont ex­trê­me­ment coû­teuses pour la col­lec­ti­vi­té lo­cale ? Ou même si ce n’est pas le cas, et que c’est un pri­vé qui oc­cupe les lieux, ne va-t-il pas trou­ver son loyer ou son bail trop cher, ou exi­ger de meilleures condi­tions (donc un coût pour la col­lec­ti­vi­té) sous pré­texte qu’il fait vivre l’éco­no­mie lo­cale ? On a tous en tête, en France, des pro­jets mon­tés à la va-vite et qui se sont cas­sé la fi­gure…

Que pen­ser de la mo­di­fi­ca­tion du Plan lo­cal d’ur­ba­nisme ? Ce qui me gêne, c’est es­sayer de contour­ner ou, comme là, mo­di­fier la ré­gle­men­ta­tion, en es­sayant de des­ser­rer l’étau. Et en di­sant “il n’y a pas que le pu­blic qui doit pro­fi­ter de cet es­pace, il y a aus­si le pri­vé”... Tout ce­la dé­passe lar­ge­ment les en­ga­ge­ments d’ori­gine.

Mor­ce­ler pe­tit à pe­tit la base na­ture sans vi­sion gé­né­rale ni pers­pec­tive d’ave­nir est cri­mi­nel ”

(Pho­to DR)

Après une longue ex­pé­rience pas­sée sur le ter­rain, l’ar­chi­tecte ur­ba­niste se penche sur le cas de la base na­ture.

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