Vivre Côté Paris

En toute transparen­ce

Angélique Lefèvre sculpte l’organdi faisant disparaîtr­e au passage les limites entre le réel et l’irréel.

- PAR AURÉLIE DES ROBERT. PHOTOS MARIE TRÉMOULET.

On pourrait croire que derrière ces silhouette­s blanches évanescent­es se cache le travail du métal. Il n’en est rien. Angélique Lefèvre sculpte de l’organdi, l’un des tissus les plus délicats, faisant disparaîtr­e les limites entre le réel et l’irréel. Portrait cousu de fil blanc.

Avant de vivre de son art, Angélique Lefèvre était brocanteus­e. C’est à Montreuil qu’elle s’installe dans les années 1980, en même temps que les antiquaire­s Philippe Jousse et Patrick Seguin. Si, eux, arrivent encore à défendre et faire redécouvri­r des designers comme Mathieu Matégot ou Serge Mouille, Angélique se lasse assez vite de vendre objets ou mobiliers. Elle, qui a toujours aimé la mode, se laisse alors tenter par la couture, et travaille pendant deux ans chez un tailleur du Marais, qui lui apprend les essentiels du métier.

Matière évaporée

C’est un ami peintre qui lui souffle l’envie de réaliser des sculptures. Angélique s’invente alors un univers blanc élastique, auquel elle donne forme en le tendant, le distendant au gré des personnage­s. C’est en Suisse que l’artiste se fournit en organdi plus ou moins dense. De cette mousseline de coton apprêtée, utilisée pour la confection, elle assemble délicateme­nt les morceaux découpés. Des lunettes binoculair­es lui permettent toute la minutie, nécessaire à la réalisatio­n. Elle a pris soin au préalable d’exécuter un moulage en plâtre sur lequel elle coud le tissu avant d’ajuster chaque fil à l’aide de ciseaux, pinces et autres bistouris jusqu’à l’obtention de la courbe exacte, de l’angle recherché, du profil parfait. Ses sculptures sont travaillée­s avec une précision quasi chirurgica­le. Fragile mais très intense, chaque oeuvre d’Angélique exprime un personnage au caractère bien trempé extrait d’époques ou d’univers très disparates. C’est Eddy de Cergy, un danseur de hip-hop dont le corps disparaît dans un pantalon Marithé+François Girbaud, clin d’oeil contempora­in au danseur Valentin le Désossé, ou Had3sia, une jeune fille couverte de piercings à la sensualité presque

agressive, rencontrée sur Internet, qui reprend la symbolique d’un Saint-Sébastien pour mieux se faire remarquer, ou encore Akissi, une austère rappeuse encapuchon­née et dissimulée derrière un vêtement pour mieux s’isoler. Unis dans le blanc immaculé et la matière, ces acteurs d’une société plurielle, nous invite au questionne­ment, entre tendresse et vulnérabil­ité.

Dans la transparen­ce du dessin

Après l’organdi, Angélique s’est initiée au PET – polytéréph­talate d’éthylène –, un plastique de type polyester qui, refroidi brutalemen­t, permet des formes transparen­tes. Nouvelle expérience, nouveau style, avec pour intention, un dessin sans contour. Car fascinée par la technique picturale italienne du sfumato –“manière de noyer les contours dans une vapeur légère”, selon Diderot – elle entoure d’une seconde peau translucid­e ses corps laiteux pour adoucir les formes. Et si Angélique tissait des liens entre hier et aujourd’hui, entre réalité et immatérial­ité, entre le fond et la forme ? Elle a en toute vraisembla­nce, imaginé un espace d’expression où les hommes prennent vie dans la transparen­ce de son art. AngŽlique Lef•vre. angeliques­culpture.com Elle est reprŽsentŽ­e parJean-Marie Oger. jmoger.com. Exposition ˆ venir : “F.A.I.R.E.S 2016”, au 116, Centre d’Art Contempora­in de Montreuil, du 21 janvier au 16 avril 2016. Cinq artistes exposent sous le commissari­at d’Yves Sabourin. 116, rue de Paris, 93100 Montreuil. facebook.com/Le116Montr­euil

 ??  ?? Page de gauche, en haut, quelques bustes en plâtre, une étape indispensa­ble à la réalisatio­n des futures sculptures d’organdi. En bas, Angélique avec ses lunettes binoculair­es et ses pinces pour la pose, fil par fil, de la chevelure de Jean Paul...
Page de gauche, en haut, quelques bustes en plâtre, une étape indispensa­ble à la réalisatio­n des futures sculptures d’organdi. En bas, Angélique avec ses lunettes binoculair­es et ses pinces pour la pose, fil par fil, de la chevelure de Jean Paul...
 ??  ?? Ci-contre, de profil, le buste de Jean Paul Gaultier en organdi et résine polymère, à l’abri de la poussière et de la lumière dans une vitrine de méthacryla­te.
Ci-contre, de profil, le buste de Jean Paul Gaultier en organdi et résine polymère, à l’abri de la poussière et de la lumière dans une vitrine de méthacryla­te.
 ??  ?? Page de gauche, la réalisatio­n du moule en plâtre demande beaucoup de soin. Il s’y joue l’expression du sujet. De grands coffres de méthacryla­te, comme une vitrine, protègent les sculptures. Page de droite, la coiffure en fils de Jean Paul Gaultier est...
Page de gauche, la réalisatio­n du moule en plâtre demande beaucoup de soin. Il s’y joue l’expression du sujet. De grands coffres de méthacryla­te, comme une vitrine, protègent les sculptures. Page de droite, la coiffure en fils de Jean Paul Gaultier est...

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