LA NUIT FAUVE

LA NUIT FAUVE

VOGUE Hommes International - - SOMMAIRE - Par PHI­LIPPE AZOURY Pho­to­graphe AN­TOINE D’AGA­TA

La nuit est le terrain de chasse d’An­toine d’Aga­ta, ar­tiste illu­mi­né et té­né­breux.

—À l’au­tomne 2008, Nan Gol­din voit re­ve­nir d’un long sé­jour au Cam­bodge An­toine d’Aga­ta, qui fut son élève à New York en 1990. « Your face was on­ly eyes », lui écrit–elle dans une lettre. Il fait peur à voir. Il n’a plus que la peau sur les os, ses yeux sont si exor­bi­tés qu’ils oc­cupent comme deux fois la su­per­fi­cie de son vi­sage. Son crâne est ra­sé. À tous les en­droits de son corps, on le sent ten­du, prêt à se rompre.

Tous ceux qui, fin 2008, ont croi­sé le pho­to­graphe à son re­tour du Cam­bodge ont eu peur pour lui. Im­man­qua­ble­ment, tous ont vu prendre place en lui une forme d’abou­tis­se­ment de la ter­reur. La vieille res­sem­blance théo­rique avec le co­lo­nel Kurtz d’Apo­ca­lypse Now, qui nous fai­sait tant rire, avait fi­ni par avoir vrai­ment lieu. Et c’était tout autre chose que ce que l’on ima­gi­nait. Tout autre chose sur­tout que ce cirque que l’on connais­sait par coeur, le cirque de ceux qui sortent toutes les nuits dans Pa­ris, dans To­kyo, dans New York, croi­sant à lon­gueur de temps toutes sortes de jun­kies mon­dains, d’aven­tu­riers à la manque, d’im­bé­ciles heu­reux pre­nant pour mo­dèles quatre lé­gendes punks qui n’ont rien de­man­dé à per­sonne. Plus bas dans la ville, vous pou­vez éga­le­ment ex­plo­rer, si ça vous chante, les red­light dis­tricts et leur lot d’épaves qui gèrent, bon an mal an, la couche de déses­poir qui sert de dé­cor au lieu, ja­mais vous n’at­tein­drez cette sen­sa­tion–là : quel­qu’un vous contemple bel et bien de­puis le coeur des té­nèbres, pro­fé­rant en si­lence le man­tra ter­mi­nal du ro­man de Con­rad — « l’hor­reur, l’hor­reur, l’hor­reur » …

An­toine d’Aga­ta ne parle pas sou­vent du Cam­bodge, il parle de la drogue qu’il y a trou­vée, cet Ice de­ve­nu comme le nou­veau nom du pays dé­vas­té, lais­sé ex­sangue par la fu­rie des Khmers rouges. L’Ice c’est la mé­tham­phé­ta­mine. En 2008, elle est qua­si in­trou­vable en Eu­rope, elle touche prin­ci­pa­le­ment l’Asie et les États–Unis. En Thaï­lande, on l’ap­pelle ya­ba, le « mé­di­ca­ment qui rend fou ». Le mar­ché asia­tique, de­puis les zones de pro­duc­tion en Bir­ma­nie, dans le Tri­angle d’or, en est inon­dé. Dans sa con­cen­tra­tion même, elle est la plus te­nue, la plus ser­rée, la plus cruel­le­ment lu­cide des drogues, car elle per­met une con­cen­tra­tion ex­clu­sive sur un point, un fo­cus qui dure comme ça, froi­de­ment, quatre ou cinq heures, voire plus. Ce­lui qui en prend est pour ain­si dire lu­cide à faire peur. Lors­qu’en mars 2008, je suis ve­nu rendre vi­site à An­toine d’Aga­ta à Ph­nom Penh, il était là de­puis quatre ou cinq mois, et je me rap­pelle être al­lé dès le pre­mier après–mi­di le re­joindre là où il vi­vait, rue 51, chez Ka. La chambre al­lait du lit à la table, où traî­naient des bri­quets par di­zaine. La table n’était pas orien­tée vers la fe­nêtre, non, elle don­nait sur un mur fis­su­ré. An­toine était là, en train de se cou­per les ongles, fai­sant dos à la fe­nêtre. Il m’a juste dit : « Voi­là, c’est là. J’ai trou­vé. » Ça lais­sait sous– en­tendre qu’ayant trou­vé l’en­droit, la drogue exacte, son voyage tou­chait à sa fin. Ce voyage avait com­men­cé trente ans plus tôt, il avait quit­té Mar­seille à 18 ans et des pous­sières pour Londres, ses squats, puis l’Amé­rique du Sud. Dans le sac, tou­jours le même livre : Voyage au bout de la nuit. Le choix du livre a lit­té­ra­le­ment an­non­cé le pro­gramme. Il dure en­core. On dit d’An­toine d’Aga­ta qu’il ne pho­to­gra­phie que la nuit, ou plu­tôt qu’il pho­to­gra­phie tous les sy­no­nymes de la nuit. Ceux qui ne connaissent pas son oeuvre sur le bout des doigts pensent même qu’il n’a ja­mais fait une seule pho­to de jour de toute sa vie. C’est presque vrai, ou di­sons que c’est plu­tôt une vieille ques­tion : vers 2003, alors qu’il vient d’at­teindre la qua­ran­taine, l’ar­tiste noc­turne se pose la ques­tion de sa ré­sis­tance phy­sique à cette ma­tière ex­clu­sive qui l’ab­sorbe et le broie. Il évoque alors sys­té­ma­ti­que­ment la né­ces­si­té, pour sa sur­vie men­tale et phy­sique, de « dé­cro­cher » de la nuit, faire des pho­tos diurnes, lui qui a re­pous­sé si vio­lem­ment la lu­mière du jour de son sys­tème de re­pré­sen­ta­tion. Pour­tant, ces pho­tos diurnes existent, elles sont sys­té­ma­ti­que­ment po­li­tiques, réunies sous un livre au­jourd’hui bien dif­fi­cile à trou­ver, au titre ins­pi­ré de De­bord ( le si­tua­tion­nisme et son sens ré­vo­lu­tion­naire de la dé­rive est une de ses prin­ci­pales in­fluences ) Psy­cho­géo­gra­phie ( pa­ru au Point du jour en 2005 ).

La bio­gra­phie du pho­to­graphe dé­ploie un par­cours ini­tia­tique où la pos­si­bi­li­té des images est aus­si le risque de la mort. Pour d’Aga­ta, les an­nées 1980 sont une dé­cen­nie per­due dans la dé­rive : rue à filles d’Amé­rique du Sud, drogue dure, dé­fonce quo­ti­dienne, effondrement. il échoue à New York, fait la manche au bas d’un im­meuble au der­nier étage du­quel quelques pho­to­graphes ex­pé­ri­men­tés / ca­bos­sés, tels Nan Gol­din ou Lar­ry Clark, pro­posent à des pho­to­graphes des an­ti– cours. Ils leur en­seignent com­ment perdre leurs mau­vaises ha­bi­tudes. Nan a re­pé­ré An­toine, spec­tral, et l’a fait mon­ter. Elle lui a en­sei­gné deux–trois trucs tech­niques, le reste ça n’était pas né­ces­saire : sur le terrain en pente de la vie des­troy, il avait dé­jà dis­tan­cé tout le monde. Aus­si­tôt for­mé à la pho­to­gra­phie et au désordre, An­toine d’Aga­ta est re­par­ti vers la nuit, qui fut le lieu de ses er­rances, et s’est mis à pho­to­gra­phier ce qui avait dé­jà été sa vie dix ans du­rant : la rue, les filles, l’hé­roïne, les zones à bor­del du Mexique. Mais dans ce pre­mier tra­vail, quelque chose ne va pas, il s’aper­çoit qu’une dis­tance se crée iné­vi­ta­ble­ment entre la vie et la pho­to­gra­phie — la pho­to s’in­ter­pose entre lui et sa vie et ça ne le rend pas heu­reux. Il fait le choix de re­tour­ner à Mar­seille où il est né, où son père est bou­cher. Là, il bosse dans des bars, re­fait des ap­parts, ça dure comme ça six ans, sept ans, peut– être plus, avant que la rue ne le re­prenne, ( d’ailleurs, il ne dit ja­mais que c’est la pho­to­gra­phie qui l’a re­pris mais « la rue » ). Il re­prend un vol pour le Mexique. L’en­jeu cen­tral, c’est alors de trou­ver un équi­libre entre la pho­to­gra­phie et la vie dans la zone ( avec cette équa­tion in­évi­table : drogue / prostitution ), ar­ri­ver en­fin à faire en­trer la pho­to­gra­phie dans sa vie sans que sa vie, c’est–à– dire la des­truc­tion de toute har­mo­nie, n’en soit af­fec­tée.

On dit d’An­toine

d’Aga­ta qu’il ne pho­to­gra­phie que la

nuit, ou plu­tôt tous les sy­no­nymes

de la nuit.

Se po­sant cette ques­tion, il re­de­vient pho­to­graphe. A–t–il ja­mais ces­sé de l’être ? Est–on pho­to­graphe seu­le­ment quand on prend des pho­tos ? On peut prendre la ques­tion à l’en­vers : An­toine d’Aga­ta, qui s’est im­po­sé au fil des dix der­nières an­nées comme l’un des plus grands pho­to­graphes contem­po­rains, n’es­time pas tant que ça la pho­to­gra­phie ni le pié­des­tal qu’on lui a édi­fié pour qu’il trône en bonne place sur la scène artistique mon­diale, vo­lant peu à peu la ve­dette aux peintres, aux vi­déastes et autres ar­tistes concep­tuels. Au cours de ces nuits que lui seul pou­vait vivre, il a ren­con­tré la pho­to­gra­phie et ce fai­sant s’en est em­pa­ré, l’a vam­pi­ri­sée, l’a re­je­tée vio­lem­ment, s’est ac­cro­ché à elle comme à une drogue ou comme à une femme.

Je fais par­tie de ceux qui pensent qu’An­toine d’Aga­ta est un saint. Quel saint est–ce donc, ce­lui qui se pique, vit par­mi les pu­tains, tourne le dos à tout ? Saint Pa­ra­no ? Saint Jun­kie ? Sa sain­te­té est de rendre la pa­role à celles dont il prend l’image. Sa sain­te­té est d’avoir mis ce pro­blème d’équi­té des rap­ports au centre de sa pra­tique, sa­pant de là toute pos­si­bi­li­té de faire une belle image vo­lée, dont il au­rait l’en­tier bé­né­fice.

Nan Gol­din en parle dans la lettre qu’elle vient de lui adres­ser et qui est pa­rue dans Actes : « Tu t’es tou­jours de­man­dé si ton tra­vail consiste à prendre plus qu’à don­ner mais tu n’es pas voyeur et tes pho­tos ne sont ja­mais prises du point de vue du spec­ta­teur. Tu vis en sym­biose, re­don­nant ce que tu as pris. Et le par­ta­geant avec nous ( … ) Tu as pho­to­gra­phié des poi­vrots quand tu étais ivre, des jun­kies quand tu étais dé­fon­cé. » Ça a tou­jours été l’es­sence même de sa pho­to­gra­phie : ce de­gré d’équi­va­lence main­te­nue entre lui et celles et ceux qu’il pho­to­gra­phie. Ava­le­ment to­tal de sa propre per­sonne et de son propre point de vue face à celles dont il de­vient le mi­roir sans tain.

Ob­sé­dé par ce ren­ver­se­ment des rap­ports de force, An­toine d’Aga­ta s’est en­tê­té et il a ex­plo­ré cette ques­tion par le film, d’abord dans

Aka Ana en 2007 et dé­sor­mais dans le somp­tueux At­las, qui a été dif­fu­sé une pre­mière fois sur Arte à l’hiver 2014, a été pré­sen­té au Fes­ti­val in­ter­na­tio­nal du do­cu­men­taire de Mar­seille en juin et sor­ti­ra en salles en oc­tobre pro­chain. At­las est un film qui m’im­pres­sionne tel­le­ment que je pour­rais en ve­nir aux mains, si ja­mais je de­vais le dé­fendre contre les éter­nels scep­tiques. En 2008, à Ph­nom Penh, il en­tre­voyait, di­sait–il, le bout du bout. L’achè­ve­ment, ce se­rait ce mur, cette fis­sure dans ce mur, dans la rue 51 de cette ville déses­pé­rée. Il aime ré­pé­ter qu’il ne fait plus de pho­tos ou presque, une di­zaine de rou­leaux en six mois, tout au plus. Il dit ne pas les re­gar­der, en­voyer les rou­leaux de né­ga­tifs di­rec­te­ment à l’agence Ma­gnum avant qu’un de ces jours, lors d’un pas­sage en France, il vienne choi­sir quelques images di­rec­te­ment sur planche contact. La pho­to, en 2008, lui est de­ve­nue sub­si­diaire. Elle l’en­combre. Le Cam­bodge a pris une place trop grande chez lui et il ne voit pas com­ment faire en­trer la pho­to­gra­phie dans l’équa­tion par­faite que lui pro­posent cette chambre, ce mur, cette drogue, cette fille.

Ce qu’il a trou­vé à Ph­nom Penh est consi­gné dans Ice, le seul livre de lui ( Images en ma­noeuvre, 2012 ) que je n’ar­rive tou­jours pas à ou­vrir. J’ai face à ce livre be­soin d’un peu de temps en­core. Je ne sais de lui que ce que d’autres m’ont ra­con­té : que les textes qui ac­com­pagnent les pho­tos sont com­po­sés en ma­jeure par­tie d’e–mails en­voyés à ses filles, à des proches, qu’il y ex­prime la né­ces­si­té de sur­vivre à l’Ice en chan­geant de vie. Je pense beau­coup ces jours–ci à ce pas­sage, sur­tout : « Tant de choses à re­cons­truire. Mes filles à re­con­qué­rir, un bou­lot à temps plein et je n’ai pas le temps. À moins d’ar­rê­ter et de tout perdre. Un cercle sans fin. Pou­voir construire, conti­nuer à dé­truire. Je ne vois pas d’autre is­sue. »

Il y a en­fin trou­vé ce point de ren­ver­se­ment sé­man­tique du rap­port de maître à es­clave qu’in­duit tout dis­po­si­tif où il est pos­sible de prendre sans rien don­ner en échange. Car At­las marque l’ef­fa­ce­ment pro­gres­sif d’An­toine d’Aga­ta. Non seu­le­ment on ne l’y en­tend pas mais il n’y est pré­sent que par pe­tites touches. Tou­jours un peu les mêmes : nu, de dos, res­pi­rant, on di­rait une bête dor­mante, ou plu­tôt on di­rait la conscience dor­mante de ce film. Son dragon. Il s’est trans­for­mé en dis­po­si­tif, lais­sant aux filles la jouis­sance du film à elles toutes seules. Écou­tées et re­gar­dées comme ja­mais, elles y disent des choses qui donnent le ver­tige. Ces phrases, il faut les ci­ter au ha­sard, elles viennent de filles dif­fé­rentes, elles ont été pro­fé­rées quelque part entre Kiev, Tbi­lis­si, Mum­bai, La Ha­vane, San Jo­sé, So­fia, Bey­routh, Kua­la Lum­pur, Athènes, Bang­kok, Ph­nom Penh, Os­lo, San Fran­cis­co Tri­po­li, Perth, Ma­nille, Hô– Chi–Minh–Ville, Ber­lin, Mar­seille, To­kyo, les lieux du film, mais elles ont toutes la même source : le fé­mi­nin : « Mon coeur a été bri­sé. Donne de l’ar­gent, baise, pars et va–t’en.

No love. Je n’aime pas l’amour. Pas d’amour, ni au­cune chose comme ça. Baise, donne l’ar­gent et va–t’en. Je hais l’amour et toutes ces choses ; je n’aime pas ça. Je dé­teste ça. Je n’aime per­sonne. J’ai peur de moi–même et j’ai peur de toi. Je n’ai pas le droit de me trom­per sur les hommes. Ni d’avoir peur d’eux. Tout ce qu’ils veulent de moi, c’est mon corps. En­suite, ils de­viennent comme des ani­maux. Par­fois, je les re­jette, par­fois je leur donne plus que ce qu’ils at­tendent. Je contrôle leur dé­sir, mais je ne les dé­sire pas. Il n’y a pas de place pour les sen­ti­ments. Je dois être forte. Pour vivre en­core un jour … La peur m’en­ferme. La nuit brûle ma vie. Tu me dis de ne pas par­ler d’amour, mais je ne peux pas par­ler de ce que je ne connais pas. Tu me de­mandes pour­quoi je suis ici, dans l’at­tente d’une ré­ponse. Et tu ne réa­lises pas que, moi aus­si, je pour­rais être en train de construire une his­toire. Si tu pré­fères le chien, c’est qu’il ne pose pas de ques­tions, il ne sup­pose rien. »

A., aire d’au­to­route de la Sco­per­ta,

avril 2014.

Nue­vo La­re­do,

2005.

Ca­na­ries, Las Palmas, 2003.

A. et Ly­ca, chambre d’hô­tel, près de l’au­to­route A8,

avril 2014.

Hô­tesses, Siem Reap, Cam­bodge, 2008

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