LE CHIC EST MORT ? VIVE LE CHIC !

Concept uni­ver­sel aux contours flous, sou­vent ju­gé da­té, man­gé tout cru par la co­ol­ma­nia et le raz–de– ma­rée street­wear, on dit le chic en voie de dis­pa­ri­tion. Et s’il était tout sim­ple­ment en voie de ré­in­ven­tion ?

VOGUE Hommes International - - SOMMAIRE TENDANCES - PAR Gé­ral­dine SAR­RA­TIA

On le di­sait rin­gar­di­sé par le raz–de–ma­rée street­wear et tué par la co­ol at­ti­tude. Être chic n’a pour­tant ja­mais été aus­si ten­dance. PAR Gé­ral­dine Sar­ra­tia

« Le chic au­jourd’hui ? Mais ce n’est plus la pré­oc­cu­pa­tion de l’époque ! L’époque veut être évi­dente : des lo­gos, des t–shirts qui disent qu’ils sont des t–shirts. » Connu pour sa vi­sion fu­tu­riste et dé­struc­tu­rée d’un ves­tiaire mas­cu­lin fluide, pro­vo­cant, qui dé­fie les conven­tions, Jo­na­than An­der­son, di­rec­teur ar­tis­tique à la tête de sa propre marque, JW An­der­son, et de Loewe, ins­ti­tu­tion es­pa­gnole qu’il a re­prise en main voi­là plu­sieurs sai­sons, s’em­porte au bout du fil. Quelques heures plus tard, Elie Top, joaillier et créa­teur de mode, an­cien as­sis­tant d’yves Saint Laurent ou Al­ber El­baz, qui cultive de­puis des an­nées une al­lure dan­dy, mé­lange de chic an­glais, de gla­mour hol­ly­woo­dien et de non­cha­lance sa­vam­ment or­ches­trée, en­fonce en­core un peu le clou : « Le chic est, à mon sens, une no­tion sub­jec­tive et un peu désuète. Ce­la fait ré­fé­rence à une idée de l’élé­gance qui n’a plus cours. Elle avait à voir avec une ma­nière de vivre, de fonc­tion­ner. Au­jourd’hui, j’ai un peu l’im­pres­sion que le chic s’est fait dé­vo­rer par le co­ol. » Le co­ol, le street­wear, la dé­con­trac­tion des corps et des ves­tiaires sé­vissent ef­fec­ti­ve­ment dans les rues et sur les po­diums de­puis plu­sieurs sai­sons. Le hip–hop est le nou­vel éta­lon, Car­di B, Drake, Young Thug ou Asap Ro­cky les nou­velles icônes, et les cla­quettes–chaus­settes narguent, avec la morgue de la jeu­nesse et jusque dans les beaux quar­tiers, les golfs, bottes de chasse et autres Chel­sea boots.

Dans cette guerre des an­ciens et des mo­dernes, un point de bas­cule semble avoir été at­teint lors de la der­nière fa­shion week homme pa­ri­sienne. An­cien sty­liste de Ka­nye West, connu tant pour ses col­la­bo­ra­tions avec Nike ou Jim­my Choo que pour la di­rec­tion ar­tis­tique de sa marque Off–white, le créa­teur Vir­gil Abloh ve­nait d’y prendre l’un des joyaux du luxe fran­çais, Louis Vuit­ton, jusque–là dri­vé par l’an­glais Kim Jones (pas­sé, lui, chez Dior Homme). Et il l’a fait de belle ma­nière, avec un dé­fi­lé de haute vo­lée, plein d’émo­tion, d’au­then­ti­ci­té, qui res­tait de bout en bout fi­dèle à ce qui a fait son style : un luxe mas­cu­lin mo­derne et pro­téi­forme, in­fluen­cé certes par le street­wear (avec ses bas­kets et ses gros lo­gos) —›

mais éga­le­ment très ar­chi­tec­tu­ral (Abloh est di­plô­mé d’ar­chi­tec­ture) et prompt à re­le­ver les dé­fis de son époque. « Por­ter Vir­gil Abloh, c’est avant tout re­con­naître un be­soin de mul­ti­cul­tu­ra­lisme, une dé­marche Pop Art très “high and low” (il col­la­bore au­tant avec Mu­ra­ka­mi qu’avec Ikea, ndlr), trou­ver le beau dans le fonc­tion­nel, sou­ligne Alice Pfeif­fer, jour­na­liste mode spé­cia­li­sée dans les ques­tions de genre. Alors que le monde est do­mi­né par de très très jeunes gens un peu là par ha­sard ou parce qu’ils sont bien nés, cet homme, ma­rié, père de fa­mille et sans for­ma­tion de mo­dé­lisme, a réus­si, par sa fine lec­ture du sys­tème, à se his­ser de fa­çon ful­gu­rante à la tête d’une des mai­sons les plus in­ac­ces­sibles. L’an­ti­thèse par­faite au monde du luxe cen­tré au­tour d’un pro­ces­sus de dis­tinc­tion tel que l’en­ten­dait Pierre Bour­dieu. »

Tien­drait–on là une dé­fi­ni­tion du new chic ? Une mode ca­pable de re­flé­ter les en­jeux de son époque, de les in­car­ner, les concen­trer, les pro­blé­ma­ti­ser sur le corps, à la ma­nière d’un Ed­dy de Pret­to ? Une mode qui dit dans ses plis, dans l’écho de ses lo­gos, une flui­di­té (des genres, des sexua­li­tés), une croyance en un sport por­teur de per­for­mance et de «vé­ri­té», des fron­tières de plus en plus po­reuses (entre le pri­vé et le pu­blic, l’in­té­rieur et l’ex­té­rieur) ? Un monde du tra­vail en pleine trans­for­ma­tion, mo­bile, mou­vant, dé­sor­mais plus free–lance que CDI et, par là même, une dis­tance face à l’es­ta­blish­ment, au bu­reau et à l’uni­forme ?

Quand il ap­pa­raît dans la langue fran­çaise en 1793, en plein contexte post–ré­vo­lu­tion­naire, le mot chic, sû­re­ment em­prun­té à l’al­sa­cien ou à l’al­le­mand, si­gni­fie une conve­nance, une ha­bi­le­té, une ai­sance, un « air dé­ga­gé ». Quelque chose qui fait ré­fé­rence à l’or­ga­ni­sa­tion so­ciale, l’ordre éta­bli avec un pe­tit pas de cô­té. La no­tion passe as­sez vite dans la sphère ar­tis­tique et de­vient très po­pu­laire dans les ate­liers de peintres (elle désigne une vi­gueur ra­pide dans le main­tien du pin­ceau) avant de pas­ser dans le do­maine de l’élé­gance : « on a le chic » ou « on at­trape le chic ». Si les an­nées 1970 lui ac­colent un ca­rac­tère bour­geois, avec le « bon chic bon genre », la no­tion n’a ces­sé d’évo­luer et de prendre de nou­veaux sens en fonc­tion des contextes, époques et dé­fi­ni­tions de la mas­cu­li­ni­té. Si cette no­tion mute au­jourd’hui, c’est donc aus­si parce que la concep­tion que l’on se fait de ce qu’est un homme est bou­le­ver­sée. Que cer­taines at­tentes sont tom­bées, lais­sant naître une nou­velle li­ber­té, une fantaisie dans le ves­tiaire. « Il y a eu un chan­ge­ment ra­di­cal dans la fa­çon dont l’homme se re­pré­sente. Il est en­tré dans un do­maine plus libre, avec des règles moins ri­gides, explique Raf­fael­lo Na­po­leone, di­rec­teur du Pit­ti Uo­mo, le sa­lon bis­an­nuel de la mode mas­cu­lin de Flo­rence. Avant, l’homme obéis­sait a des règles très pré­cises, pen­sées en fonc­tion du mo­ment de la jour­née, de s’il était au bu­reau, le soir… Son vêtement était tel un uni­forme qui lui per­met­tait de s’adap­ter. Au­jourd’hui, le chic est da­van­tage lié à l’ex­pres­sion de la sin­gu­la­ri­té de chaque per­sonne. La mode mas­cu­line est de­ve­nue plus fun, plus co­lo­rée. Et le street­wear offre de nou­velles com­bi­nai­sons. »

Il n’y a donc plus un chic, comme il n’y a plus un éter­nel mas­cu­lin. Cette concep­tion d’une élé­gance qui se­rait une va­ria­tion, un dé­ca­lage, face à une vi­ri­li­té éta­blie est au­jourd’hui re­mise en ques­tion et rem­pla­cée par un chic vé­cu comme une plus juste ex­pres­sion de soi.

« La mode mas­cu­line tra­vaille tou­jours avec le même vo­ca­bu­laire. Ce qui a chan­gé, c’est l’au­to­ri­sa­tion que les hommes se donnent. Je me sou­viens en­core que ma mère ache­tait les vê­te­ments pour mon père, ren­ché­rit Oli­vier Saillard, his­to­rien de la mode, an­cien di­rec­teur du pa­lais Gal­lie­ra, au­jourd’hui di­rec­teur ar­tis­tique de Weston. Les hommes s’au­to­risent à soi­gner l’ap­pa­rence, la beau­té. Ce n’est plus re­gar­dé avec le signe d’une sexua­li­té contro­ver­sée. Ce­la dit, les gens chic ne sont pas à la mode, tu ne sais pas s’ils le sont en tout cas. Le chic, c’est être un peu dis­cret. Tout ce qui ne dit pas la va­leur de ce que l’on porte. C’est être un peu plus ab­sent que ce que l’on voit. Pour être chic, il ne faut pas être to­ta­le­ment d’au­jourd’hui. Il faut être d’hier ou de de­main. »

Re­gar­der vers l’avant, c’est ce que fait Jo­na­than An­der­son pour me­ner à bien son tra­vail de de­si­gner. « Je me de­mande tou­jours ce qui va ar­ri­ver, explique–t–il. Le chic, c’est cette ques­tion–là. Il y a un chan­ge­ment ma­jeur dans notre époque. Je pense que la no­tion de chic est au­jourd’hui in­trin­sè­que­ment liée à cette no­tion d’au­then­ti­ci­té, de réa­li­té qu’il faut re­trou­ver. »

Ce que n’opère plus du tout, à son avis, un homme en cos­tume. « C’est un ar­ché­type qui écrase la per­son­na­li­té qui le porte. Il est presque im­pos­sible de faire émer­ger une per­sonne dans un cos­tume. Sauf, évi­dem­ment, si c’est Mi­chael Fass­ben­der qui porte le cos­tume en ques­tion : son phy­sique ex­plose tout ! » Un exemple qui per­met de se rap­pro­cher de la concep­tion du chic telle qu’en­vi­sa­gée par le de­si­gner an­glais. « Je di­rais que le chic est pour moi pro­fon­dé­ment lié à une idée de sexua­li­té. Pas à du sexe mais à de la sé­duc­tion. À une idée de re­ve­nir à quelque chose de réel. Pour moi, le chic ce sont des hommes qui in­ventent de nou­velles fa­çons de mon­trer leur peau, leur corps. Un duffle–coat à même la peau, re­trou­ver ce qu’est un t–shirt, un chi­no… Comment la peau se dé­couvre à tra­vers l’ha­bille­ment. » Rendre, au fi­nal, hom­mage au sens le plus an­cien du mot, pro­ba­ble­ment em­prun­té à ce Schick al­le­mand ou al­sa­cien et dé­ri­vé du verbe schi­cken : « faire que quelque chose ar­rive. »

«Le chic est lié à une idée de sexua­li­té. Pas à du sexe mais à de la sé­duc­tion. » JO­NA­THAN AN­DER­SON

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